16.04.2008
John Senior et l'IHP (1)
L'annonce de la nomination de Mgr James D. Conley comme évêque de Denver (USA) m'a conduit à expliquer pourquoi cette nouvelle constitue un signe positif en raison des liens du nouvel évêque avec l'œuvre de John Senior (1923-199). Peu connu en France, ce dernier méritait d'être présenté, ce que j'ai fait ici et là. Je complète cette présentation par une explication du travail réalisé au sein « Integrated Humanities program » (IHP) de l’Université de Kansas, dans le texte ci-dessous.

Peut-on changer les choses en enseignant les Humanités ? Pour incongrue qu’elle paraisse, la question mérite d’être posée au regard de l’expérience menée dans les années soixante-dix par le professeur John Senior à l’Université de Kansas. Changer le cours des choses, voire du monde ? Assurément, John Senior aurait été étonné de voir attribuer à son travail de professeur une telle ambition. Plus simplement, il entendait accomplir son devoir d’état d’enseignant de la meilleure façon, en relation constante avec la vérité. Au fond, ce n’est que depuis quelques années que les Américains puis les Européens se rendent compte que ce faisant il a peut-être accompli une œuvre profonde de restauration.
Cette œuvre porte un nom : « Integrated Humanities program » (IHP) de l’Université de Kansas.
Tout commence en 1971, à une époque particulièrement troublée pour les universités américaines. C’est l’heure du grand chambardement, de la révolte étudiante sur fond de refus de la guerre du Vietnam, de la contestation érigée en règle morale, de la drogue et de la libération sexuelle. À l’université de Kansas, les étudiants se plaignent aussi d’être enseigné par des vacataires et de subir un programme très fragmenté sans aucun lien avec les questions fondamentales de l’existence. Cette année- là, trois professeurs John Senior, Dennis B. Quinn (photo de gauche) et Franklyn C. Nelick (photo de droite) mettent donc au point un programme d’enseignement des Humanités.
Une méthode curieuse
La méthode de ces trois professeurs est curieuse. Elle n’est ni révolutionnaire ou moderne, ni conservatrice. Il ne s’agit pas d’amphi où les étudiants peuvent se transformer en professeur ou remettre en question l’héritage passé. Il ne s’agit pas non plus d’un cours magistral. D’abord éducateurs, les trois professeurs de l’IHP ont saisi que les bouleversements étudiants sont le reflet d’une crise profonde, d’une quête de sens, de jeunes bousculés par la modernité et ses contemporaines incarnation. Ils savent qu’il faut d’abord impérativement répondre à cette soif profonde. Il sera toujours temps ensuite d’apprendre les techniques pour être un bon ingénieur, un bon fermier ou un bon journaliste. Au préalable, il faut apprendre d’abord à être un homme, au sens plein du terme. Élementaire ? Oui, élémentaire bon sens, sauf que personne n’y pense et n’y songe, et que l’enseignement se réduit souvent à un bourrage de crâne de notions diverses et variées, transmises et intégrées sans ordre. Or, le propre du sage, explique saint Thomas d’Aquin, est d’ordonner.
Comment faire lorsqu’on est simplement professeur d’université ? Proposer de puiser dans la grande expérience de l’humanité qui se trouve dans les grands classiques. Recourir à cette somme et à cette richesse à la portée de tous. À partir du moment où l’on ouvre la porte pour pénétrer dans ce domaine. À partir du moment où l’on donne le goût de lire et d’approfondir.
Surtout ne pas prendre de notes
L’enseignement à l’IHP se déroulait de manière simple. Il y avait des cours magistraux, mais les étudiants ne devaient pas prendre notes. Ils leur étaient tout simplement interdit d’écrire. Ils devaient… écouter. Ils devaient réapprendre à exercer leurs sens externes et internes (entendre, voir, mémoriser, imager). Deux fois par semaine, pendant une heure et vingt minutes, ils assistaient au spectacle unique d’entendre la conversation qui se déroulait devant eux entre John Senior, professeur de littérature classique et Quinn et Nelick, professeurs d’anglais.

L'amphi Smith
De quoi parlaient-ils ? Il ne s’agissait pas d’un café du commerce, mais d’une conversation partant de l’Odyssée d’Homère ou de La République de Platon et établissant des liens et des connexions avec d’autres œuvres classiques. La matière de l’enseignement était donc la littérature classique, l'histoire et la philosophie. Aux témoignages des étudiants, ce spectacle était fabuleux et le silence régnait dans la salle sauf quand les étudiants partaient en de véritables éclats de rire… Silence et rire, un réapprentissage utile dans une époque qui se prenait trop au sérieux tout en oubliant la valeur de la contemplation.
Entre deux conférences, le mardi et le jeudi, des groupes d’étudiants se réunissaient pour retenir par cœur des poèmes. Ils se retrouvaient aussi avec leurs professeurs la nuit pour contempler les étoiles, prennaient des cours de calligraphie, apprenaient des chansons anciennes, dont des chansons à boire, qu’ils chantaient en chœur. Le but était de rééduquer les sens pour offrir à ces étudiants des villes la possibilité de rencontrer le réel. Chaque printemps, un grand bal rassemblait élèves, professeurs et parents pour danser des valses. Les filles s’habillaient avec leur plus belle robe, de préférence fabriquée par leurs soins ; les garçons louaient un habit de soirée, dans la plus pure tradition anglo-saxonne.
Retrouver un mode d'être
On l’aura compris, il s’agissait avant toute chose de retrouver un mode d’être et de transmission de l’enseignement plutôt que d’acquérir un grand nombre de connaissances. Le modèle était directement l’enseignement du moyen âge, avec les arts libéraux et la lectio médiévale à voix haute qui donne l’occasion au professeur de livrer un commentaire en direct. Le sens des nuances était donné directement par le ton employé par le professeur. Les trois professeurs aimaient à utiliser l’analogie du groupe de jazz classique improvisant sur un thème bien connu. C’est exactement ce qu’ils faisaient. Et, bien sûr, les étudiants avaient l’occasion de poser des questions après les cours, de rencontrer les professeurs et de nouer des amitiés profondes. C’est ainsi qu’un nouvel évêque américain a eu John Senior comme parrain lors de son entrée dans l’Église catholique. Il faut dire que la devise de l’IHP était « nascantur in admiratione ».
La haine du laïcisme
Pourquoi l’IHP est-il mort ? En raison de son succès et de la haine du laïcisme. Pour aller aux sources de la civilisation occidentale, un voyage était chaque année organisée. En Irlande ou en France, par exemple. C’est ainsi que les étudiants découvrirent l’abbaye Notre-Dame de Fontgombault et que certains choisirent d’y rester. C’en était trop. L’administration fit tout pour tuer cette source de conversion à la vérité catholique.

des hippies se transforment au point de devenir des moines. Intolérable pour le laïcisme.

