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industrialisme

  • Eric Gill traduit en français

    Essai-typo.pngVous intéressez-vous à la typographie ? C’est pourtant d’un livre sur ce sujet dont j’aimerais vous parler aujourd’hui. Publié une première fois en 1931, puis dans une seconde édition révisée en 1936, An Essay on Typography d’Eric Gill vient d’être traduit pour la première fois en français. Dans les milieux de cette profession, c’est un classique bien connu, mais jusqu’ici peu accessible pour ceux qui ne maîtrisent pas suffisamment la langue de Shakespeare.

    En Angleterre, Eric Gill est un nom connu et reconnu. Non seulement parce qu’il est à l’origine de plusieurs polices de caractères – dont le fameux Gill – mais aussi parce que cet artiste aux talents multiples a sculpté plusieurs monuments publics ou a participé à la réalisation du premier timbre poste représentant le roi Georges VI (celui du Discours d'un roi…). Eric Gill fut aussi l’un des penseurs du courant distributiste d’avant-guerre et c’est lui qui réalisa la pierre tombale de G.K. Chesterton. Dans le village de Ditchling, il avait aussi réuni une communauté d’artistes (The Guild of St Joseph and St Dominic) qui essayait de vivre selon les règles des antiques corporations tout en développant un renouveau de l’art. Parmi les membres de cette communauté, David Jones est certainement l’un des plus connus aujourd’hui, en France, puisque certains de ses ouvrages ont été traduits aux éditions Ad Solem. Cette courte présentation ne serait pas complète si on laissait sous silence le fait que la dernière biographe de Gill a révélé les pratiques sexuelles immorales de celui-ci, ce qui entache très largement son action et les idées qu’il a défendues.

    Fallait-il, pour cela, taire l’intérêt de son Essai sur la typographie ? Finalement, je ne le crois pas puisque les idées défendues dans ce livre ne sont aucunement une apologie de ses déviations.

    En fait, l’Essai sur la typographie est une succession de surprises.

    Première surprise : ce livre, qui semble destiné en priorité aux professionnels du livre, comporte une série de réflexions qui vont bien au-delà de l’aspect strictement professionnel.

    Deuxième surprise : il y a un style d’écriture Gill. Un style que l’on pourrait qualifier de directement inverse à celui de Chesterton, alors même que les deux hommes se connaissaient bien. Le style d’Eric Gill est direct et il ne s’embarrasse pas de détours ou de circonvolutions. Il va directement à son sujet. Il cherche peu à convaincre. Il entend dire ce qu’il a à dire sans argumenter au-delà du strict nécessaire.

    Troisième surprise : malgré sa défense d’une société pré-industrielle, Eric Gill a une conception parfois très moderne de l’écriture, qui va jusqu’à la défense de la sténographie à la place de l’écriture traditionnelle. On comprend mieux dès lors pourquoi l’éditeur et critique anglais Robin Kinros a pu qualifier sa démarche de ce paradoxe : un « moderne traditionalisme ».

    Quatrième surprise : il y a un réalisme de Gill. Son opposition à l’industrialisme, et à la société qui en est née, est évidente et absolue. Pour autant, dès le début de son livre, il marque bien que ce monde-là a remporté la guerre contre la société traditionnelle. Il sait que le monde industriel est installé pour plusieurs décennies. Mais « si l’industrialisme a remporté une victoire presque complète, les activités artisanales n’ont pas été anéanties pour autant ; elles ne sauraient disparaître tout à fait, car elles répondent à un besoin permanent, indestructible, inhérent à la nature humaine ». Il va même plus loin puisqu’il invite son lecteur à constater la bonté de l’une et l’autre des activités : « la puissance de l’industrialisme, l’humanité de l’artisanat ». Mais il condamne d’avance ce qui est devenu un produit commercial fréquent aujourd’hui, c’est-à-dire le produit industriel que l’on fait ressembler à un produit artisanal et que l’on vend quasiment comme tel : « ces deux mondes sont désormais absolument distincts. Seuls les marchands d’imitation “d’époque” ou artisanale, sont certainement condamnés. Les normes artisanales sont aussi absurdes pour l’industrie mécanisée que les normes de la machine le sont pour l’artisan ».


