03.02.2012
Une introduction au distributisme (5)
À travers plusieurs billets, nous nous attachons ici à raconter l'histoire du courant distributiste anglo-saxon, né de la pensée politique et sociale de G.K. Chesterton et d'Hilaire Belloc, défendu par plusieurs personnalités à travers le monde et qui connaît aujourd'hui un regain d'intérêt. Ces billets se suivent et forment un tout cohérent (enfin, autant que possible). Il est donc préférable de lire les précédents billets avant de commencer celui-ci. Le premier se trouve ici.
Au confluent de deux courants
Du fait du parcours des trois hommes qui en sont à l’origine, le distributisme naquit de la rencontre de deux grands courants différents : le socialisme anti-étatique et non marxiste tel qu’il s’incarna dans l’Angleterre de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle dans une constellation de mouvements différents, et le courant social catholique qui se développa en Angleterre à l’instigation de l’une des grandes figures du catholicisme de cette époque, le cardinal Manning.
Ces deux courants en Angleterre ont réagi directement à une situation économique, qui fut celle de l’industrialisation massive qui bouleversa profondément l’Angleterre et provoqua une terrible misère. Dans le cadre d’une enquête débutée en 1888 et qui devait durer dix-sept ans, Charles Booth (1840-1916) constatait dans Life and Labour of the People (1889) que 25% de la population londonienne vivait dans un état de misère. Il est remarquable de constater que Charles Booth et ses collaborateurs (dont Beatrix Potter ou la future Beatrice Webb) avaient entrepris cette enquête pour vérifier les chiffres avancés par une précédente investigation menée par des milieux socialistes et que Bootj trouvait excessifs. Au final, s’il critiqua l’enquête socialiste, ce fut pour être resté en dessous de la vérité.
Le 20 juin 1903, dans un article de la revue Outlook, intitulé « The Soul of Kensington », Cecil Chesterton écrivait qu’en bordure du quartier de Kensington vivait une population composée de blanchisseuses, de jeunes filles, de criminelles et de prostituées, entassées dans des chambres étroites. Il les décrivait comme dégoûtantes, affamées, à moitié nues et indiquait que les enfants mouraient comme des mouches.
Selon une autre enquête, qui date de 1908 et qui concernait les écoles d’une partie du pays, on constata que sur 1 000 enfants, entre 700 et 800 avaient des dents délabrées, entre 100 et 130 souffraient de malnutrition, entre 26 et 80 étaient atteints de maladies de cœur et entre 1 et 30 enfants étaient malades des poumons.
Lors du recrutement des volontaires pour la guerre contre les Boers, deux sur trois des 12 000 volontaires examinés à Manchester furent rejetés pour raison de santé.
On pourrait multiplier les chiffres et les exemples sur l’état effroyable de la population anglaise à la suite de la révolution industrielle. Une masse de très pauvres et de prolétaires, déracinés de leurs communautés d’origine, se trouvant dans des conditions extrêmement difficiles, vivaient en marge d’une minorité de privilégiés évoluant, quant à eux, dans des conditions extrêmement confortables.
© Philippe Maxence
07:00 Publié dans Économie et social | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : distributisme
25.01.2012
Eric Gill traduit en français (2)
Suite de la présentation d'Un Essai sur la typographie d'Eric Gill, livre traduit pour la première fois en français et considéré comme un classique dans le monde de l'imprimerie et du livre. Outre ses aspects techniques, cet ouvrage contient plusieurs considérations générales intéressantes, exposées ici, et ce, malgré les aspects troubles de son auteur, liés à son comportement sexuel absolument contraire à sa foi catholique.
Eric Gill (1882-1940)
Par rapport à cet ensemble de principes, Eric Gill réfléchit au tracé des lettres et à la fabrication des livres. Bien avant d’entrer dans la considération technique de la fabrication des alphabets d’imprimerie et de celle du papier, Gill s’interroge sur l’Angleterre de son temps, tentant d’en cerner les grands contours. Ce chapitre, intitulé « Considérations de temps et de lieu », lui donne l’occasion d’expliquer les principes qui régissent le monde moderne : « l’industrialisme… est le corps de notre monde moderne. » Il se fait plus explicite encore ailleurs : « le principe qui détermine un monde industriel (ce que les théologiens appellent son âme) est bien tel que nous l’avons décrit – la perfection de la manufacture mécanisée, la disparition de toute responsabilité intellectuelle pour l’ouvrier, la relégation de tous les intérêts proprement humains aux heures de temps libre et conséquemment l’effort pour réduire le temps de travail à une durée minimale ». Il oppose très clairement ce monde moderne et industriel à un autre monde, lequel lui est irréductible mais dans lequel « la notion de temps libre existe à peine, car elle y est presque inconnue, et très peu désirée ; un monde où le travail est la vie, et où l’amour l’accompagne ».
