14.03.2009

Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste

Chesterton.JPGL'événement du moment pour les amis de G.K. Chesterton est constitué par la sortie de Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste, traduction française de Outline of sanity, livre que Chesterton fit paraître en 1926. Inédit en langue française, cet ouvrage complète ainsi la vision que nous pouvions avoir de l'écrivain, qui ne fut pas seulement un romancier, un apologiste, un essayiste chrétien, mais aussi un homme engagé pour une plus grande justice sociale.
Édité par les Éditions de l'Homme Nouveau, Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste, est formé de cinq grandes parties, comprenant chacune de deux à quatre chapitres. Il se termine par un ultime chapitre conclusif dans lequel Chesterton, conscient de l'aspect un peu éparpillé de ses essais, donne une synthèse générale de sa pensée.
L'ouvrage a une coloration nettement polémique, au meilleur sens du terme. Chesterton défend une vision de la société, argumente en sa faveur, mais, par le fait même, la distingue de conceptions opposées. Bien sûr, le contexte dans lequel furent publiés les articles réunis dans ce livre est aujourd'hui largement dépassé. Bien sûr, le vocabulaire a évolué et le monde est devenu largement plus complexe. Chesterton écrit à une époque où le monde est sorti de la Première Guerre mondiale depuis moins de dix ans. Le fascisme est au pouvoir en Italie depuis quatre ans seulement. En revanche, le monde libre regarde en direction de la Russie, devenue l'URSS, et affiche une grande crainte devant la menace communiste. En France, l'expérience du Front populaire n'a pas encore eu lieu; l'Espagne ne connaît pas encore la guerre civile. En Allemagne, le nazisme devra attendre 1933 pour parvenir au pouvoir. Deux grands modèles socio-économiques s'affrontent donc alors : le capitalisme et le socialisme étatique. L'un est incarné par les États-Unis et l'autre par l'URSS.
C'est face à ces deux conceptions que Chesterton propose une autre vision, inspirée directement de l'encyclique Rerum novarum du pape Léon XIII. C'est si l'on veut une vision chrétienne de la société, une conception conforme à la doctrine sociale de l'Église, mais qui, en même temps, ne nécessite pas forcément d'avoir la foi. Chesterton et ses amis, notamment Hilaire Belloc, lui ont donné le nom de « distributisme ». Ce terme n'est pas en soi très clair et il demande quelques explications.
Distributisme implique l'idée de « distribution ». Mais de « distribution » de quoi ? C'est ici que le contexte anglais est largement différent du contexte français. En France, les catholiques sociaux, également inspirés par Rerum novarum de Léon XIII, ont été amenés à porter leurs efforts dans une direction différente de celle qui fut prise par les catholiques sociaux anglais comme Chesterton. En France, l'effort sera mis sur la réconciliation des classes à travers la proposition d'un ordre corporatif, capable également d'améliorer la condition ouvrière. De ce fait, une partie des catholiques sociaux français estimera nécessaire de parvenir à changer les structures de l'État pour permettre l'émergence de cet ordre corporatif. En revanche, comme la société française est encore largement paysanne et que la propriété privée, même de petite dimension, y est présente, l'accent est moins mis sur cette question.
L'Angleterre se trouve dans une autre situation. La question du régime ne se pose pas. Mais les chrétiens sociaux sont confrontés à une organisation sociale qui réserve encore la majorité des terres à une petite classe : l'aristocratie. Il n'y a quasiment pas d'équivalent de la paysannerie française en Angleterre. Les prolétaires – c'est-à-dire ceux qui ne sont pas propriétaires (et d'abord d'eux-mêmes) – ne sont pas seulement les ouvriers de l'industrie, mais également les paysans qui peuvent du jour au lendemain se retrouver sans emploi. En gros, c'est cette situation que dénonce Chesterton, tout en tentant d'y apporter une réponse satisfaisante au plan humain et politique. Il lui donne le nom de distributisme puisqu'il s'agit de rendre les familles et les hommes vraiment libres en leur donnant à tous la propriété privée des moyens de production. À partir de là, il développe toute une conception de la vie sociale qui s'oppose au mythe du progrès, base commune de la conception « capitaliste » et de la conception « socialiste ».
En quoi, un tel livre peut-il concerner des Français du XXIe siècle ? Au-delà des mots et du contexte d'une époque, Chesterton montre bien que notre monde n'est pas le fruit du hasard. Il répond à un développement logique, dont il dénonçait les prémisses en 1926 et dont il voyait bien ce qu'il donnerait. Dans un monde globalisé, en partie grâce à la technologie, en partie grâce aux moyens de communication et en partie, en raison de la victoire de l'idéologie libérale, la situation dénoncée par Chesterton est devenue la nôtre. Alors que l'effort et le travail sont des valeurs mises en avant constamment, il semble que seuls certains en bénéficient. Alors que le monde de l'entreprise est exalté, seuls les grands groupes internationaux bénéficient de l'intérêt de l'État, au détriment des petits commerces, qui formaient encore naguère le tissu économique de notre pays. Alors que la famille traditionnelle n'est en soi ni une valeur de droite ni une valeur de gauche, celle-ci ne cesse d'être attaquée au point non seulement de n'être plus considérée comme la cellule de base de la société, mais d'être mis en concurrence avec d'autres formes de « famille ». Alors que la France est une terre paysanne, comprenant un large éventail de productions agricoles, notre agriculture n'a cessé de diminuer, transformant autant le visage économique de la France que le visage de la société.
La question qui se pose est donc de savoir si cette nouvelle situation a rendu l'homme plus heureux, la société plus stable, la paix plus assurée ?
En lisant les propositions de Chesterton – qui reste toujours habité de la flamme de l'espérance et d'une philosophie de la gratitude même en matière politique – il ne s'agit pas forcément de tomber d'accord avec chacune d'entre elles, mais de prendre le temps de réfléchir un instant en compagnie d'un auteur qui reste un grand écrivain. L'enjeu, c'est tout simplement notre propre liberté, notre capacité à redevenir réellement les maîtres de notre destin, à redevenir propriétaire de nous-mêmes.
Pour se procurer le livre, il suffit de le commander en ligne sur www.hommenouveau.fr (envoi immédiat) ou en écrivant aux Éditions de l'Homme Nouveau, 10 rue Rosenwald 75015 Paris ou en téléphonant au 01 53 68 99 77. Le prix du livre est de 22 €. Ce tirage est limité et il est offert en priorité à ceux qui commanderont le livre au mois de mars, avant que le reste éventuel soit mis en vente en librairie en avril.