Le symbole de l'IHP
Annexe :
La brochure de l'IHP pour l'année universitaire 1976 indique la liste de livres suivantes :
Semestre I
L'Odyssée et L'Iliade d'Homère
La République de Platon
Les Fables d'Ésope
Les Guerres médiques d'Hérodote
L'Orestie d'Eschyle
Semestre II
L'Énéide de Virgile
La guerre des Gaules de Jules César
Vies parallèles de Plutarque
De natura rerum de Lucrèce
De Officiis de Cicéron
Semestre III
Le Nouveau Testament
Les Confessions de saint Augustin
La Chanson de Roland
Mémoire sur les croisades
Sir Gauvain et le chevalier vert
Consolation de la philosophe de Boèce
Les Fioretti de saint François
Les contes de Canterbury de Chaucer
Semestre IV
Don Quichotte de Cervantès
Autobiographie de Cellini
Henry IV de Shakespeare
Hamlet de Shakespeare
Méditations de Descartes
Dialogues sur la religion naturelle de Hume
Ivanhoé de Walter Scott
Réflexions sur la révolution française de Burke
Sélections sur l'éducation de Newman et Huxley

L'écusson de l'IHP
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14.04.2008
Socrate en Amérique
La rencontre avec John Senior (photo) fut un choc. Un choc pour l'intelligence. Un choc pour l'âme. Cette voix venue d'outre-Atlantique nous disait ce que nous n'avions jamais entendu dit de cette manière. Et en même temps, elle nous plongeait dans un univers qui nous était familier. Dans La Pensée catholique, le père Bruckberger présentait l'auteur de La Restauration de la culture chrétienne à l'égal de l'auteur de ce chef-d'œuvre de la littérature chrétienne qu'est L'Imitation de Jésus-Christ. "J'ai lu d'une traite le livre de John Senior. Je m'attendais si peu à ce genre de livre que j'en reste stupéfié. J'ai mes catégories de livres, de grands livres. Je mets celui-là dans la catégorie Imitation de Jésus-Christ. Lecture terminée, il n'y a plus qu'à se faire moine ou à regretter de ne pas l'être ”. Plus loin le dominicain tonitruant ajoutait “ J'aime beaucoup les USA où j'ai vécu huit années décisives pour moi. Jamais, jamais, je n'aurais imaginé qu'un jour un Américain publierait un tel livre et qu'il aurait une audience. Il n'y a aucun cordon sanitaire efficace contre l'épidémie de vérité. On pourra toujours dire que Senior y va fort. Saint Paul y allait très fort ” .Emportement ? Débordement de la plume qui dépasse la pensée par recherche de comparaison ? Exagération dont on peut croire qu'elle est comme une marque du célèbre dominicain ? Nous l'avons pensé. Nous l'avons cru. Nous n'avions pas encore commencé une seule ligne de La Restauration de la culture chrétienne. Pourtant, le genre littéraire de ce livre comme celui qui le précède dans la pensée de John Senior ne ressemble en rien à celui de L'Imitation. Mais le ton, la force du propos, l'humilité de son auteur en même temps que son extraordinaire assurance pouvait entraîner la comparaison. Tout comme les centaines d'étudiants convertis à la suite de leur rencontre directe avec le professeur John Senior.
Sans que nous le sachions, sans que la nouvelle traverse aussitôt l'Atlantique, John Senior est mort le 8 avril 1999 après une longue maladie. La messe d'inhumation a eu lieu à Saint Mary's de Kansas, selon le rite tridentin qu'il affectionnait et qu'il défendait. Et nous nous trouvons un peu plus orphelin, un peu plus seul, même si dans le cas de John Senior, le face-à-face sur terre n'avait pu se faire. Nous l'attendons donc, pour l'éternité, réunis, espérons-le, dans le Royaume éternel du seul vrai Roi, pour qui tout est fait, sur le Ciel comme sur la terre. C'est peu dire que John Senior a été mal ou peu compris en France. Nous n'avons aucune trace qu'il l'ait été mieux aux États-Unis. Mais là-bas au moins avait-il délivré d'abord son enseignement par oral, au sein de l'Integrated Humanities Program, fondée par ses soins et ceux de deux collègues à l'Université de Kansas. Il pratiquait là-bas une maïeutique chrétienne qui fait de lui, disciple d'Aristote, de saint Augustin et de saint Thomas d'Aquin, un véritable Socrate chrétien. Au moins aux États-Unis a-t-il pu enseigner dans cette transmission directe de maître à disciple par laquelle l'intelligence de l'élève, placée d'abord dans les conditions de l'humilité, peut être fécondée et s'épanouir à son tour selon les ressorts propres de son être, dans le respect de la vocation que Dieu lui a donné. Pour nous Français, il nous reste donc ses deux livres, édités courageusement par DMM, maison d'édition à laquelle il faut rendre hommage pour ce bienfait qu'elle nous a donné. Éditeur de Pourrat, des Charliers, DMM est aussi celui de John Senior. C'est un signe, une indication d'un univers profond, mais qui finalement s'avère être le seul univers, celui où l'intelligence et l'ensemble de la vie humaine tendent de toutes leurs forces, avec la grâce de Dieu, à se placer sous le regard de Dieu et non pas du moi destructeur.
Il y aurait beaucoup de choses à écrire sur John Senior pour lui rendre l'hommage qu'il mérite. Ayant eu le bonheur d'une courte correspondance avec lui, rompue par la maladie, nous voudrions seulement présenter, esquisser deux points. Deux points qui se rapportent finalement au thomisme, à cette fécondité issue de saint Thomas, l'un indirectement et l'autre de manière plus directe.
Des religieux qui se veulent disciples de saint Thomas, et qui cherchent certainement à l'être véritablement, se sont étonné publiquement que John Senior préconise le retour aux lettres, à la poésie, comme nécessaire préalable à la restauration d'une culture chrétienne. Ils se sont formalisés que ce disciple de saint Thomas, lecteur de Garrigou-Lagrange et de Charles De Koninck, ait pu écrire que le renouveau du thomisme était actuellement impossible : “ Je ne préconise rien qui ressemble à un renouveau thomiste. Je le crois impossible dans la situation actuelle. Le thomisme est à la place où il doit être. Saint Thomas ne doit pas “renaître” pour la bonne raison qu'il n'est pas mort. Mais nous, nous sommes morts ou mourant. Le loyer n'est pas payé, nous n'avons plus rien à manger et l'immeuble menace ruine ” . Il y avait là de la part de ces religieux une incompréhension manifeste, certainement partagée par beaucoup de ceux, qui aiment se placer sous la lumière de l'Aquinate.