C’est par rapport à ce cadre qu’il s’interroge sur la place de l’artisan et de l’artisanat. Une réflexion aux conclusions finalement plutôt positives : « Même le petit artisan, bien qu’il soit impossible de rivaliser avec les “grosses firmes” et la production de masse, ne saurait être définitivement neutralisé, ne serait-ce que parce que nous avons toujours des canifs, et que les hommes voudront toujours fabriquer des choses pour leur plaisir, ne fût-ce que pendant leur temps libre. Rien n’empêchera les hommes de chanter ou de faire des chansons, même si la musique diffusée “sur les ondes” vient satisfaire le gros de la demande ? Enfin, et c’est le plus important, la religion, bien qu’institution désormais sans incidence sur la politique, ne peut pas être détruite. Et quand bien même toute forme de religion institutionnelle serait bannie de l’État, chacun se ferait une religion pour lui-même, car nul homme ne peut éviter de chercher une réponse à la question “A quoi tout cela peut-il bien rimer ?” »
Cet optimisme, ou devrait-on dire, cette espérance, n’empêche pas Gill de mettre le doigt exactement sur le drame du monde moderne d’un point de vue social, faisant de cet Essai sur la typographie du même coup, un livre distributiste, ce courant politico-social qu’il a illustré par ses écrits et par Ditchling (et qu’il a hélas souillé également par son comportement immoral). Pour Gill, en effet (comme pour Chesterton, Belloc et leurs amis) l’un des aspects du drame social vient du fait que « les méthodes de manufacture que nous employons et qui font notre orgueil, sont telles qu’elles empêchent le travailleur ordinaire d’être un artiste, c’est-à-dire un ouvrier responsable, un homme responsable non seulement de l’exécution de ce qui lui est demandé, mais encore de la qualité intellectuelle ainsi produite. » Autrement dit, le produit, fait normalement pour les hommes, est aujourd’hui réalisé au détriment des hommes qui le fabriquent, réduits, déclare Gill, au rang de simple « outil » ou de « rouage ».
On le voit Un essai sur la typographie dépasse le cadre étroit d’un livre technique. Il s’appuie sur une véritable réflexion sur le monde moderne et sur ses conséquences profondes dans le bouleversement social, culturel, moral, auquel est confronté l’homme contemporain. Il s’essaye à être réaliste et, par moments, ce réalisme prend des allures de prophétie si l’on se souvient que cet ouvrage date des années trente du siècle dernier et si on le compare avec notre monde actuel. Mais livre technique, il l’est aussi, à travers les chapitres consacrés à ce qu’est l’écriture et le rôle des caractères d’imprimerie. Je ne m’aventurerai pas à en traiter ici, n’ayant pas cette compétence technique. Assurément, tout amoureux du livre apprendra beaucoup à la lecture de cet essai et saisira mieux ainsi l’évolution de la fabrication de cet objet si particulier.
On saluera aussi le travail de l’éditeur qui visiblement a voulu respecter les normes données par Gill et qui est allé jusqu’à utiliser l’une des polices mises au point par cet homme vraiment étonnant : le Joanna.
Un Essai sur la typographie d’Eric Gill, Ypsillon éditeur, 174 pages, 19€.
© Philippe Maxence
08:25 Publié dans Économie et social, Livre de la semaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : eric gill, distributisme, typographie, industrie, artisanat
23.01.2012
Eric Gill traduit en français
Vous intéressez-vous à la typographie ? C’est pourtant d’un livre sur ce sujet dont j’aimerais vous parler aujourd’hui. Publié une première fois en 1931, puis dans une seconde édition révisée en 1936, An Essay on Typography d’Eric Gill vient d’être traduit pour la première fois en français. Dans les milieux de cette profession, c’est un classique bien connu, mais jusqu’ici peu accessible pour ceux qui ne maîtrisent pas suffisamment la langue de Shakespeare.
En Angleterre, Eric Gill est un nom connu et reconnu. Non seulement parce qu’il est à l’origine de plusieurs polices de caractères – dont le fameux Gill – mais aussi parce que cet artiste aux talents multiples a sculpté plusieurs monuments publics ou a participé à la réalisation du premier timbre poste représentant le roi Georges VI (celui du Discours d'un roi…). Eric Gill fut aussi l’un des penseurs du courant distributiste d’avant-guerre et c’est lui qui réalisa la pierre tombale de G.K. Chesterton. Dans le village de Ditchling, il avait aussi réuni une communauté d’artistes (The Guild of St Joseph and St Dominic) qui essayait de vivre selon les règles des antiques corporations tout en développant un renouveau de l’art. Parmi les membres de cette communauté, David Jones est certainement l’un des plus connus aujourd’hui, en France, puisque certains de ses ouvrages ont été traduits aux éditions Ad Solem. Cette courte présentation ne serait pas complète si on laissait sous silence le fait que la dernière biographe de Gill a révélé les pratiques sexuelles immorales de celui-ci, ce qui entache très largement son action et les idées qu’il a défendues.