 

Ce texte est également disponible sur le blog des Amis des Chesterton.

04.03.2009

Chesterton s'invite dans la crise

Chesterton-3.jpgLe dernier né des éditions de L'Homme Nouveau vient d'arriver. Inédit en langue française,  Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste (titre d'origine : Outline of sanity) de G.K. Chesterton est l’un de ses principaux ouvrages de réflexions politiques. Dans ce recueil d’essais de 1926, le grand écrivain britannique, que la France redécouvre actuellement, s’emploie à dessiner sans dogmatisme les principes qui pourraient guider une société vraiment humaine entre les écueils du totalitarisme collectiviste et du chaos d’un capitalisme « bling bling » qui ne profite qu’à des privilégiés.
Ce n’est pas une mince surprise de constater qu’en usant des mots qui sont les siens, Chesterton avait déjà pensé la crise de l’environnement, la faillite des banques, la perversité du système de la grande distribution, la destruction de l’agriculture ! Avec la philosophie de la gratitude qui le caractérise tant, émaillant ses propos d’un feu d’artifice de paradoxes révélant la complexité des choses, Chesterton propose la large distribution de la propriété comme facteur de justice sociale et de développement économique maîtrisé.

 

Pour l'instant uniquement disponible auprès des éditions de l'Homme Nouveau, en vente en ligne (ICI) ou par correspondance (10, rue Rosenwald, 75015 Paris), ce nouveau livre bénéficie d'une présentation simultanée sur le blog de L'Homme Nouveau, le blog Un nommé Chesterton (Les amis de G.K. Chesterton) et le blog Caelum et Terra.