John Senior n'a jamais nié le caractère universel de la pensée de saint Thomas. Ni en raison de son étendue, ni en raison de sa permanence dans le temps. Simplement, John Senior, vrai poète et peut-être poète d'abord, ne ressemble en rien à un cartésien. Même quand il lit, commente, s'inspire de saint Thomas. Fidèle à Aristote et au Docteur Angélique, John Senior était persuadé, intellectuellement et par expérience, que l'intelligence ne peut être véritablement, réellement, restaurée que dans l'exacte mesure où la sensibilité n'a pas été déformée, défigurée, massacrée comme elle l'est aujourd'hui par la culture moderne. Sans ce préalable, l'intelligence ne peut trouver l'assise nécessaire qui lui permette, en quelque sorte, de jouer son rôle. Cette approche repose tout simplement sur cet aspect élémentaire que le réel nous est d'abord connu par les sens avant d'être conceptualisé par l'intelligence. Sans la connaissance sensible, l'intelligence ne peut accomplir son œuvre de conceptualisation et d'universalisation. De ce point de vue, l'existence d'un saint Thomas au XIIIème siècle n'est pas le fruit du hasard. Ce siècle que beaucoup d'entre nous chantent et magnifient, à juste titre, est celui du véritable réalisme, non seulement parce que Thomas le couronne, ainsi que saint Louis, mais parce que les êtres étaient plongés dans un univers sain d’abord pour la sensibilité. Siècle des cathédrales. Siècle des croisades. Siècle enfin où l'intelligence peut s'épanouir le plus possible et culminer au plus haut degré, jusque sur le plan de la science des sciences qu'est la théologie.
Partant de ce lien nécessaire entre sens, mémoire, imagination et intelligence, John Senior a préconisé une restauration préalable de la sensibilité par le mode poétique. En rien et jamais ce mode-là ne s'est opposé au mode rationnel. Mais toujours et partout il l'a précédé. Avant les Présocratiques, nous le trouvons par exemple chez Homère. D'où le conseil insistant de Senior de recourir à Virgile, à nos poètes chrétiens et peut-être plus encore à l'Office traditionnel, prière du chrétien et long poème qui chante Dieu, le loue et recourt à Lui dans la peine et les joies des hommes. (…) D’où cette remarque : “ Se lancer dans l'étude de la philosophie et de la théologie ne peut pas guérir une imagination malade, parce que quiconque a une imagination malade est incapable d'étudier la philosophie et la théologie. Les tentatives comme celles de Gilson et de Maritain sont salutaires, certes, mais ne peuvent suffire. Elles ont mis à la mode une néo-scolastique qui, comme toutes les modes, s'est vite démodée, avant de disparaître, parce que l'étude sérieuse de ces disciplines suppose une immersion dans la culture chrétienne. Bien qu'il ait étudié saint Thomas toute sa vie, Maritain lui-même est tombé dans les erreurs qu'il réfutait chez les autres, aveuglé par ce qu'il désirait ” . (…)
Il faut maintenant pour conclure revenir au point de départ, c'est-à-dire à l'incompréhension que l'œuvre de John Senior a rencontrée chez nous. Cette incompréhension ressemble, toutes proportions gardées et dans les limites de genre littéraire différent, à celle qui naîtrait d'une lecture superficielle des livres de Chesterton. On a cru que John Senior préconisait comme moyen de restauration de la culture chrétienne, la mise à la casse de nos téléviseurs, de nos machines à laver linge et vaisselle. Il l'a écrit en effet. Et pour bien comprendre ces propos, il faudrait avoir une connaissance élémentaire des distinctions de base du thomisme en effet per se et per accidens. Senior écrit au sujet de la télévision : “ Mais d'abord, soyons sérieux : inutile de parler de restauration de l'Église et de la cité si l'on n'a pas assez de bon sens pour jeter son poste de télévision. La télévision, dit-on, n'est ni bonne ni mauvaise. C'est un instrument ni plus ni moins qu'un pistolet. Sa moralité dépend donc de l'usage qu'on en fait ; il n'est pas mauvais per se mais accidentellement, selon la terminologie des moralistes. C'est vrai, mais les situations concrètes sont per se accidentelles ! Entre le per se et l'accidentel, il y a ce qu'on appelle le déterminant : ce qui arrive si souvent ou si intensément que le résultat s'en trouve déterminé ” .
Plus profondément, loin de proscrire le thomisme, loin de rejeter la philosophie et la théologie, il appelle à la restauration première de ce qui permettra une véritable renaissance du thomisme, de la philosophie et de la théologie. Il préconise le recours au mode poétique, c'est-à-dire les retrouvailles de notre imagination avec nos grands poètes, nos grands classiques et avec la prière chrétienne la plus traditionnelle. L'essentiel de John Senior se situe là ainsi que dans la carpe diem sur lequel il insistait tant dans nos correspondances. Pour bien penser, pour penser droit, il faut au préalable bien imaginer.
Cependant dans l'état général de nos sociétés, John Senior préconisait surtout le recours à la Vierge Marie, Sedes Sapientæ, elle qui transmit au Christ, par oral, les prières de la tradition judaïque, lui apprenant aussi certainement les chants, les paraboles et les contes de son pays. C'est une œuvre à accomplir, sinon pour nous-mêmes, du moins pour nos enfants.
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11.04.2008
Un évêque et John Senior
Ce nom déjà évoqué ici ne dira peut-être pas grand-chose à une majorité de Français. Une petite minorité aura peut-être acheté et lu, voire médité, deux ouvrages de John Senior, édités naguère par les éditions DMM : La mort de la culture chrétienne et La restauration de la culture chrétienne (DMM). Au-delà des détails qui peuvent surprendre certains lecteurs, je tiens personnellement ces deux ouvrages pour des maîtres livres. En complément, on peut découvrir aussi l’intuition fondamentale de John Senior dans l’entretien qu’un de ses élèves m’a accordé et qui a été publié d’abord dans L’Homme Nouveau puis qui a paru sous la forme d’une brochure, avec un titre en clin d’œil à l’un des livres de John Senior : Restaurer l’éducation chrétienne (ici).
J’ai eu l’immense joie de réaliser un entretien avec le professeur Senior, lequel fut publié dans La Nef. Par la suite, nous avons entamé une correspondance, qui aurait dû déboucher sur un livre si la Providence n’en avait pas décidé autrement.L’influence de John Senior a été énorme aux États-Unis. Professeur de littérature, disciple et héritier en catholique de grand professeur que fut Mark van Doren (professeur aussi de Thomas Merton qui l’évoque dans son La Nuit privé d’étoiles, son récit de conversion), John Senior a enseigné à l’Université de Kansas. Mais il n’a pas enseigné seul. Son enseignement fut donné, chose très singulière, à trois voix. La sienne, celle du professeur Dennis Quinn et celle, enfin, du professeur Franklyn Nelick.
Que faisaient ces trois professeurs ? Plutôt que d’offrir un cour magistral, ils discutaient devant leurs élèves, nourrissant leurs intelligences de la manière la plus vivante qui soit. Socrate et Platon et Aristote aussi n’avaient pas fait autrement.
Je reviendrais plus tard sur l’extraordinaire aventure spirituelle et intellectuelle de l’IHP au sein de l’Université de Kansas. Elle prit fit lors du départ à la retraite des professeurs. Il faut dire aussi qu’elle avait déchaîné contre elle des adversaires redoutables, rendus haineux par les fruits indirects de cet enseignement. Plus d’une centaine de conversions (200 !) au catholicisme sont, en effet, le fruit per accidens de l’enseignement de Senior et de ses amis. La majorité des moines américains que l’on trouvait encore voici quelques années à Fontgombault, Triors, Randol ou Gaussan avait suivi les cours du professeur Senior. Ils sont aujourd’hui au monastère de Clear Creek, la fondation américaine de Fontgombault. Des jeunes filles devinrent moniales, principalement à l’abbaye de Jouques. D’autres jeunes gens sont entrés dans le clergé diocésain, à la Fraternité Saint-Pie X ou à la Fraternité Saint-Pierre. D’autres encore sont mariés et ont formé des familles catholiques solides, restant marqués à vie par la rencontre avec cet homme simple que fut John Senior, lequel fut quand même salué par la revue Esquire comme l’un des cinquante meilleurs professeurs des Etats-Unis.