Fallait-il, pour cela, taire l’intérêt de son Essai sur la typographie ? Finalement, je ne le crois pas puisque les idées défendues dans ce livre ne sont aucunement une apologie de ses déviations.
En fait, l’Essai sur la typographie est une succession de surprises.
Première surprise : ce livre, qui semble destiné en priorité aux professionnels du livre, comporte une série de réflexions qui vont bien au-delà de l’aspect strictement professionnel.
Deuxième surprise : il y a un style d’écriture Gill. Un style que l’on pourrait qualifier de directement inverse à celui de Chesterton, alors même que les deux hommes se connaissaient bien. Le style d’Eric Gill est direct et il ne s’embarrasse pas de détours ou de circonvolutions. Il va directement à son sujet. Il cherche peu à convaincre. Il entend dire ce qu’il a à dire sans argumenter au-delà du strict nécessaire.
Troisième surprise : malgré sa défense d’une société pré-industrielle, Eric Gill a une conception parfois très moderne de l’écriture, qui va jusqu’à la défense de la sténographie à la place de l’écriture traditionnelle. On comprend mieux dès lors pourquoi l’éditeur et critique anglais Robin Kinros a pu qualifier sa démarche de ce paradoxe : un « moderne traditionalisme ».
Quatrième surprise : il y a un réalisme de Gill. Son opposition à l’industrialisme, et à la société qui en est née, est évidente et absolue. Pour autant, dès le début de son livre, il marque bien que ce monde-là a remporté la guerre contre la société traditionnelle. Il sait que le monde industriel est installé pour plusieurs décennies. Mais « si l’industrialisme a remporté une victoire presque complète, les activités artisanales n’ont pas été anéanties pour autant ; elles ne sauraient disparaître tout à fait, car elles répondent à un besoin permanent, indestructible, inhérent à la nature humaine ». Il va même plus loin puisqu’il invite son lecteur à constater la bonté de l’une et l’autre des activités : « la puissance de l’industrialisme, l’humanité de l’artisanat ». Mais il condamne d’avance ce qui est devenu un produit commercial fréquent aujourd’hui, c’est-à-dire le produit industriel que l’on fait ressembler à un produit artisanal et que l’on vend quasiment comme tel : « ces deux mondes sont désormais absolument distincts. Seuls les marchands d’imitation “d’époque” ou artisanale, sont certainement condamnés. Les normes artisanales sont aussi absurdes pour l’industrie mécanisée que les normes de la machine le sont pour l’artisan ».
À suivre…
© Philippe Maxence
11:23 Publié dans Économie et social, Livre de la semaine | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : eric gill, distributisme, typographie, industrialisme
13.01.2012
Une introduction au distributisme (2)

Mais le distributisme souffrit aussi d’un autre handicap qui, pour beaucoup, lui échappait. Né au début du XXe siècle dans une Angleterre souffrant directement d’une rapide et violente industrialisation, il allait très vite être étranglé par l’affrontement qui opposait de plus en plus la démocratie capitaliste, le communisme soviétique et le fascisme dans toutes ses composantes. Avec ces derniers, il avait en commun de prétendre proposer une troisième voie, ce qui allait lui nuire avec la victoire des « démocraties » en 1945, la facilité et la propagande l’associant à l’ennemi d’hier. Opposé au capitalisme, représenté par l’Ouest et au socialisme étatique, qui régnait à l’Est, le distributisme fut la victime de la bipolarisation constitutive de la Guerre froide. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il n’y avait pas de place pour un troisième terme dans la guerre opposant les démocraties aux fascismes. Il n’en eut pas davantage dans le conflit de la Guerre froide entre libéralisme et communisme. Celui-ci s’acheva en 1989 par la victoire par K.O. du libéralisme qui imposa dès lors son hégémonie. La fin de l’Histoire était arrivée et le distributisme appartenait plus que jamais à ses oubliettes.