25.11.2008

Distributisme : le livre

images.jpgPoursuivant leur politique active d’édition de livres consacrés à la doctrine sociale de l’Église et à ses différents développements, les éditions anglo-saxonnes IHS ont édité au printemps dernier : Beyond capitalism and socialism, à new statement of an old ideal.
Sous la responsabilité de Tobias J. Lanz, cet ouvrage de 180 pages, présente très largement le courant distributiste né sous l’influence de G.K. Chesterton et de Hilaire Belloc, développé par des personnalités comme le Père Vincent McNabb, o.p., Eric Gill, Arthur Penty, Harold Robbins, HDC Pepler, Peter Maurin, Dorothy Day et beaucoup d’autres.
Constitué de trois grands ensembles, ce livre présente dans une première partie trois illustrations passées du distributisme. La seconde partie s’attache à évoquer différents aspects historiques et théoriques. On y trouve aussi bien une présentation de la pensée de Chesterton et du Père McNabb ou du jésuite Henri Pesch qu’une étude sur La Tour du Pin ou sur l’affrontement entre distributisme et capitalisme. La dernière partie indique des pistes pour rebâtir une saine économie.
Pour ceux qui lisent l’anglais, c’est en ce temps de crise économique et financière, un livre utile à lire. Mais c’est aussi un livre qui renverse complètement les présupposés habituels et qui exige de ce fait une certaine connaissance de l’histoire de l’Angleterre et des Etats-Unis. Il faut plonger dans un univers très différent de l’univers culturel français. À titre d’exemple, on peut souligner que le mouvement distributiste prend sa source et son origine dans l’encyclique Rerum Novarum. Il s’inscrit aussi plus globalement – c’est un point peu souligné, semble-t-il, par les commentateurs – dans le grand renouveau thomiste initié par Léon XIII. Cependant, l’histoire de la réception en France et en Angleterre de Rerum Novarum n’est pas la même.
La situation des deux pays explique cette différence. Les Français, et singulièrement les catholiques, restent divisés sur le meilleur régime : monarchie ou république. Ce n’est pas le cas des Anglais. En revanche, la France reste majoritairement agricole et la propriété privée y est plus abondamment répandue. L’Angleterre, en revanche, est un pays de « dépossédés », où les terres appartiennent principalement à des grandes familles aristocratiques ou aux grands capitaines d’industrie. Le paysan y est d’abord un ouvrier, de même que l’artisan.
D’où cette réaction distributiste que Chesterton résume ainsi dans son livre Le Monde comme il ne va pas :
« Ce qu’il faut faire n’est ni plus ni moins que de distribuer les grandes fortunes et les grandes propriétés. Nous ne pouvons éviter le socialisme que par un changement aussi profond que le socialisme lui-même. Pour sauver la propriété, nous devons la distribuer, presque aussi rigoureusement et complètement que le fit la Révolution française. Pour sauver la famille, il nous faut révolutionner la nation. »

Dans Rerum novarum, Léon XIII dénonce l’état dans lequel le capitalisme libéral a placé les ouvriers qui forment, rappelle l’encyclique, la grande masse des producteurs, et s’oppose à la solution socialiste de confiscation de la propriété privé au profit de l’État. Pour Léon XIII, la propriété privée est la continuité de la personne humaine. C’est à la fois un effet de sa liberté et une des conditions de celle-ci. Un homme libre est celui qui est propriétaire de lui-même – le contraire d’un esclave. Et la propriété privée est la continuité sociale de ce fait et de cette liberté.

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À l’image de la doctrine sociale de l’Église, le courant distributiste anglo-saxon développe donc la nécessite d’une société :
– fondée sur la famille ;
– où la propriété privée des moyens de production est la plus largement possible distribuée ;
– où la décentralisation est la règle, en conformité avec le principe de subsidiarité ;
– où les professions s’organisent et se gèrent elles-mêmes dans des institutions privées de droit public ;
– où l’environnement, nom moderne de la Création, est respectée parce que don de Dieu et nécessaire à la vie humaine ;
– où le progrès n’est pas une valeur en soit tant qu’il ne permet pas à l’homme de grandir spirituellement et moralement ;
– où la technique n’est recherchée que dans la mesure où elle permet le développement intégral de l’homme en vue de Dieu et non une course effrénée à son propre développement, à la consommation ;
– où les rapports humains se fondent non sur des oppositions politiques ou de classes mais sur des solidarités effectives et des complémentarités nécessaires à la vie sociale.


Beyond capitalism ans socialism est préfacé par Kirpatrick Sale qui vient d’un milieu autre que les milieux catholiques, mais qui ne cache pas sa dette à l’égard des distributistes. Il souligne dans sa préface le nombre  d’initiatives qui pourraient être considérées comme issues du distributisme. Elles ne le savent évidemment pas, mais mettent en pratique des éléments mis en avant par ce courant.


21.11.2008

Pour une nouvelle théologie politique

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Sur son blogue, Patrice de Plunkett présente le dernier livre de Denis Sureau, lequel (le livre, pas Denis Sureau) vient de paraître aux éditions Parole et Silence. Un livre qui fait le tour des nouveaux théologiens qui pensent la politique. Des théopolitiques en somme. Livre érudit, facile à lire, étonnant à chaque page, surprenant à chaque phrase.Une approche théologique et une remise en cause radicale du monde postlibéral.