Son œuvre littéraire est modeste, mais son influence a été énorme et elle continue auprès de nombre de catholiques américains. Preuve par l’exemple qu’un seul homme, accomplissant son devoir d’état, peut engendrer un véritable renouveau, pour peu qu’il place toute son espérance en Dieu. Ce fut le cas de John Senior.
La nomination d’un évêque ne fait pas le printemps. Mais il peut être un signe d’un renouveau, certainement encore lointain. Saint Augustin a vu le monde dans lequel il vivait mourir sous le coup des barbares. Il a lutté contre l’hérésie. Il est mort. Puis le renouveau de l’Église est venu. Et saint Augustin, père de l’Église, a été lu, médité, notamment par un humble moine dominicain du nom de Thomas d’Aquin. On connaît la suite.
Pour dire qui fut le professeur John Senior, je reproduirai bientôt une partie du chapitre que je lui ai consacré dans un petit livre intitulé Au jardin de notre piété (DMM), livre toujours disponible.
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04.01.2008
Hilaire Belloc, distributisme et propriété privée (VIII)
Suite de la présentation du chapitre II de An essay on the restauration of property de Hilaire Belloc dans lequel l'auteur discute les avantages des grandes unités de production. On notera l'aspect visionnaire de son analyse concernant le pouvoir de la publicité. Visiblement, Belloc sentait venir la société de consommation, même s'il ne pouvait pas encore en prévoir la forme précise. Plusieurs décennies après, cette réflexion sera poursuivie par E.F. Schumacher qui montrera, en écho au principe de subsidiarité, la nécessité des petites unités de production, et même, ce qu'il baptisera les technologies intermédiaires, susceptibles selon lui à la fois de permettre le développement sans détruire le tissu social et humain.
Au prix de la liberté ?
Belloc s'attache surtout à montrer que certains de ces avantages de la grande unité de production ont surtout conduits dans les faits – il prend l'exemple des petits producteurs de lait et des petits commerçants – à une diminution de la liberté, rendant les producteurs et les commerçants esclaves du salaire. Il estime également que ces avantages conduisent au monopole avec toutes les conséquences qu'une telle situation génère. De manière visionnaire, il critique la publicité dont il sent bien que les effets sur le consommateur sont énormes. Dans une société urbaine, soumise à une éducation d'État, on obéira facilement à la suggestion de la publicité, malgré son caractère insensé et arbitraire. Par ce biais, un marché peut être créé de toute pièce, sans répondre directement à une nécessité ou à une demande. Et, inévitablement, cette présence accrue de la publicité entraînera une baisse de la qualité des produits. Car, ainsi, on entre dans un système économique, dans lequel il faut toujours vendre plus. Pour vendre plus, il faut donc que les produits soient rapidement renouvelables. Notons que nous sommes aujourd'hui, exactement dans ce type de système et de société. Là où nos ancêtres entendaient fabriquer des produits durables, nous faisons exactement le contraire, pour alimenter en permanence le système de croissance.
Concernant la facilité de crédit, Belloc constate que la grande entreprise est favorisée. Elle l'est parce qu'elle peut négocier des taux d'intérêts spéciaux; parce qu'elle peut payer la banque plus facilement; parce que la négociation se déroule entre deux « grandes entreprises ». Mais le prix vient de l'accroissement du pouvoir des banques. Ce sont elles qui finissent par imprimer la marque et le sens de l'économie et, plus largement de la société. Le problème de la ploutocratie n'appelle pas selon lui une grande démonstration. Elle est une évidence, favorisée qu'elle est par le système parlementaire. Il penche donc, de ce point de vue -là, pour la monarchie active, seule capable de faire pression sur les féodalités d'argent.
Belloc ne semble pas répondre directement ou en totalité aux arguments en faveur de la grande propriété. Il y a là une tournure paradoxale. Il ne nie pas, en effet, certains de ses avantages ou de ses effets, dans le cadre d'un système favorable à la propriété concentrée. Mais justement ! Il estime, au regard des principes affirmés dans le premier chapitre, qu'à chaque fois ces arguments favorisent une minorité au détriment de la majorité des petits propriétaires, devenus une espèce en voie de disparition, aliénée à un système qui l'empêche d'exercer pratiquement sa liberté.
Plus largement, sur le distributisme, signalons une réalisation basque, influencée notamment par ce courant. Denis Sureau en parle sur son blog en écho à un article de Challenge : c'est ici.
À suivre… (pour les courageux…).
04:55 Publié dans Réflexions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Belloc, distributisme, propriété privée
17.12.2007
Hilaire Belloc, distributisme et propriété privée (VII)
Avant de donner la suite de l'essai de Hilaire Belloc sur la propriété, occasion de plusieurs textes sur le sujet (voir le début ici), petite précision générale. Les chapitres de An essay on the restauration of property ne portent pas de titre. Chacun pourtant est consacré à une question spécifique. L'ensemble est composé de sept chapitres. Le premier chapitre posait les fondements de la réflexion de Belloc et indiquait les limites de celle-ci ainsi que les conditions nécessaires à une restauration large de la propriété privée. Désormais, Belloc va entrer dans la discussion d'une question particulière. À chaque fois, le début de son chapitre va indiquer le sujet qu'il développe ensuite au long de sa réflexion.1°) le premier lie capitalisme industriel et propriété privée;
2°) le second estime que la vision distributiste est juste dans une société pré-industrielle et fausse dans l'ère industrielle et, ajoutons, dans l'ère post-industrielle.
Belloc estime que ces objections sont historiquement et philosophiquement fausses. Selon lui, la propriété privée a été historiquement confisquée ou détruite parce que les conditions de son existence ont été anéanties. Les conséquences de ce fait sont doubles :
– développement de la ploutocratie au plan politique;
– essor du capitalisme au plan économique.
Pour lui, au regard de l'histoire de l'Angleterre, une sorte de prolétariat existait déjà vers la fin de ce qu'on appelle le moyen âge. Il affirme ainsi que le premier grand coup porté fut la destruction des Guildes est la saisie de la propriété universitaire, à l'époque de la Réforme. Par ailleurs, il récuse l'affirmation selon laquelle le machinisme ait favorisé automatiquement le capitalisme. Belloc n'est clairement pas un luddite (sur ce sujet, voir ici, là et là). Postulant que l'homme contrôle les machines, il estime qu'une partie de celles-ci ont, en effet, permis une plus grande centralisation pendant que l'utilisation d'autres a favorisé une plus grande décentralisation.