Pourtant, la raison ultime qui laissait croire à une mort définitive allait être celle qui devait permettre une certaine résurrection du distributisme. Très vite, l’hégémonie libérale emportait avec elle les dernières protections des peuples et des nations. Facilitée par le développement fulgurant des moyens de communication et de transports, légitimée moralement par le besoin de paix des vieilles nations sorties exsangues du second conflit mondial, la mondialisation bousculait les modes de vie, déplaçait les populations, renversait les frontières, au nom d’une réussite économique devenue le seul critère de la vie sociale, portée par une philosophie ultra-matérialiste s’appuyant sur une conception infinie du progrès. Si pour les grandes multinationales, le résultat fut généralement positif, ce ne fut pas le cas pour les peuples et les nations. Les premiers découvraient l’écart de plus en plus grand qui se creusait entre les riches et les pauvres. Ils voyaient disparaître leurs campagnes et la ruralité tout comme l’artisanat, soumis lui aussi au déplacement des populations. Ils apprenaient à vivre dans une instabilité perpétuelle qui leur était présentée comme un progrès et un nouveau mode de vie. Ils devaient accepter le fait qu’ils étaient nés pour consommer et, qu’entre travail et loisir, leur horizon s’appelait désormais supermarché, lieu non seulement d’échanges économiques de base mais également lien social entre les familles et les individus. Quant aux secondes, elles devaient réaliser que leur souveraineté était appelé à disparaître au profit de grandes structures supra-étatiques, conciliant enfin organisation de la vie sociale et loi du marché.
Les réactions se firent assez vite sentir et elles prirent des aspects divers : installation de l’écologisme, résurgence de l’ultra-gauche, développement du populisme et des communautarismes, etc. Face à un tel éventail alternatif de plus en plus grand, allant des préconisations les plus folles aux solutions les plus inventives, certains se souvinrent d’une vieille théorie portée naguère par des écrivains catholiques et qui avait pour elle de ne pactiser en rien avec les deux grands systèmes qui avaient conduit le monde à la faillite humaine, sociale, économique et politique. Revisités, leurs écrits apparurent d’un coup prophétiques malgré l’enveloppe du temps. Leur refus de l’industrialisme, de la société et des valeurs modernes, du machinisme, de la consommation et leur préconisation du retour à la vie rurale, aux Guildes et à l’artisanat, dans une société de propriétaires, semblaient certes utopiques dans le cadre d’un monde qui avait définitivement tourné le dos à une vie stable et organique. Mais, en même temps, cette utopie même semblait répondre à certaines aspirations contemporaines qui se faisaient jour à travers l’émergence de la décroissance, de l’écologie, du désir d’échapper à l’anonymat des grandes mégapoles, de l’aspiration à une vie simple et responsable ou encore de l’anti-globalisme. Avant d’autres, ils avaient perçu que l’économie de marché n’avait pas seulement la prétention d’organiser la vie économique, mais qu’elle prenait possession de la vie sociale dans sa totalité.
© Philippe Maxence
11:19 Publié dans Économie et social | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : distributisme, chesterton, belloc
08.01.2012
Une introduction au distributisme (1)
Nous commençons ici la publication d'une introduction au courant distributiste illustré dans le monde anglo-saxon par des écrivains comme G.K. Chesterton et Hilaire Belloc.

Objet de débat aux États-Unis, à la fois parmi certaines aulas universitaires, dans la presse catholique dont les meilleures plumes sont capables de se déchirer à son sujet ou encore sur le réseau Internet qui offre des agoras démultipliées, référence intellectuelle en Angleterre et en Australie, inspirateur de certains mouvements politiques en Europe de l’Est, le distributisme reste un parfait inconnu en France et dans les pays francophones. Si l’on évoque auprès du public français le terme de distributisme, celui-ci renvoie instinctivement à l’idée d’une certaine forme de socialisme et d’un État qui redistribue aux habitants du pays ce qu’il a acquis lui-même par l’impôt ou la confiscation. Ce réflexe, lié à la consonance même du mot, trouve d’ailleurs une vérification historique à travers la pensée de Jacques Duboin (1878-1976).
Sous le terme « d’économie distributive », ce député français du siècle dernier avait théorisé la nécessité de passer de l’économie de l’échange à l’économie de la répartition et fut à l’origine de l’idée d’un revenu social dispensé par l’État.
Nous sommes loin, ici, du distributisme anglo-saxon dont l’écrivain anglais, G.K. Chesterton fut l’un des principaux hérauts. L’idée principale de Chesterton ne consistait pas à faire dépendre le citoyen de l’État, mais au contraire de le libérer de l’emprise étatique ou de l’emprise oligarchique pour qu’il retrouve la maîtrise de son destin, afin de lui permettre d’exercer concrètement sa liberté et ses responsabilités dans les domaines qui dépendent directement de lui.