    À suivre… 

    © Philippe Maxence

  • Vent de mars

    Il nous faut « le contraire de l'aise et de la facilité » ! C'est en quelque sorte le message d'Henri Pourrat dans son livre Vent de Mars, que rééditent les éditions DMM. Un message qui n'a rien perdu de son actualité. 
     
    Malgré plusieurs rééditions chez Gallimard, et surtout chez DMM, Henri Pourrat souffre encore aujourd’hui d’être mal perçu. Sans même entrer dans des considérations idéologiques, certains s’acharnent à faire de lui un auteur de province, réduit aux frontières de sa région, incapable en fait d’exprimer quelque chose qui dépasse les limites du clocher. Il faut n’avoir rien lu de Pourrat pour ne pas saisir que son enracinement (réel) est un bel exemple d’ouverture sur l’universel. D’ailleurs, plusieurs jurys ne s’y sont pas trompés. Celui du Figaro, par exemple, qui lui attribue en décembre 1921 le prix du même nom pour le premier volume de Gaspard des montagnes ou l’Académie française qui couronne les quatre volumes du même Gaspard de son Grand Prix du roman. Enfin, comment ne pas mentionner le prix Goncourt reçu par Pourrat en 1941 pour Vent de Mars.
    Ce livre vient d’être réédité par DMM justement et connaît ainsi sa troisième édition. On retrouve dans cet ouvrage le style lent, chaleureux et incarné de Pourrat, qui vit et écrit au rythme du temps de Dieu, et non de celui de la modernité énervée. De quoi déplaire aujourd’hui aux jeunes critiques parisiens aux dents longues et à la carrière pressée. Vent de Mars reflète aussi la douleur d’un pays qui connaît l’attente de la guerre, celle de la descente aux enfers de la défaite et l’espoir de la renaissance. Il faut compter les forces vives et discerner les causes du malheur. C’est ce que fait Pourrat sans hargne ni haine, avec beaucoup de sensibilité et de délicatesse, avec cette charité chrétienne qui ne cèle pas la vérité mais n’en fait pas non plus une lame tranchante. Et lourde !
    Oui, ce Vent de Mars peut être un vent froid, mais aussi l’amorce du printemps : « Encore mortifiées par l’hiver, dans les pierrailles de la pente, les ellébores pied de griffon déploient à peine leurs palmes noires ; et déjà ont fleuri en grappes de pâles écailles vertes leurs roses qu’on nomme roses de serpent .»
    Pourrat dépeint ici la civilisation rurale et chrétienne enfouie désormais sous les décombres de la Seconde Guerre mondiale et de l’industrialisation lourde de l’après-guerre. Ce faisant pourtant, preuve qu’il garde quelque chose à nous dire, quelque chose d’universel, il nous rejoint puisque nous sommes les enfants égarés pris dans les tenailles du progrès censé apporter un bonheur qui n’est que jeu d’ombres dans la caverne de l’enfermement. Pourrat gardait pourtant une note d’espérance, lui qui estimait que l’on ne pouvait aller contre le progrès industriel. Il y mettait pourtant des conditions : mettre au-dessus les enfants et les âmes, vraies richesses de la vie. Cette vie dont il voyait qu’il lui fallait « le contraire de l’aise et de la facilité ». Voix perdue dans le désert, l’écrivain n’a pas été entendu. Les forces de l’esprit n’ont pas cessé de reculer devant la barbarie de la machine. Et pourtant il serait fou de croire que l’espérance a disparu. Ce Vent de Mars qui souffle à nouveau jusqu’à nous apporte avec lui, pour qui sait l’entendre, le murmure d’une renaissance.