Denis Sureau va déranger à droite et à gauche, au centre et sur les côtés. C'est une autre façon d'aborder les choses. Est-elle vraie ? Est-elle juste ? En tout ou en partie ? C'est au lecteur d'en décider après lecture. Le prochain numéro de l'Homme Nouveau comporte, bien sûr, un dossier sur le sujet.

En attendant, on peut lire Plunkett. C'est ICI.

L'avis de la Procure : Pour la première fois, un ouvrage français explore la nouvelle "théologie politique" anglo-saxonne à travers la présentation de quinze figures marquantes. Dans le sillage du père de Lubac, MacIntyre et Hauerwas, une nouvelle génération de penseurs catholiques et protestants émerge : jeunes moralistes imprégnés de thomisme augustinien, Radical Orthodoxy, "théopolitique" postlibérale... Pour découvrir un panorama passionnant et crucial pour la confrontation entre le christianisme et le monde contemporain.

 

28.03.2008

Le marché sur le divan

1802380232.jpgDécidément, le monde de la suprématie économique a du mal à passer. De tout bord ou presque, l’univers néolibéral ne cesse d’être ausculté, analysé, critiqué alors que son hégémonie s’affiche chaque jour davantage sans complexe. Un peu comme s’il y avait une vie rêvée ou, plus exactement, espérée – un monde non soumis à la loi marchande – et une vie réelle, dans laquelle s’insèrent les hommes, souvent malgré eux. Dernière critique en date : l’approche psychanalytique ou le « sacro-saint » marché mis sur le divan. Ne bondissons pas trop vite en récusant d’emblée cette approche. Certes, la psychanalyse n’est pas exempte elle-même de maux importants. Certes, il est parfois difficile de s’y retrouver dans les écoles et dans les querelles d’écoles, celles-ci pratiquant à l’envi l’excommunication. Certes, le vocabulaire employé ressemble le plus souvent à un jargon pour spécialiste, inaudible pour l’homme ordinaire. Et pourtant ! Malgré toutes ces raisons, ou plutôt à cause de toutes ces raisons, il convient de lire le dernier livre de Dany-Robert Dufour.
Qui est l’auteur ? Au sens strict, Dany-Robert Dufour n’est pas un psychanalyste. Professeur en sciences de l’éducation à l’Université de Paris-VIII, directeur de programme au Collège international de philosophie, ses travaux l’ont porté à la jonction de la philosophie du langage, de la philosophie politique et de la psychanalyse. Il a notamment développé le concept de « néoténie » qui postule que l’homme est le seul animal qui naît inachevé d’où le développement par la culture de ce qui manque à la nature. C’est à l’aune de ce concept que Dany-Robert Dufour s’interroge sur les possibles dérives de ce processus de transformation de l’homme, notamment par le biais des techno-sciences. À ce titre, il a été amené à réfléchir sur un type fondamental de mutation, celle qui a fait passer l’homme moderne (en gros l’héritier de Kant et de Freud) à un sujet postmoderne, plus flexible et précaire et donc proie toute trouvée du néolibéralisme. Ce sujet, c’est nous ! Au passage, Dany-Robert Dufour s’en prend aux philosophes postmodernes qui par leurs critiques des institutions ont finalement préparé le terrain à une transformation profonde du capitalisme. Ce dernier, ou plutôt ce qui en a pris la place, ne trouve plus de contre-pouvoirs institutionnels face à lui et règne, de ce fait, sans partage.
Son dernier livre, Le Divin marché, la révolution culturelle libérale (Denoël, 342 pages, 22€), poursuit dans ce sens. La thèse centrale de l’ouvrage ? Pour Dany-Robert Dufour, loin d’être sortie de la religion, la société est tombée sous la coupe d’une nouvelle religion. Celle-ci offre les remèdes, promet le bonheur et présente un rachat possible. Si elle triomphe aujourd’hui, elle repose sur un axiome qui a émergé voici trois siècles sous la plume de Bernard de Mandeville : « les vices privés font la vertu publique ». Pour faire comprendre son propos, Dany-Robert Dufour a choisi un type d’énoncé qui correspond à la fois à la thèse proposée – nous avons affaire à une religion – et à la nécessité pédagogique. D’où ce « décalogue » du Divin marché qui forme les chapitres de cet ouvrage. Quelques exemples suffiront à illustrer le ton général : « Tu te laisseras conduire par l‘égoïsme » ; « Tu utiliseras l’autre comme un moyen pour parvenir à tes fins » ; « Tu pourras vénérer toutes les idoles de ton choix pourvu que tu adores le dieu suprême, le Marché ! ». Les deux premiers exemples ici cités débouchent ainsi sur une réflexion sur l’individualisme et la disparition, souvent glauque, de deux différences fondamentales : la sexuelle et la générationnelle. L’intérêt de l’auteur, même si l’on ne partage pas, et de loin, ses présupposés, consiste à descendre dans le concret, comme dans le cas du rôle de la télévision dans le grand jeu du marché ou de la mise en place d’une famille de compensation, toute virtuelle. Les exemples pourraient être multipliés à l’envi, depuis l’école, la transformation du langage ou celle du politique.
Au-delà des limites même de l’exercice et de l’insatisfaction qu’il entraîne parfois, il est important de saisir combien l’auteur met en relief une profonde mutation anthropologique qui conduit à un changement radical de cadre civilisateur. De ce fait, le néolibéralisme ne consiste pas seulement à une révision/adaptation du libéralisme d’antan. Il va plus loin. Il s’impose comme une nouvelle religion qui donne jour à une nouvelle civilisation et à un nouveau type d’homme.
Le danger, cependant, ne vient pas en tant que tel de l’aspect religieux du problème, mais plutôt que cette religion n’en est pas une. Elle ne relie à rien ; elle disjoint, au contraire, en permanence. Elle ne possède aucun caractère surnaturel, mais uniquement séculier. Elle emprunte seulement à la religion ou l’utilise comme un masque.
 