Ainsi entendu, le distributisme repose en fait sur une conception globale de la société, laquelle s’appuie sur la famille et permet à l’homme à travers un certain nombre de moyens, dont la propriété privée, d’exercer concrètement et directement sa responsabilité d’homme, pour retrouver ainsi les chemins d’une vraie liberté. À ce titre, le distributisme refuse autant le socialisme étatique qui confisque la propriété des moyens de production au profit de l’État que le capitalisme monopolistique qui réduit la propriété des moyens de production seulement au profit de quelques-uns. Chesterton l’expliquera à G.B. Shaw dans un débat public qui opposait les deux amis : « la personne qui possède une terre la contrôle directement et réellement. Elle possède réellement les moyens de production. De même pour l’homme qui possède une machine. Il peut l’utiliser ou ne pas l’utiliser. Celui qui possède ses outils ou qui travaille dans son propre atelier possède et contrôle d’autant ses moyens de production ». (Do we Agree ? Chesterton/Shaw).
Inconnu ou incompris à la fois parce qu’il est d’origine anglo-saxonne et qu’il manifeste dans l’esprit français le contraire de ce qu’il est, le distributisme rencontre d’autres handicaps plus fondamentaux liés à sa propre histoire et à celle du monde. Paradoxalement, s’il bénéficia de la voix de grands écrivains comme G.K. Chesterton et Hilaire Belloc, il fut aussi déconsidéré par cette même raison qui le faisait connaître du grand public de cette époque.
© Philippe Maxence
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21.10.2011
Le distributisme de Chesterton fait la Une du Washington Post et descend dans la rue à New York

Dans un article publié le 17 octobre dernier, et signé David Gibson, le Washington Post s’attarde à l’actualité du distributisme sous le titre éloquent : « Age-old ‘distributism’ gains new traction ».
Hé oui, le vieil idéal, diffusé naguère par Chesterton et Belloc, mais aussi le Père Vincent McNabb ou Arthur Penty, s’offre un petit retour en force en raison d’une crise que les solutions libérales et socialistes peinent à résoudre. L’article de Gibson évoque l’Anglais Phillip Blond à l’occasion de son passage à New York pour une conférence à l’université de cette ville. Blond, après avoir été théologien, professeur d’université, proche du mouvement « Radical Orthodoxy » et de son mentor, John Milbank, puis conseiller de David Cameron, préside aujourd’hui le « think tank » ResPublica, une fondation politique qui entend influer sur les débats politiques en Grande-Bretagne.
Blond, qui a non seulement la pédagogie du professeur mais le sens des formules qui frappent, a théorisé sa pensée et sa démarche dans un ouvrage au titre percutant : Red Tory. S’il s’inspire du distributisme de Chesterton et Belloc, Phillip Blond a pris soin d’adapter les vieux principes aux problèmes de la société actuelle. C’est ce que note, à sa manière, le Washington Post qui rapporte quelques propos du président de ResPublica selon lequel le capitalisme n’a pas créé un marché libre, mais un marché fermé, détruisant en même temps le tissu social de la nation, qui laisse ainsi les individus et les familles sans liens sociaux et dépendant entièrement de l’État central. Prenant appui sur l’actualité, Blond estime ainsi que les Tea Party et les insurgés de Wall Street manifestent, chacun à sa manière, les mêmes craintes et les mêmes refus. Le refus d’un pouvoir étatique omnipotent et d’une concentration des richesses et du pouvoir dans les mains des seuls adulateurs du marché.
À ses auditeurs américains, Phillip Blond a répété que ce qui est petit et local vaut mieux que les grands appareils gigantesques qui loin des vrais problèmes ne le règlent pas ou mal. Il a argumenté pour la subsidiarité dans une société qui retrouve ses droits tout en soulignant que l’État a un rôle à jouer dans certains domaines. Plus de société,moins d’État donc, mais un État qui remplisse effectivement les grandes tâches qui lui appartiennent et qu’il est vraiment seul capable de réaliser. Il s’agit une fois encore de libérer la société des oligarchies qui l’empêchent de vivre normalement. Un langage que New York est peu habitué à entendre…

Dans les rues de New York, justement, les insurgés découvrent un tract dont l’inspiration découle en droite ligne de la pensée politique de Chesterton. Sous le titre « Le Capitalisme est pour les riches ; Le socialisme est pour les bureaucrates », ce tract explique ce qu’est le distributisme, au-delà de son refus du libéralisme et du socialisme, concentration du pouvoir politique et économique dans les mains de quelques-uns dans le premier cas ; dans les mains de l’État dans le second.