Sept étranges raisons
Par la suite, Belloc s'attache surtout à énumérer les sept arguments par lesquels une société saine, normalement humaine, où la propriété est largement distribuée, peut dégénérer en une société où les moyens de production sont contrôlés ou confisqués par un petit nombre.
1°) plus une unité de production est grande moins elle est coûteuse au plan des frais généraux. La seule limite serait la difficulté d'organisation, de plus en plus surmontée par la pratique et le développement d'organisations perfectionnées.
2°) plus une unité de production est grande, mieux elle peut investir dans l'achat de machines ou dans la publicité.
3°) plus une unité de production est grande, plus les banques lui feront confiance et lui feront crédit;
4°) plus une unité de production est grande, plus elle diminue ses coûts et peut vendre à prix réduit.
5°) Plus une unité de production est grande, mieux elle peut accumuler du capital.
À partir de là, Belloc semble changer de registre. Il passe de la considération de la grande unité de production aux effets de la ploutocratie. Il ne faut pas oublier que pour lui la ploutocratie est la traduction politique du « big is better » au plan économique.
6°) puisqu'une fois établie la ploutocratie favorisera des lois entrant dans sa logique, autant préférer dès maintenant les grandes unités de production.
7°) Une fois établie, la ploutocratie corrompra la justice, autant préférer dès maintenant les grandes unités de production.
Ces deux derniers arguments sonnent étrangement puisqu'ils laissent entendre qu'il faut se rallier à un régime politico-économique en fonction de ses maux après son établissement. En fait, Belloc présente ici, en résumé, les arguments de ses adversaires, se laissant entraîné par la fatalité ou le sens de l'histoire, souvent rebaptisé, dans la sphère non marxiste, progrès.
20:30 Publié dans Réflexions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Belloc, distributisme, propriété privée
11.12.2007
Hilaire Belloc, distributisme et propriété privée (VI)
Plusieurs jours d'absence et un blogue décidément bien vide… Mais il faut dire que Caelum et Terra est un blogue qui a décidé de prendre le temps et son temps, histoire de faire un joli pied de nez à notre époque trop pressée. Et si je vous reparlais du vieux Belloc et de son Essay on the Restoration of Property ? Où en étions nous au fait ? Toujours au chapitre premier de ce texte. La présentation précédente (ici) se terminait par ses mots : "Belloc montre que le capitalisme industriel et libéral d'une part et le socialisme d'autre part sont des erreurs jumelles dans le même souci de produire une masse abondante de biens matériels au détriment de la liberé économique". La suite ? C'est en-dessous.
Un contre-projet de société
Dans la suite de ce premier chapitre de son essai, Belloc insiste beaucoup sur la philosophie commune du capitalisme libéral et du socialisme.
Ce caractère commun se trouve dans la primauté absolue donnée à l'obtention des biens matériels, à la consommation. Cette idée a été développée par Jean-Paul II dans Centesimus annus, notamment au chapitre IV consacré à la propriété privée et à la destination universelle des biens (lire, ici).
Belloc dénonce lui aussi la philosophie matérialiste propre aux deux systèmes. Ce matérialisme réduit l'homme au seul facteur économique. Selon cette vision, la finalité de l'économie se trouve en elle-même (la production de biens matériels) et elle n'est plus ordonnée à la vie bonne de l'homme, partie intégrante de sa dignité.
C'est en fonction de ce dernier point que Belloc réaffirme la bonté de la liberté économique, dès lors qu'elle est ordonnée à cette finalité supérieure. Cette bonté de la vie économique implique alors qu'elle ne soit pas limitée à quelques-uns (capitalisme libéral) ou confisqué par l'État (socialisme). D'où encore cette insistance à prôner la large distribution de la propriété privée, ou pour être plus précis encore, une société fondée sur cette large distribution. Pour employer une terminologie plus actuelle, il s'agit donc d'un véritable contre-projet de société, une alternative à la société libérale et/ou à la société socialiste.
Trois conditions
Une nouvelle fois, Belloc revient sur les trois conditions pour la réalisation d'une telle société qui n'est pas une solution idéale, mais une solution nécessaire.
1°) la restauration de la propriété privée n'est pas quelque chose de mécanique. Sa philosophie s'oppose au mécanisme moderne, soubassement idéologique du libéralisme et du socialisme. Elle nécessite un changement d'esprit, de « ton général » écrit Belloc, dans la société. Il faut donc une réforme morale et intellectuelle qui crée un état favorable à la propriété privée.
2°) Il faut vouloir vraiment la propriété privée, la soutenir, aider son mouvement de restauration.
3°) L'État, au regard des conditions de départ, a un rôle fondamental à jouer. La solution n'est pas seulement économique et sociale; elle est aussi politique. Il faut des lois pour protéger et encourager la large distribution de la propriété privée.
L'État servile
À nouveau – on notera l'insistance –, Belloc dénonce les formes prises par l'État dans une société libérale et dans une société socialiste.
Dans le premier cas, il s'agit d'un État servile. Pourquoi servile ? Parce qu'il repose sur la servilité, l'esclavage du salariat. Dans l'État servile, il y a peu de capitalistes (d'hommes libres) et beaucoup de salariés (d'esclaves économiques). Dans l'État communiste, il y a l'État (et sa nomenclatura, c'est-à-dire les hommes économiquement libres) et beaucoup de salariés. Il est surprenant de constater que Belloc, évoquant le concept « d'État servile complet » ou total prévoit en quelque sorte notre société. Ce type d'État repose sur une série de lois, où subsistent seulement les individus, la famille étant légalement éliminée, qui reçoivent une certaine somme de revenus nécessaires à maintenir une certaine norme de confort et de loisir. Pour le reste, la liberté économique a quasiment disparu. Une telle société repose sur la confusion entretenue entre richesse et salaire. Le salaire apporte la sécurité mais prive de la liberté. La majorité, en effet, n'a aucune expérience de la liberté économique. Les masses, écrit Belloc, sont tenues vivantes à coup de subvention. Dans l'enfance, dans la maladie et dans la vieillesse.
Au contraire, la société de la propriété privée largement distribuée implique la diversification, à l'image des familles qui la composent, et la liberté économique. Belloc met cependant en garde contre un effet naturel sinon logique. Même une fois restaurée, la propriété privée doit être maintenue, sauvegardée, défendue car elle aura tendance sinon à retourner dans les mains de quelques-uns, ce qu'il appelle en économie, le capitalisme, et en politique, la ploutocratie.
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22.11.2007
Le Premier pouvoir
L'une des meilleurs émissions, et des plus écoutées de France Culture, avec celle d'Alain Finkielkraut, a été supprimée à l'été 2006. L'affaire n'est pas nouvelle et elle a occupé pendant les semaines suivantes les colonnes de la presse.