 
Le nouveau décalogue moderne selon Dany-Robert Dufour :
 
1°) Tu te laisseras conduire par l'égoïsme !
2°) Tu utiliseras l'autre comme un moyen pour parvenir à tes fins !
3°) Tu pourras vénérer toutes les idoles de ton choix pourvu que tu adores le dieu suprême, le Marché !
4°) Tu ne fabriqueras pas de Kant-à-soi visant à te soustraire de la mise en troupeau !
5°) Tu combattras tout gouvernement et tu proneras la bonne gouvernance !
6°) Tu offenseras tout maître en position de t'éduquer !
7°) Tu ignoreras la grammaire et tu barberiseras le vocabulaire !
8°) Tu violeras les lois sans te faire prendre !
9°) Tu enfonceras indéfiniment la porte déjà ouverte par Duchamp !
10°) Tu libéreras tes pulsions et tu chercheras une jouissance sans limite ! 

17.03.2008

Vent de mars

Il nous faut « le contraire de l'aise et de la facilité » ! C'est en quelque sorte le message d'Henri Pourrat dans son livre Vent de Mars, que rééditent les éditions DMM. Un message qui n'a rien perdu de son actualité. 
 
Malgré plusieurs rééditions chez Gallimard, et surtout chez DMM, Henri Pourrat souffre encore aujourd’hui d’être mal perçu. Sans même entrer dans des considérations idéologiques, certains s’acharnent à faire de lui un auteur de province, réduit aux frontières de sa région, incapable en fait d’exprimer quelque chose qui dépasse les limites du clocher. Il faut n’avoir rien lu de Pourrat pour ne pas saisir que son enracinement (réel) est un bel exemple d’ouverture sur l’universel. D’ailleurs, plusieurs jurys ne s’y sont pas trompés. Celui du Figaro, par exemple, qui lui attribue en décembre 1921 le prix du même nom pour le premier volume de Gaspard des montagnes ou l’Académie française qui couronne les quatre volumes du même Gaspard de son Grand Prix du roman. Enfin, comment ne pas mentionner le prix Goncourt reçu par Pourrat en 1941 pour Vent de Mars.
Ce livre vient d’être réédité par DMM justement et connaît ainsi sa troisième édition. On retrouve dans cet ouvrage le style lent, chaleureux et incarné de Pourrat, qui vit et écrit au rythme du temps de Dieu, et non de celui de la modernité énervée. De quoi déplaire aujourd’hui aux jeunes critiques parisiens aux dents longues et à la carrière pressée. Vent de Mars reflète aussi la douleur d’un pays qui connaît l’attente de la guerre, celle de la descente aux enfers de la défaite et l’espoir de la renaissance. Il faut compter les forces vives et discerner les causes du malheur. C’est ce que fait Pourrat sans hargne ni haine, avec beaucoup de sensibilité et de délicatesse, avec cette charité chrétienne qui ne cèle pas la vérité mais n’en fait pas non plus une lame tranchante. Et lourde !
Oui, ce Vent de Mars peut être un vent froid, mais aussi l’amorce du printemps : « Encore mortifiées par l’hiver, dans les pierrailles de la pente, les ellébores pied de griffon déploient à peine leurs palmes noires ; et déjà ont fleuri en grappes de pâles écailles vertes leurs roses qu’on nomme roses de serpent .»
Pourrat dépeint ici la civilisation rurale et chrétienne enfouie désormais sous les décombres de la Seconde Guerre mondiale et de l’industrialisation lourde de l’après-guerre. Ce faisant pourtant, preuve qu’il garde quelque chose à nous dire, quelque chose d’universel, il nous rejoint puisque nous sommes les enfants égarés pris dans les tenailles du progrès censé apporter un bonheur qui n’est que jeu d’ombres dans la caverne de l’enfermement. Pourrat gardait pourtant une note d’espérance, lui qui estimait que l’on ne pouvait aller contre le progrès industriel. Il y mettait pourtant des conditions : mettre au-dessus les enfants et les âmes, vraies richesses de la vie. Cette vie dont il voyait qu’il lui fallait « le contraire de l’aise et de la facilité ». Voix perdue dans le désert, l’écrivain n’a pas été entendu. Les forces de l’esprit n’ont pas cessé de reculer devant la barbarie de la machine. Et pourtant il serait fou de croire que l’espérance a disparu. Ce Vent de Mars qui souffle à nouveau jusqu’à nous apporte avec lui, pour qui sait l’entendre, le murmure d’une renaissance.