Il explique surtout ce qu’est positivement le distributisme, une économique humaine fondée sur la famille, s’appuyant par exemple sur les entreprises familiales ou des coopératives, soucieuse du bien vivre jusque dans le respect de l’environnement et de la nourriture. Le tract souligne que cette forme d’économie est déjà mise partiellement en application par des milliers de petites entreprises familiales, des banques de microcrédit, des associations coopératives d'épargne et de crédit ou à plus grandes échelles par des entreprises comme les coopératives Mondragon en Espagne ou les coopératives d’Emilie-Romagne en Italie.
Le but de ce tract ? Non pas résumer en peu de mots ce qu’est le distributisme, mais indiquer à une foule inquiète, perdue, en révolte et proie facile des mouvements révolutionnaires qu’une autre forme d’économie existe, qu’elle a déjà été appliquée et qu’elle répond aux attentes des gens ordinaires. À l’initiative de ce combat militant, Richard Aleman, jeune président de The Society for distributism, qui n’hésite pas à descendre sur le terrain pour distribuer dans les rues ce simple tract et répondre aux questions. Comme lui, d’autres ont distribué ce document, reproduit par leurs propres soins, dans plusieurs villes des États-Unis. Grâce à eux, Chesterton et Belloc ont repris pieds dans la rue…
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26.06.2010
Réfléchir sur la technique et notre société avec Jacques Ellul
Ce qui est étonnant concernant Jacques Ellul, c'est qu'il semble, encore aujourd'hui, malgré de sérieux efforts en matière d'édition, mieux connu à l'étranger qu'en France. J'ai découvert la série de vidéos qui va suivre sur le site de mes amis de The Distributist Review. Les propos d'Ellul invitent à la réflexion. On découvrira un homme serein, parfaitement claire et pédagogue, qui explique sa pensée sur le système technicien (titre de l’un de ses livres). On pourra ainsi la discuter ou s’en nourrir pour ses propres réflexions.
17:16 Publié dans Vidéo | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : jacques ellul, technique, système technicien, moyen âge, distributisme
26.11.2008
Distributisme : la vidéo
Bon d'accord, c'est en anglais. Mais c'est une bonne manière de réviser.
01:23 Publié dans Vidéo | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : distributisme, chesterton, belloc
25.11.2008
Distributisme : le livre
Poursuivant leur politique active d’édition de livres consacrés à la doctrine sociale de l’Église et à ses différents développements, les éditions anglo-saxonnes IHS ont édité au printemps dernier : Beyond capitalism and socialism, à new statement of an old ideal.
Sous la responsabilité de Tobias J. Lanz, cet ouvrage de 180 pages, présente très largement le courant distributiste né sous l’influence de G.K. Chesterton et de Hilaire Belloc, développé par des personnalités comme le Père Vincent McNabb, o.p., Eric Gill, Arthur Penty, Harold Robbins, HDC Pepler, Peter Maurin, Dorothy Day et beaucoup d’autres.
Constitué de trois grands ensembles, ce livre présente dans une première partie trois illustrations passées du distributisme. La seconde partie s’attache à évoquer différents aspects historiques et théoriques. On y trouve aussi bien une présentation de la pensée de Chesterton et du Père McNabb ou du jésuite Henri Pesch qu’une étude sur La Tour du Pin ou sur l’affrontement entre distributisme et capitalisme. La dernière partie indique des pistes pour rebâtir une saine économie.
Pour ceux qui lisent l’anglais, c’est en ce temps de crise économique et financière, un livre utile à lire. Mais c’est aussi un livre qui renverse complètement les présupposés habituels et qui exige de ce fait une certaine connaissance de l’histoire de l’Angleterre et des Etats-Unis. Il faut plonger dans un univers très différent de l’univers culturel français. À titre d’exemple, on peut souligner que le mouvement distributiste prend sa source et son origine dans l’encyclique Rerum Novarum. Il s’inscrit aussi plus globalement – c’est un point peu souligné, semble-t-il, par les commentateurs – dans le grand renouveau thomiste initié par Léon XIII. Cependant, l’histoire de la réception en France et en Angleterre de Rerum Novarum n’est pas la même.
La situation des deux pays explique cette différence. Les Français, et singulièrement les catholiques, restent divisés sur le meilleur régime : monarchie ou république. Ce n’est pas le cas des Anglais. En revanche, la France reste majoritairement agricole et la propriété privée y est plus abondamment répandue. L’Angleterre, en revanche, est un pays de « dépossédés », où les terres appartiennent principalement à des grandes familles aristocratiques ou aux grands capitaines d’industrie. Le paysan y est d’abord un ouvrier, de même que l’artisan.
