Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

histoire sociale

  • Luddites or not luddites ? (III)

    Petite erreur de manipulation : la présentation d'Arthur Penty s'est intercalée dans la présentation du mouvement luddite et du livre de Kirkpatrick Sale sur ce phénomène historique et ses ramifications contemporaines. Dans le dernier texte sur le sujet, je prenais certaines distances avec Sale. J'apporte ici une conclusion à cette présentation, en tentant de dégager certains aspects intéressants de la vision de Kirkpatrick Sale tout en montrant que seul le christianisme me semble prendre en compte des réalités qui semblent opposées.

     

    797830ad8cebe4026e006c4156e9deda.jpgMalgré ce défaut (lire ici), Kirkpatrick Sale (photo) n'applique pas une grille de lecture marxiste à la révolte luddite, ni même une grille social-démocrate. Tout au contraire, son livre évite toute récupération en mettant clairement en évidence la raison profonde de l'opposition aux machines de la part des luddites :
    « Les luddites, écrit Sale, ne se sont pas opposés à toutes les machines, mais à toutes les « machines préjudiciables à la communauté » (…), c'est-à-dire des machines que leur communauté désapprouvait, sur lesquelles elle n'avait aucun contrôle et dont l'usage était préjudiciable à ses intérêts, qu'elle consiste en un groupe d'ouvriers ou en un groupe de familles, de voisins et de citoyens ». Sale montre bien, en effet, que la réaction des luddites a été violente et vigoureuse parce que tout un ordre social, fondé sur l'alliance du travail, du capital et de la famille, était bousculé de fond en comble par l'industrialisme. L'automatisation a réduit le nombre d'ouvriers et il a augmenté le chômage. Il a séparé le travailleur de sa famille, l'obligeant à aller travailler au dehors, réduisant le travail de la femme et des enfants à des emplois de misère. Le travail n'a plus été perçu comme une richesse, nécessitant certes des efforts, mais constitué d'un savoir artisanal, acquis par transmission directe d'un homme à un autre, au sein de communautés professionnelles réunies en raison d'intérêts commun.
    L'histoire des luddites révèle cet aspect de l'industrialisation.
    Elle montre aussi les conséquences sur le milieu naturel, considéré comme une source de richesses pouvant être exploitées sans cesse, au risque de la pollution (qui apparaît alors à grande échelle) et de la disparition d'espèces animales et végétales.
    Elle met encore le doigt sur la servilité de l'Etat moderne qui après avoir réduit le pouvoir de l'Église se retrouve soumis à son tour aux forces économiques qui imposent leur loi d'airain.
    Ce qui manque certainement dans le livre de Sale, c'est une vision chrétienne, notamment sur le rôle qu'aurait pu jouer les Guildes professionnelles si elles n'avaient pas été anéanties et si elles avaient joués leur rôle. Au sein de ces associations professionnelles, la question de la mécanisation aurait pu être abordée de manière concertée, pour en mesurer les conséquences non seulement au regard de la production mais également par rapport aux répercussions sociales et culturelles. L'évolution aurait pu être plus lente, plus adaptée, plus souple que cette imposition par la force de machines qui aura entraîné certes une production plus grande mais au prix du chômage, de la misère, de la destruction des traditions sociales et culturelle, de la mort d'hommes et de la disparition d'une partie de l'environnement. Pour imposer leur volonté, les industriels obtiendront d'une part la pendaison pour les destructeurs de machine et l'interdiction de l'apprentissage pour que les savoirs ne se transmettent plus.
    a02a3bd97e81102c4e20b2421a254698.jpgS'il n'évoque pas directement les Guildes ou les corporations, Kirkpatrick Sale, s'inspirant de l'écrivain-poète et fermier américain Wendell Berry (photo), énonce plusieurs critères permettant de prendre en compte l'apport de la machine, au regard non pas seulement du PNB, mais des conséquences sur le milieu humain et naturel. Selon Wendell Berry, reprit par Sale :
    – un nouvel outil devrait être moins cher, plus petit et plus efficace que celui qu'il remplace;
    – il devrait avoir besoin de moins d'énergie et utiliser de l'énergie renouvelable;
    – il devrait être réparable;
    – il devrait provenir d'un petit magazin local;
    – il ne devrait pas faire obstacle ou remplacer quelque chose de bien qui existe déjà, relations familiales et sociales incluses ainsi que l'environnement;
    – il devrait prendre en compte l'impact sur les générations suivantes.

     

    Face à la machine, à la technique et à la technologie, pour une vie heureuse, nous avons toute une réflexion à mener et des pratiques à mettre en œuvre.