27.02.2008

Réédition des Confessions d'un converti

785514510.jpgAuteur de nombreux ouvrages spirituels et d’un best-seller avec Le Maître de la terre, Mgr Robert Hugh Benson est l’un des plus illustres convertis de l’anglicanisme du début du XXe siècle. Né en 1871, fils du Primat de l’Église d’Angleterre, il devient prêtre catholique avant de mourir en 1914. Les éditions de l'Homme Nouveau viennent de rééditer l'ouvrage dans lequel il raconte son itinéraire vers la foi catholique. Voici ce qu'en dit la quatrième de couverture :

« Fils du Primat anglican, le pieux et réfléchi Robert Hugh Benson (1871-1914) était promis aux plus hautes destinées tant sociales qu’ecclésiastiques. Mais sa quête incessante de la vérité, née dès l’enfance, stimulée par les nombreux et fameux retours à Rome d’anglicans de son temps, finit par lui faire découvrir la vérité catholique dans toute sa splendeur. La conversion de cet homme silencieux fit grand bruit. Elle lui occasionna de perdre quelques relations familiales ou mondaines, mais élargit son horizon à l’universalité catholique.
Dans ses Confessions d’un converti, ce prêtre catholique nous confie son cheminement spirituel parsemé de questions qui s’adressent aussi à notre propre fidélité. Dans son avant-propos, Philippe Maxence replace ce journal d’une âme dans le contexte religieux et intellectuel d’un temps qui interroge aussi le nôtre. »

Le livre est disponible auprès de l'Homme Nouveau (10, rue Rosenwald, 75015 Paris – tél. 01 53 68 99 77 – contact@hommenouveau.fr) ou directement sur son site sécurisé : .

Enrichi d'un index des noms, ce livre de 260 pages est disponible au prix de 15 €.

 

 

 

 

06.02.2008

Et si on reparlait de Chesterton

c02595f1614d7050438362d97121234d.jpegQuel est le point commun entre le sociologue Marcel Gauchet, le député souverainiste Paul-Marie Coûteaux, l’écrivain flamboyant Maurice G. Dantec, l’économiste David Friedman, le romancier Jean Echenoz, le penseur catholique Jean Madiran ou le journaliste anti-mondialiste, Eric Zemmour ? Ne cherchez pas, vous ne trouverez pas ! La réponse se trouve outre-Manche. À un moment ou l’autre, ils ont tous cité l’écrivain catholique Chesterton.
Chesterton ? Oui, Chesterton ! Gilbert Keith Chesterton pour être plus précis. D’ailleurs, la liste ne s’arrête pas là. On a même vu un Commissaire européen, Philippe Busquin agrémenter un discours à la "Friedrich-Ebert-Stiftung", le 18 janvier 2001, d’une référence à Chesterton. Comme quoi, tout est possible !
G. K. Chesterton est aujourd’hui en France l’un des auteurs les plus cités en même temps qu’il est l’un des moins lus. On pille son œuvre, mais on ne sait pas que c’est une œuvre. On se contente d’à peu près, de citations toutes faites et souvent mal recuites. Dernier exemple en date : Eric Zemmour. Dans le grand cirque de Ruquier, il dénonce les bons sentiments des membres de l’Arche de Zoé en appelant à la rescousse G.K. Chesterton. Sûr de son fait, il lance que les idées modernes sont des idées chrétiennes devenues folles. Dans une Tribune du Figaro du 8 novembre, intitulée très justement « Nicolas Sarkozy ou le soixante-huitard malgré lui », le journaliste récidive en affirmant que « le néocolonialisme humanitaire » « prouve une fois encore, selon le mot de Chesterton, que « le monde est plein d’idées chrétiennes devenues folles ».
 