D’où cette réaction distributiste que Chesterton résume ainsi dans son livre Le Monde comme il ne va pas :
« Ce qu’il faut faire n’est ni plus ni moins que de distribuer les grandes fortunes et les grandes propriétés. Nous ne pouvons éviter le socialisme que par un changement aussi profond que le socialisme lui-même. Pour sauver la propriété, nous devons la distribuer, presque aussi rigoureusement et complètement que le fit la Révolution française. Pour sauver la famille, il nous faut révolutionner la nation. »
Dans Rerum novarum, Léon XIII dénonce l’état dans lequel le capitalisme libéral a placé les ouvriers qui forment, rappelle l’encyclique, la grande masse des producteurs, et s’oppose à la solution socialiste de confiscation de la propriété privé au profit de l’État. Pour Léon XIII, la propriété privée est la continuité de la personne humaine. C’est à la fois un effet de sa liberté et une des conditions de celle-ci. Un homme libre est celui qui est propriétaire de lui-même – le contraire d’un esclave. Et la propriété privée est la continuité sociale de ce fait et de cette liberté.

À l’image de la doctrine sociale de l’Église, le courant distributiste anglo-saxon développe donc la nécessite d’une société :
– fondée sur la famille ;
– où la propriété privée des moyens de production est la plus largement possible distribuée ;
– où la décentralisation est la règle, en conformité avec le principe de subsidiarité ;
– où les professions s’organisent et se gèrent elles-mêmes dans des institutions privées de droit public ;
– où l’environnement, nom moderne de la Création, est respectée parce que don de Dieu et nécessaire à la vie humaine ;
– où le progrès n’est pas une valeur en soit tant qu’il ne permet pas à l’homme de grandir spirituellement et moralement ;
– où la technique n’est recherchée que dans la mesure où elle permet le développement intégral de l’homme en vue de Dieu et non une course effrénée à son propre développement, à la consommation ;
– où les rapports humains se fondent non sur des oppositions politiques ou de classes mais sur des solidarités effectives et des complémentarités nécessaires à la vie sociale.
Beyond capitalism ans socialism est préfacé par Kirpatrick Sale qui vient d’un milieu autre que les milieux catholiques, mais qui ne cache pas sa dette à l’égard des distributistes. Il souligne dans sa préface le nombre d’initiatives qui pourraient être considérées comme issues du distributisme. Elles ne le savent évidemment pas, mais mettent en pratique des éléments mis en avant par ce courant.
01:47 Publié dans Livre de la semaine | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : distributisme, économie, social
19.04.2008
Le père Vincent McNabb : le Saint de Hyde Park
Parmi les personnalités du courant distributiste, un homme occupe une place à part : Vincent McNabb. Il l’occupe à double-titre. D’abord parce qu’il était religieux, membre de l’Ordre des frères prêcheurs (les fameux Dominicains) et ensuite parce qu’il s’est chargé principalement des questions touchant à la terre et plus largement, au monde rural. Il y a aussi une troisième raison qui le distingue. Le père Vincent McNabb ne se réclamait pas directement de l’étiquette « distributiste ». Il se présentait tout simplement comme fils de l’Église, prêtre catholique et disciple de saint Thomas d’Aquin et de Léon XIII. C’est principalement à partir du théologien médiéval et du pape du renouveau de la doctrine sociale de l’Église, que le père Vincent McNabb a travaillé dans le secteur rural et énoncé un certain nombre de positions qui recoupaient celles des distributistes. Il fut un grand ami de G.K. Chesterton et, plus encore, de Hilaire Belloc.Sa thèse principale fut celle du retour à la terre dans lequel il voyait le meilleur moyen de vivre en catholique pour les familles de son pays. La thèse ne rencontrera que peu d'échos aujourd’hui, surtout dans le monde catholique. Elle risque, en revanche, d’en trouver un peu plus dans ce mouvement général qui se dessine d’un retour à la campagne, même si ce retour n’est pas exempt d’un effet de mode ni du transport des mentalités urbaines à la campagne. Mais c’est un fait : depuis quelques années, la France connaît un nombre croissant de ménages partant vivre à la campagne. Ce qui risque de déranger ces « néo-ruraux » chez un penseur comme le père McNabb, c’est tout simplement son catholicisme. Et chez lui, il est fondamental puisque le style de vie qu’induit la vie rurale lui semble la plus proche de la simplicité évangélique.
Les éditions américaines IHS ont réédité en 2003 l’un des grands essais du père McNabb sur le sujet : The Church and the land. Il est magnifiquement préfacé par William Edmund Fahey du Christendom College, une institution américaine de grande qualité. (cf. le site de Daniel Hamiche: ici).