  • Luddites or not luddites ? (II)

    Dans une première partie d'un texte de présentation rapide du mouvement luddite, je me suis attaché à retracer les grandes lignes idéologiques et historiques de cette révolte anti-machine. Dans cette suite, je présente un livre édité par une maison d'édition proche de l'anarchisme. Et je m'interroge sur quelques points d'accord et sur nos désaccords fondamentaux.

     

    Le mouvement luddite sert encore aujourd'hui de modèle et de référence morale et historique à certains nombre de mouvements anarcho-écolo-altermondialistes qui, dans le refus de la technologie ou la lutte contre les OGM, s'inspirent directement de cet exemple historique.
    La maison d'édition, L'Echappée, a ainsi traduit et publié un très intéressant livre de Kirkpatrick Sale sur le sujet : La Révolte luddite, briseurs de machines à l'ère de l'industrialisation (342 pages, 19€).
    L'Echappée se réclame de la tradition révolutionnaire et son symbole – un homme agitant le drapeau noir – semble indiquer une filiation anarchiste. En tous les cas, sa déclaration d'intention est claire : « Le capitalisme ruine le monde et uniformise les aspirations et les comportements. (…) Notre époque est épuisée, elle anéantit toute aspiration à la révolutionner. Le risque n'est plus tant de perdre le combat que de ne jamais atteindre le champ de bataille. Fin de la lutte des classes, disparition des ouvrier-e-s, accroissement des libertés individuelles, archaïsme du féminisme, démocratie participative, formes de luttes inédites, développement personnel, nouvelles technologies libératrices... sont quelques unes des illusions dont nous berce le système.
    Dans ce contexte hostile, notre envie d'éditer des livres en nous inscrivant dans une histoire révolutionnaire se fait chaque jour plus pressante. (…) Clandestins ou légaux, armés ou non violents, importants ou minuscules, des groupes et mouvements qui ont marqué l'histoire révolutionnaire restent méconnus faute de livres disponibles en français. »

    J'espère ne pas avoir caricaturé cette définition des éditions de l'Echappée. (pour vérifier, voici l'adresse du site).
    Un constat s'impose. Il concerne justement le constat dressé par les responsables de cette maison d'édition : la société moderne, mercantile consumériste et technique conduit à une négation de l'homme et de ses communautés d'appartenance.

    Nous différons grandement dans l'analyse des moyens de sortir de cette situation. Là où ils voient dans l'Eglise une institution du monde pré-capitaliste et capitaliste, aliénante par destination, nous voyons en elle le corps mystique de Jésus-Christ qui est « la voie, la vérité et la vie », donc la vraie liberté.
    Nous ne pensons pas que les patries sont des entités abstraites, mises en place pour asservir le prolétariat. Nous voyons en elles au contraire l'une des richesses des pauvres et l'une des plus importantes communautés d'appartenance que le mondialisme « libertaire-libéral » s'emploie à détruire. Le propre de la technologie est de détruire toute notion de limite. Nous pensons que la famille ou la patrie, comme les différentes communautés de ce type auxquelles nous appartenons, rétablissent en nous ce sens perdu des limites, comme le fait la morale, fondée sur le respect de la nature humaine.
    Nous dépassons et transcendons les limites par l'appartenance d'une part à une patrie (la terre des pères) qui nous relie aux générations passées, faisant de nous des débiteurs à leur égard et des passeurs pour nos enfants, et d'autre part, par l'appartenance à la catholicité, qui nous relie à Dieu, à ceux qui, sur terre comme au ciel, professent la même foi, les uns dans l'obscurité d'une foi nue et les autres en pleine lumière.
    Pourquoi ce long détour par ce regard rapidement posé sur l'Echappée et ce qui nous en distingue – radicalement ? Tout simplement, parce qu'au-delà d'un constat qui est commun, des différences réellement existantes, l'édition par ces Editions du livre de Kirkpatrick Sale et sa présentation ici pourra en troubler quelques-uns.
    Serions-nous devenus anarchistes ? Non, pas au sens de libertaire en tous les cas.
    Mais en fait peu importe. Ce qui est troublant, c'est de voir les références de Sale dans ce livre et le fait que l'Echappée l'ait édité. A plusieurs reprises, Sale se réfère à Chesterton et à Belloc. A deux reprises, une fois en le citant, une autre fois sans le faire, il reprend l'un des titres d'un des livres des plus virulents de Belloc : L'Etat servile. Or, aucune notice, d'aucun dictionnaire, d'aucune encyclopédie ne s'aventurerait à qualifier Belloc de socialiste, d'anarchiste ou, plus largement, d'homme de gauche. L'une des accusations, les plus fantasmées d'ailleurs, contre lui est celle de « fasciste ». Sa défense de la propriété privée, même si elle est dirigée contre le libéralisme économique, n'est pas social-démocrate.
    Il y a plus d'ailleurs. Il y a Kirkpatrick Sale lui-même. Faut-il le ranger parmi les ténors de la gauche mondiale ? Dans une certaine mesure, oui. Il se définit lui-même comme un « biorégionaliste » et n'hésite pas à mettre en cause le monothéisme comme source de la catastrophe moderne. On voit là la limite d'une partie de l'écologie qui semble ignorer la révolution de la Renaissance et des Lumières, qui ne connaît visiblement pas la cohérence interne du christianisme, dès lors qu'on ne le confond pas avec certains de ses résidus. 