Quand Zemmour se trompe
90de09f7e1e10b1baf7a87953c4b8bb9.jpegBingo ! Ce n’était pas mal vu. Sauf que ce n’est pas tout à fait bien vu. La phrase renvoie à l’un des best-sellers de Chesterton : Orthodoxie. Au chapitre III, l’écrivain anglais ne parle pas d’idées, mais de vertus : « Le monde moderne est envahi de vieilles vertus chrétiennes devenues folles. ». Ni le texte original en anglais, ni les traductions françaises ne parlent d’idées mais bien de vertus qui sont, selon Chesterton, une réalité profondément incarnée et passionnelle, « le heurt entre deux passions apparemment opposées ». Pas question, bien sûr, d’intenter à Éric Zemmour un procès en citations mal formulées. Disons simplement qu’il est le dernier exemple en date de la situation paradoxale de Chesterton en France. Inconnu, au mieux mal connu, mais souvent utilisé tant certaines de ses phrases font mouche.
Heureusement, Chesterton n’est pas un homme à se laisser faire. Il revient en force en ce début d’année, avec la publication de deux ouvrages. Le bruit court même que son héros de prêtre-détective, le Father Brown, pourrait lui aussi opérer un retour remarqué dans les rayons de nos librairies, malgré sa discrétion constitutionnelle. On parle même d’un recueil qui aiderait les journalistes trop pressés à faire des citations… exactes !
Pour l’heure, il convient assurément de se plonger dans Les Contes de l’Arbalète (1), paru aux éditions de l’Age d’homme et déjà présenté rapidement sur ce blogue (ici). Précédemment publié chez le même éditeur sous le titre Le Club des fous, ce roman profite d’une nouvelle et magnifique traduction de Gérard Joulié qui signe un avant-propos montrant sa parfaite connaissance de Chesterton et de son œuvre. Avec cet ouvrage, il nous est livré un véritable carquois de huit contes, qui s’imbriquent les uns dans les autres, pour faire flèche de tout bois. Cible visée ? Le monde moderne dans sa version mercantile et capitaliste, le vieux monde essoufflé à force d’être repu et engraissé, sans rêve parce que sans poésie.
 
Les désordres de la City
ebf923841826a3161112276b51c70bbf.jpg Les héros des Contes de l’arbalète ont décidé de relever chacun un défi parce que résonnent en eux les vieux échos du monde médiéval et qu’ils sont décidés à ne pas laisser régner trop longtemps le désordre établi de la City. Ils veulent remettre le monde à l’endroit parce qu’il ne tourne décidément pas rond. Qui sont-ils  ? Des êtres de chair et de sang, traversés de passions et d’idéaux, amoureux, excentriques et pourtant attachés à l’ordre vrai des choses. Petit signe qui trouvera un écho à notre époque où s’entremêlent politiquement et hygiéniquement corrects, l’un d’entre eux se croise pour défendre les cochons dont on veut interdire l’élevage et que Chesterton élève au rang de symbole de la civilisation.
Sous ses vrais airs de contes fantastiques, ce roman propose un véritable manifeste politique. Mais attention : cartésien, s’abstenir ! Que l’on n’attende  pas ici un exposé systématique des idées politiques chestertoniennes même si elles ne cessent pas de vivre et de s’incarner à travers ces contes. En tout point, Chesterton est un anti-Marx comme il est un anti-Adam Smith. Il n’en partage pas les idées, mais il ne recourt pas non plus à la même façon de s’exprimer. On le lui a d’ailleurs souvent reproché…
Quoi qu’il en soit, pour ceux qui savent lire, il défend ici la petite propriété et la nécessité de sa distribution sur une large échelle tout autant que la société rurale anti-industrielle traversée des idéaux médiévaux. Il pourfend la publicité et la confiscation du pouvoir par une clique oligarchique et ploutocratique. Sous le nom de Ligue de l’arbalète, il transpose dans un univers romanesque une partie de l’histoire de la Ligue distributiste fondée par ses soins et ceux de son alter ego, l’écrivain franco-britannique, Hilaire Belloc.
Les critiques, qui avaient tous des liens avec les puissants du jour, décidèrent que ce livre était un mauvais roman. Les lecteurs de Chesterton eurent un avis opposé. On a oublié les critiques, et grâce à Gérard Joulié et les éditions de l’Age d’homme, Les Contes de l’Arbalète sont à nouveau disponibles en langue française.
 