The Church and the land est, en fait, un recueil de différents articles tous consacrés à la question rurale sous un angle chrétien. À plusieurs reprises, le père McNabb passe de l’écrit sociologique à la méditation, ramenant toujours son lecteur à l’essentiel de la vie du chrétien : l’imitation du Christ. L’une de ses grandes idées était que le modèle de la famille chrétienne se trouve à Nazareth, dans la demeure cachée de la Sainte Famille. L’imitation de la Sainte Famille est donc le ressort de l’ordre social chrétien puisque la famille est la cellule de base de la société. Un autre de ses ouvrages, Nazareth or social chaos est d’ailleurs entièrement consacré à ce sujet.Outre l’enseignement de l’Église, le père Vincent McNabb avait puisé cette conviction dans son enfance, au contact même de sa famille et singulièrement de ses parents. Né en Irlande, près de Belfast, en 1868, Joseph (son nom de baptême, Vincent sera son nom de religieux) est le dixième d’une famille de 11 enfants. La famille vit sans grande richesse mais dans la joie. C’est donc là, de manière expérimentale, qu’il perçoit l’importance de la famille, pour la personne et la société. Pour des raisons professionnelles, son père doit aller travailler en Angleterre et tout naturellement la famille suit le mouvement. C’est l’occasion pour le jeune homme de découvrir les dominicains et de demander son admission dans cet ordre.
De 1895 à 1891, il étudie au noviciat dominicains de Woodchester. Après être ordonné prêtre, il poursuit des études de Théologie à Louvain en Belgique. Il s’imprègne fortement de la pensée de saint Thomas d’Aquin. En 1894, il revient en Angleterre d’où il ne bougera plus, résidant principalement à Leicester et à Londres. Il devient alors proche du Catholic Land Movement dont le but principal est d’aider des familles catholiques à retourner vivre à la campagne, en préconisant l’auto-suffisance et une méfiance envers les machines. Dans ses écrits d’ailleurs, le père McNabb est lucide sur les méfaits de l’industrialisation de l’agriculture telle que la France l’a connue à grand échelle après la Seconde Guerre mondiale et dont nous percevons les effets dramatiques aujourd’hui.
Dans sa préface, William Fahey indique que l’on pourrait croire que la pensée conductrice du Catholic Land Movement s’inspire des Amish. Il fait remarquer avec justesse que la vision agraire de McNabb s’inspire plutôt de la grande tradition bénédictine, certainement sous l’influence du cardinal Newman qui a consacré un essai à saint Benoît.
Toute sa vie pourtant, le père McNabb fut profondément dominicain. Il aborde les questions sociales comme fils de saint Thomas d’Aquin. Prêcheur, il n’hésite pas à descendre dans la rue et il sera présent à Hyde Park chaque dimanche, de 1920 à 1943. Là il prêche à temps et à contre-temps, devant un public souvent attiré par sa bure blanche. On se demande encore pourquoi Chesterton ne s’en est pas inspiré comme héros de l’un de ses romans. Le père McNabb sera encore l’aumônier de Ditchling, une communauté d’artistes et d’artisans catholiques, réunis autour du sculpteur Eric Gill et dont fera notamment partie pour un temps David Jones (dont les livres sont édités par Ad Solem).
L’intérêt de McNabb aujourd’hui ? Certainement plusieurs de ses propos ont vieilli ainsi que leurs expressions. La ligne fondamentale reste pourtant d’actualité, d’autant plus que nous subissons les contre-coups de l’industrialisation de masse, jusque dans l’alimentation que nous sommes amenés à consommer. En fait, s’il est certain que le libéralisme a gagné la partie, il n’est pas sûr du tout que cela soit pour le bien de l’homme. Le monde occidental n’a jamais été aussi riche à tout point de vue et aussi pauvre au plan humain et spirituel. Qui oserait dire sérieusement que l’homme du XXIe siècle n’est pas habité par une crainte profonde qui se traduit notamment par les dépressions, le divorce, l’éclatement des familles, le chomâge, la pauvreté, les quêtes en tout sens d’explication et de sens justement, etc.
Comme pour les autres auteurs distributistes, la pensée de McNabb s’articule autour de quelques idées-forces :
la subsidiarité, avec la reconnaissance de la famille comme cellule de base de la société ;
la diffusion de la propriété privée et notamment de la propriété privée des moyens de production ;
La préférence pour ce qui est local face à ce qui est global ;
La certitude que la société rurale est le meilleur environnement pour la famille, la santé, le travail et la vitalité religieuse.
Pas franchement moderne, ni occasion d’une grande campagne de publicité ? C’est évident ! Mais des points sur lesquels il pourrait être utile de réfléchir. Car, au fond, sommes-nous vraiment satisfait de la société moderne ?
09:37 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vincent mcnabb, distributisme