« Nous l’avions dit dès la première. Nous allions parler de corde dans la maison d’un pendu. Avons-nous trop tiré sur cette corde ? En tout cas, le Premier Pouvoir ne reprendra pas à la rentrée. Vous avez été nombreux à vous en indigner. Soyez-en remerciés. Penser la société des médias – titre emprunté à la revue Le Débat-, ce programme ambitieux a été le nôtre pendant deux années. Les médias détiennent un pouvoir croissant, parfois exorbitant, nous l’avons souvent dit ici. Il serait fâcheux que celui-ci s’exerce sans contre-pouvoir. Alors que les citoyens accordent de moins en moins de crédit à ceux qui ont pour mission de les informer, nombre d’acteurs du système médiatique ont compris qu’ils avaient tout intérêt à se soumettre à une critique libre et pluraliste. »
Dans un livre paru cette année (mais dans un autre monde, celui d'avant les élections. Comme le temps passe et c'est l'un des problèmes majeurs posés à la presse aujourd'hui : se laisser dévorer par Chronos au point de ne plus avoir le recul nécessaire, la distance pour appréhender un événement), Élisabeth Lévy revient sur cette affaire. Elle tente de l'analyser parce qu'au-delà de cette mésaventure, difficile à vivre au plan humain et professionnel, elle estime que la suppression de cette émission révèle beaucoup de la réalité des médias aujourd'hui.
Longtemps présenté comme un contre-pouvoir moderne, un facteur essentiel de l'édification de la démocratie, le monde médiatique a subi une mutation que la journaliste résume ainsi : « la plupart des gens pressentent que les journalistes ont cessé d'être un contre-pouvoir pour s'intégrer au système du pouvoir ». Certes, ce ressenti n'est pas tout à fait exact, et Élisabeth Lévy est à la fois trop bonne journaliste et connaît trop bien son monde, pour réduire le monde médiatique et son évolution à une simple fascination/complicité avec le pouvoir. Il faudrait d'ailleurs définir plus clairement la nature de celui-ci. Politique ? Financier ? Idéologique ?
Sans entrer dans ces détails, l'intérêt du retour sur un épisode douloureux opéré par la journaliste est finalement d'expliquer qu'il n'y a même pas besoin de l'appel à la théorie du complot ou à la pression exercée sur la hiérarchie pour comprendre la disparition d'une émission comme Le Premier pouvoir. Il était, en fait, impossible et impensable qu'un média consacre une émission à décortiquer les travers, les égarements, les fautes, du monde médiatique. Ouvrir cette lucarne, offrir cette possibilité, lever un coin de ce voile, consistait finalement à découdre semaine après semaine (dans le cas d'une émission hebdomadaire comme Le Premier pouvoir) les fils de la tunique. Renvoyer, par un jeu de miroir, son image à soi-même revenait trop à destabiliser volontairement le système qui aujourd'hui repose sur un fragile équilibre, difficile à cerner et donc à décrire, mais dans lequel, assurément, le monde médiatique occupe une place.
Pourtant l'expérience avait été tentée. Et, avec une journaliste dont la réputation de grande gueule et de chercheuse d'ennuis, n'est plus à démontrer. On peut se demander pourquoi ? Une des hypothèses pourrait être que, finalement, le système a besoin de générer en son sein sa propre contestation pour conserver le masque de la vertu démocratique. Une Élisabeth Lévy ou un Éric Zemmour par exemple (il y en a d'autres).
L'explication n'est pas tout à fait convaincante, non plus. Elle repose sur une volonté a priori, une décision arrêtée de plus ou moins longue date. Dans quelle mesure, en effet, un système se pense-t-il ? Certes, il génère, au long d'un processus historique, certains effets. Dont éventuellement celui de laisser naître ses propres critiques. Mais si c'est bien le cas, pourquoi alors avoir supprimé l'émission Le Premier pouvoir qui semblait si bien remplir ce rôle ?
La réponse est peut-être ailleurs. Elle est suggérée par la journaliste quand elle écrit : « le 'pouvoir' médiatique est un pouvoir sans visage. Et, c'est une première dans l'histoire de l'humanité, ce pouvoir à vocation planétaire, s'exerce non pas par la coercition, mais par la séduction. Nous sommes tous les acteurs consentants d'un étrange Truman show. Sauf qu'il n'y a personne derrière la caméra. Big brother is watching you – rien de nouveau. Sauf que, comme disait Flaubert, Big brother c'est moi ». La remarque est importante. S'il y a un système politico-médiatico-idéologique, il n'est peut-être plus adéquat de le distinguer du reste de la société. Il y a eu une sorte de fusion, à force d'influence et d'imprégnation lente. La distinction chère aux maurrassiens – le pays réel et le pays légal; le pays réel contre le pays légal – est facteur d'espérance, mais rend-t-elle compte de la réalité à l'heure des émissions de téléréalité ? Pour une minorité, certainement. Mais peut-on réduire le pays réel à cette minorité ? Rien n'est moins sûr. Si tous ceux qui dénonçaient les méfaits de la télévision, le mauvais travail des journalistes (pas un dîner sans entendre parler de ces « journaleux » qui manipulent, disent n'importe quoi, sont vendus, etc.), se plaignent en un mot de la presse en général, éteignaient leur poste de télévision, la nuit paradoxalement se verraient mieux. Le noir du soir retrouverait de sa consistance sans la petite lucarne lumineuse qui brille dans tous les foyers. Pourtant, personne n'a perçu cette révolte du pays réel. Ce dernier continue de lire la presse qu'il dénonce ou de regarder la télévision qui l'insupporte. Cette révolution silencieuse et pacifique n'a jamais vu le jour. Elle semble même impossible. On ne vit pas en dehors du monde. On ne s'exclut pas de la réalité. Nous estimons tous que ce que nous renvoie le monde médiatique est la réalité. Le pays réel a fusionné avec le pays légal. Il n'y a pas eu de noces. Un simple concubinage, qui n'aura pas de Pacs. Pas besoin, plus personne n'y fait plus attention. Élisabeth Lévy le dit autrement : « il est difficile de se départir de la conviction que l'on pourrait rendre les médias plus vertueux, les remettre dans le droit chemin. Nous ne voyons pas qu'ils sont le droit chemin ».
Si Le Premier pouvoir, inventaire après liquidation (éditions Climats) est un retour sur l'épisode douloureux de la fin de cette émission, c'est aussi, on le voit, une réflexion sur la place des médias dans notre monde, sur leur fonctionnement et sur le sens de notre société. La première partie de l'ouvrage est consacrée à cet effort d'interprétation, sous le titre, Sixième étage, porte A. La seconde est un florilège des « conducteurs » d'émission et un reflet des thèmes abordés par la journaliste et son équipe. Élisabeth Lévy s'interroge malgré tout : « Sur un terrain aussi miné que les médias, l'autocensure peut vite devenir un réflexe (Louis Veuillot disait la même chose au XIXe siècle, ndPM). Je me suis souvent demandé comment j'aurais évoqué à France Culture un scandale mettant en cause l'un de mes employeurs si le cas s'était présenté ». On ne lui a pas laissé la possibilité de donner une réponse concrète à cette question. L'émission a été supprimée.12:20 Publié dans Réflexions | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Élisabeth Lévy, presse, premier pouvoir, france culture
17.11.2007
Hilaire Belloc, distributisme et propriété privée (V)
Poursuivant ma présentation de An Essay on the Restoration of Property de Hilaire Belloc, j'aborde maintenant les distinctions apportées par Belloc sur le trois types de sociétés qu'il détermine au regard de la question de la propriété privée. Il s'interroge aussi pour savoir si la liberté économique est un vrai bien. Je rappelle que ce présentation concerne pour l'instant le premier chapitre de son essai. Et que ce premier chapitre est en quelque sorte introductif par rapport au reste du livre.