     

    Pour ceux qui ont du courage, c'est encore à suivre… 

  • Luddites or not luddites ? (I)

    Connaissez-vous les luddites ? Non, il ne s'agit pas d'une espèce disparue d'animal préhistorique, ni d'une variété d'insectes d'Amérique du Sud, pas plus que d'une mutation de cellules annonçant un nouvel être intersidéral. Plus sérieusement, le terme de « luddite » renvoie aux révoltes qui se sont déroulées en Angleterre, lors de la première révolution industrielle, entre 1811 et 1813.
    La révolution industrielle, en s'appuyant sur la mécanisation, met alors en péril trois corps de métiers : les tondeurs de drap, les tisserands sur coton et les tricoteurs sur métier. L'industrialisation de ces métiers entraîne une baisse des coûts, réduit au chômage de nombreux artisans, suscite un exode vers les villes et les usines, détériore la vie de milliers de familles. Bien que les lois de 1799 interdisent tout regroupement professionnel (Combination acts, équivalent de la loi Le Chapelier en France), les artisans de ces métiers s'organisent pour résister. Le premier acte de cette résistance consiste à détruire ce qui est perçu comme le danger principal : la machine. Les luddites sont donc des briseurs de machine. Organisés en véritable armée, agissant de nuit, ils se rendent dans les usines et cassent tout appareil qui tombe entre leurs mains.
    Mais pourquoi ce terme de Luddite ? Ici, l'histoire rejoint la mythologie et l'un et l'autre s'entretiennent. Luddite renvoie à un général Ludd (ou roi Ludd) sous l'égide duquel se sont spontanément placés les artisans en révolte. On sait peu de choses sur ce général Ludd. Une des hypothèses avancées renvoie à l'existence d'un Ned Ludd qui aurait cassé des métiers à tisser vers 1780. A-t-il seulement existé ? Rien n'est moins sûr ! Toujours est-il que c'est sous son patronage que les artisans du textile se révoltent en 1811 et entreprennent leurs premières actions anti-machine. Des lettres sont attribuées à Ludd, des mots d'ordre aussi, de même que la direction des opérations. Mais, au final, le silence règne sur son existence.
    Pourquoi une telle ignorance ? Tout simplement parce qu'à de très rares exceptions, les luddites arrêtés et condamnés n'ont jamais brisé la loi du silence. Ils ne diront jamais rien sur le général Ludd, sur leur organisation, leurs lieux de rencontre ni leur hiérarchie. Silence absolu et total. Ils emporteront leurs secrets dans la tombe.
    Très vite, l'action des Luddites – c'est-à-dire la destruction des machines – engendrent la peur parmi les propriétaires d'usine, suscite une forte réaction et une collusion entre l'Etat britannique et les industrielles. L'armée et la police sont chargées de la répression. Des indicateurs sont spécialement payés pour infiltrer les rangs luddites, voire créer des actions qui permettront d'arrêter les meneurs. Des magistraits sont sélectionnés pour juger tambour battant les luddites. Des condamnations à mort tombent. L'Angleterre de la révolution industrielle arrive à cette absurdité : une machine vaut davantage que la vie d'un homme. En 1813, le bris de machine entraîne la peine capitale. Il faut dire qu'un an auparavant le premier ministre avait été assassiné et les luddites accusés d'être les responsables de cette mort.
    Le mouvement Luddite, né dans un triangle qui s'étend au sud de Leicester jusqu'à York au Nord et le Lancashire à l'Ouest, connaît plusieurs épisodes.
    Il apparaît d'abord en mars 1811, à Nottingham (la région de Robin des bois), à la suite d'une manifestation de tondeurs sur drap sévèrement réprimée. D'abord spontané, le mouvement s'organise et s'étend assez vite.
    En 1812, le mouvement prend une tournure plus insurrectionnelle. Les Luddites agissent de nuit, par petits groupes, sont masqués et armés. Des collectes d'argent ont lieu ainsi que des tentatives d'assassinats.
    Devant l'échec de la révolte armée et l'incapacité à transformer politiquement le mouvement, certains artisans optent pour la voie constitutionnelle. Ils n'obtiendront pas le vote de la loi espérée.
    La loi sur la peine capitale, les exécutions, tuent le mouvement, qui survivra encore, mais n'aura plus la même assise populaire.
     
     
    A suivre…