Trois voies
Il va cependant plus loin. Il estime que même si l'on faisait disparaître l'insécurité dans laquelle se trouve la propriété privée et l'insuffisance du nombre de propriétaires, cela ne rétablirait pas pour autant la liberté économique. Toujours selon Belloc, il existe trois voies pour supprimer les deux maux indiqués. Deux l'élimineraient sans restaurer la liberté économique alors que la troisième permettrait une renaissance de celle-ci :
1°) L'Etat servile. C'est un terme qu'affectionne Belloc. Il a déjà consacré un livre, publié en octobre 1912, à ce sujet et sous ce titre. Qu'entend-t-il ainsi ? Dans cet essai, il en donne une définition très limitée par rapport à son livre de 1912. Par ce terme, il désigne une société dans laquelle quelques capitalistes contrôlent les moyens de production et font vivre par le biais du salariat ou à défaut par des subventions, la grande majorité des non-propriétaires.
2°) L'Etat communiste. L'Etat contrôle le capital et la richesse est distribuée à la population devenue un réservoir de fonctionnaires.
3°) L'Etat distributiste. Le terme n'est pas utilisé pas Belloc. Je le fais par commodité, en sachant qu'il ne traduit pas tout à fait la pensée bellocienne. Dans ce type de société, suffisance et sécurité peuvent être combinées avec la liberté économique parce que la propriété privée des moyens de production est largement distribuée aux familles et que celles-ci contrôlent ainsi les forces productives et donnent la philosophie générale de cette société.
La liberté économique est-elle un vrai bien ?
A ce stade de sa réflexion, Belloc fait en quelque sorte une pause pour s'interroger sur le moyen terme de sa réflexion. Son raisonnement repose sur le fait que la propriété privée largement distribuée assure la liberté économique. Mais celle-ci est-elle un vrai bien ?
Est bon pour un être humain ce qui perfectionne sa nature. Les actions de l'homme n'ont de valeur morale que si elles sont accomplies selon sa propre initiative et non sous la contrainte.
Pour Belloc, la liberté économique est donc un bien parce qu'elle engendre des actions diverses chez l'homme, en fonction de ses désirs et qu'elle fait appel à ses facultés créatrices. Sans liberté économique, l'homme ne parvient pas à exprimer cette diversité de la vie. C'est l'uniformité noire et mécanique.
Le parlementarisme n'est pas la démocratie
Belloc s'attache ensuite à répondre aux défenseurs du système communiste qui prétendent que la liberté économique existe sans la propriété. Pour Belloc, cet argument vient de la théorie fausse née au moment de la Révolution française et qu'il met en cause sous le nom de parlementarisme. Il refuse que l'on qualifie le système parlementaire de démocratique. Pourquoi ? Le système parlementaire repose sur la délégation, laquelle est donnée à un moment, autour d'une question, d'un programme, plus ou moins clair, plus ou moins formulé. L'émotion joue également un rôle dans le processus de désignation. Le délégué par la suite peut prendre des décisions qui ne correspondent plus aux choix du votant, qui lui-même a pu changer, évoluer. Par ailleurs – c'est l'une des grandes luttes de Belloc –, le parlementarisme conduit au règne de l'oligarchie, réunions de politiciens professionnels.
Pour Belloc, la délégation détruit la liberté et la propriété par délégation est une contradiction dans les termes. Or la propriété est facteur de liberté…
Enfin, Belloc montre que le capitalisme industriel et libéral d'une part et le socialisme d'autre part sont des erreurs jumelles dans le même souci de produire une masse abondante de biens matériels au détriment de la liberé économique.
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10.11.2007
Hilaire Belloc, distributisme et propriété privée (IV)

Mais la propriété dans tout cela ? Belloc lui apporte une définition au sens large du terme qui pourra surprendre au premier abord. Il écrit, en effet, que « la propriété est le nom donné au contrôle des moyens de production ». Quand ce contrôle est exercé solidairement par des unités individuelles, nous parlons de « propriété privé ». Quand un grand nombre de familles possèdent la propriété privée, en quantité suffisante, nous pouvons parler de propriété largement distribuée. Pour Belloc donc, la « propriété largement distribuée comme condition de la liberté est nécessaire pour la satisfaction normale de la nature humaine ».
On touche là au sens du mot distributiste qui, en français du moins, entraîne d'autres interprétations, d'autres compréhensions. Au sens de Chesterton et de Belloc, au sens du courant distributiste catholique anglo-saxon en général, il s'agit bien d'une distribution de la propriété privée ou plus exactement de la possession et du contrôle par le plus grand nombre possible de familles – unité sociale et économique de base – de la propriété.
Première différence avec le capitalisme libéral
Quelle est, alors, la différence avec ce que nous entendons habituellement par capitalisme, principalement dans sa version libérale ? Un capitalisme qui défend lui aussi la propriété privée et la vigueur de l'initiative personnelle ! Tout l'essai de Belloc tente de montrer la différence entre le distributisme et le capitalisme. Disons pour l'instant que cette différence porte sur les éléments suivants :
– Le distributisme s'insère dans une vision chrétienne et morale de la société et de l'économie qui fait que l'un et l'autre sont considérées comme devant permettre une vie suffisamment décente qui elle-même donne la possibilité aux hommes de poursuivre leur fin qui est Dieu, à travers une vie vertueuse, une vie morale. Le capitalisme libéral sépare radicalement la finalité de la vie humaine des moyens mis à la disposition de l'homme. Dans le meilleur des cas, il reconnaît seulement que l'économie ne doit pas se faire au détriment des hommes et il estime que la liberté est le garant de ce respect de l'homme.
– Le distributisme considère que la famille est la première unité sociale et économique et que l'organisation sociale et économique doit traduire cette priorité. En sens inverse, le capitalisme moderne et industriel ne considère que l'individu, déconnecté de ses responsabilités sociales.
– Le distributisme considère que la propriété privée doit appartenir, sous une forme ou une autre, au plus grand nombre possible de familles, à toutes les familles. Le capitalisme libéral estime que cette propriété sera le fruit d'une régulation naturelle due à l'échange, au marché. Autrement dit, il postule sans le dire le droit du plus fort.
– Le distributisme estime que l'Etat a un rôle à jouer pour favoriser les conditions de la liberté économique. Ce rôle est précis et limité. Nous y reviendrons.
Le rapport à la liberté
Belloc n'hésite pas à écrire qu'il considère le capitalisme industriel comme une maladie, contraire à la pleine santé morale de la famille. Cette maladie vient du fait que les moyens de production sont la propriété d'un petit nombre. Or la propriété privée des moyens de production est un signe concret de la liberté. Donc la liberté n'est plus la marque du grand nombre.
Il apporte également quelques distinctions de vocabulaire.
a) Le capitalisme ne signifie pas une société dans laquelle le capital est accumulé, protégé et investi en partie dans la production de nouvelles richesses. N'importe quelle société, même communiste, possède normalement cette caractéristique.
b) Le capitalisme ne signifie pas non plus une société dans laquelle les citoyens possèdent le capital.
Selon Belloc, le capitalisme est une société dans laquelle une minorité contrôle les moyens de production.
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09.11.2007
A propos de Jean Vanier
Denis Sureau (ici) ayant évoqué l'influence exercée par Jean Vanier, fondateur de l'Arche, sur William Cavanaugh, notamment dans sa perception de la communauté comme cellule de vie, une bataille de commentaires a été engagée. Celle-ci semble surtout reposer sur une confusion – voulue ou non ? – entre l'Arche de Jean Vanier et l'Arche de Zoé qui fait tristement la Une de nos journaux. Il m'a semblé intéressant de publier ci-dessous la note biographie de Jean Vanier, que l'on peut trouver sur le site de l'Arche (ici), afin que d'éventuelles discussions reposent sur des informations plus justes.
La thèse de philosophie de Jean Vanier a porté sur la morale d'Aristote. Il en a donné une adaptation pour le grand public dans un livre publié en 2000, aux Presses de la Renaissance, sous le titre : Le goût du bonheur, au fondement de la morale avec Aristote. Une perception moderne de la morale la réduit aux règles de conduite individuelle ou à l'expression d'un système de valeurs. Jean Vanier montre qu'il n'en est rien, notamment quand il explique le lien chez Aristote, entre ce que nous appelons la morale (individuelle) et la politique. Voici l'explication (grand public) de Jean Vanier, extrait de son livre, Le goût du bonheur :« À première vue, l'éthique d'Aristote apparaît très individualiste. Elle se fonde sur le désir de chacun d'être heureux, et celui-ci se réalise dans une recherche qui pour un petit nombre aboutit à l'émerveillement de la contemplation. C'est se méprendre sur Aristote que d'en rester à ce niveau. Dès le début de L'Éthique, il dit que cette science est subordonnée à la science politique. Car il est plus noble d'agir pour qu'un grand nombre atteigne le bonheur que d'agir seulement pour soi-même. Il y a une relation subtile entre ces deux sciences. Si l'éthique est orientée vers la politique, celle-ci est orientée vers l'éthique. Elle doit s'efforcer de créer des lois, avoir une constitution et des institutions qui encouragent chaque citoyen à faire de bons choix pour devenir autant que possible des hommes parfaitement accomplis » (pp.232-233).
Pour en revenir aux liens entre William Cavanaugh et Jean Vanier, on peut penser que l'expérience de l'Arche, communauté de vie avec les personnes atteintes d'un handicap, le livre Communauté, lieu du pardon et de la fête (Fleurus/Bellarmin) ainsi que cette réflexion sur la morale d'Aristote, ont joué un rôle sur la pensée de l'auteur d'Etre consommé (éditions de l'Homme Nouveau, voir ici).
Notice sur Jean Vanier, Fondateur de L’Arche
Jean Vanier est né le 10 septembre 1928 à Genève, en Suisse, où son père, le Général Georges Vanier, effectue une mission diplomatique. Jean Vanier effectuera la plus grande partie de sa scolarité en Angleterre où il vit avec sa famille jusqu'aux débuts de la guerre 40-45, moment où ses parents le rapatrient au Canada avec ses quatre frères et sa sœur.
Deux ans plus tard, le jeune Jean décide d'entrer au Collège de la Marine Royale en Angleterre. Trop jeune pour devenir soldat, il assiste sa mère à la Croix Rouge de Paris et aide les personnes revenant des camps de concentration. En 1945, Jean devient officier et entame sa carrière dans la Marine Royale Britannique.
Malgré la carrière prometteuse qui s'offre à lui dans la Marine, Jean Vanier s'investit de plus en plus dans la prière et dans ses réflexions sur l'appel de Dieu. En 1950, il démissionne de l'armée pour étudier la philosophie et la théologie à l'Institut Catholique de Paris. C'est là qu'il rencontre le Père Thomas Philippe, professeur et prêtre dominicain qui deviendra son père spirituel et ami.
En 1963, après avoir publié sa thèse sur Aristote, il retourne au Canada pour enseigner à l'université de Toronto. Il prend à nouveau une décision allant à l’encontre d’une carrière prometteuse et quitte son travail pour rejoindre le Père Thomas devenu aumônier au «Val Fleuri» à Trosly-Breuil, une institution pour hommes ayant des déficiences intellectuelles. En 1964, Jean décide de s'installer à Trosly pour vivre avec des personnes ayant une déficience intellectuelle et achète une petite maison pour les accueillir, un lieu qu’il baptise «L'Arche» en référence à l'arche de Noé.
Très impliqué dans la croissance rapide de L'Arche à Trosly, Jean commence aussi à donner des conférences et des retraites à travers le monde. En 1968, après une retraite donnée à Ontario, il fonde Foi et Partage, des communautés créées pour se réunir et prier en groupe une fois par mois. Trois ans plus tard, lors d'un pèlerinage à Lourdes qui réunit 12.000 personnes, comprenant des personnes ayant une déficience intellectuelle, leurs amis et leurs parents, Jean Vanier crée Foi et Lumière. Ce mouvement proche de L'Arche réunit, au moins une fois par mois, des groupes de 15 à 40 personnes (enfants, adolescents ou adultes ayant une déficience intellectuelle, leur famille, des amis) pour une rencontre d'amitié, de partage, de prière et de fête. Jean Vanier est aussi le fondateur de Intercordia qui encourage des étudiants universitaires à vivre une expérience inter-culturelle parmi les personnes pauvres et marginalisées dans les pays en voie de développement.
Jean Vanier a reçu de nombreuses récompenses dont la «Légion d'Honneur» française, le «Companion de l'Ordre du Canada», le Prix «Rabbi Gunther Plaut Humanitarian» 2001 et le prix de l’Union Théologique Catholique de Chicago «Blessed are the peace makers» en 2006.
Jusqu’à aujourd’hui, Jean Vanier, continue à donner ses conférences et à mener des retraites autour du monde. Sa conférence de carême donnée à Notre-Dame de Paris en 2006 ou son intervention aux JMJ de 2005 n'en sont que des exemples. En 2006, il a voyagé en Afrique, Indonésie, et Etats-Unis mais il reste très proche de sa première communauté à Trosly où il habite encore aujourd’hui. Jean continue à écrire et ses livres ont été traduits dans 29 langues.
La version de poche de ce livre, disponbile auprès de la librairiecatholique.com (là) et le petit commentaire de présentation paru dans L'Homme Nouveau sous la signature de Stéphen Vallet :12:00 Publié dans Réflexions | Lien permanent | Commentaires (16) | Envoyer cette note | Tags : Jean Vanier, William Cavanaugh, communauté, Arche, consommation