Contes métaphysico-policiers 
ec7da9159ef77aa2e0fd70fa2c4df73c.jpgNaguère publié chez Glénat, sous le titre La Tour de la trahison (mais devenu introuvable et recherché par les collectionneurs), un autre livre de Chesterton nous revient lui aussi avec un nouveau nom : Le Jardin enfumé (2). Il s’agit en fait du même ouvrage, l’éditeur ayant juste inversé l’ordre des contes et donné au recueil le titre du premier. On se hasarderait à la pire déconvenue si l’on tentait de donner un bref aperçu des trois contes de ce recueil. Mise à part la date de leur composition – 1919 et 1920 –, aucun point commun entre eux. Aucun, vraiment ? Si, bien sûr, le talent de l’auteur. Mais c’est un peu facile. Disons alors que ces histoires semblent nous mener nulle part et parviennent toujours à nous conduire là où nous ne pensions pas aller. Ajoutons enfin l’ambiance qui combine merveilleusement le fantastique et le récit policier. Pas de visée politique ici, mais de purs joyaux de la littérature, bousculant avec force les convenances d’un ordre trop bourgeois et mettant notre intelligence sans cesse en éveil. À l’évidence, un bon remède contre la grisaille du monde moderne.



1) 190 pages, 18€
2) Éditions L’Arbre vengeur, 162 pages, 11€


31.01.2008

La Tyrannie technologique

0be36b537365decee92347b919a56a01.jpgTéléphones portables, iPod, agendas électroniques sont devenus aujourd’hui des objets très accessibles. Un regard dans la rue, et la démonstration est faite. Un voyage en train et les sonneries de téléphone crépitent. Une fin de réunion et les agendas sortent des vestons. Une sortie d'école et la musique s'envole.
Face à cette déferlante, le livre La Tyrannie technologique, critique de la société numérique, ne fera certainement pas le poids. Publié par une petite maison d’éditions (1), il n’aura pas le bonheur d’être distribué à grande échelle. Pas de distribution pour les ennemis de la distribution. Logique ! Au demeurant, c’est un livre qu’il convient de lire, non pour conclure toujours et partout dans le même sens que les auteurs, mais pour sortir au moins le temps d’une lecture de l’unanimisme panurgien qui est trop souvent le nôtre devant la société numérique.
Depuis une dizaine d’années, nous assistons à un accroissement de la place (sans parler des parts du sacro-saint marché) prise par les produits technologiques censés améliorer notre quotidien sans que nous prenions le temps de nous interroger sur cette véritable révolution et ses éventuelles conséquences. Les chiffres parlent : 80 % de la population française possède aujourd’hui un téléphone portable contre moins de 5 % dix ans plus tôt. Pourquoi, et comment, ce qui n’apparaissait que comme un rêve est devenu une « nécessité absolue » pour autant de nos concitoyens ?
Posée ainsi, la question risque d’être encore piégée. Elle isole un produit alors qu’il n’est que le révélateur d’un problème plus large. Si la question ne tourne qu’autour du téléphone portable, les arguments ne manquent pas pour dire son utilité dans telle ou telle circonstance. Même chose pour la télévision ! Isolée comme problème, elle trouve, pour sa défense, autant d’avocats qu’il y a de bonnes émissions et d’excellents films qui sont diffusés au moins une à deux fois par an.
L’intérêt de ce livre est justement de refuser d’isoler tel produit comme problème pour s’interroger sur le phénomène de société que révèlent ces produits considérés dans leur globalité. Même s’ils s’appuient sur des exemples précis, les auteurs les envisagent toujours dans leurs conséquences sociales. Il ressort de ces études que les nouvelles technologies sont non seulement les produits fétiches d’industries soucieuses avant tout de rentabilité, mais qu’elles détruisent les formes anciennes de sociabilité et d’organisation en promouvant l’individualisme, la vitesse, l’immédiateté, la superficialité, le profit… Hasard ?
En tant que catholiques, nous pouvons ajouter que le matérialisme et l’impossibilité de la contemplation et du silence (et Dieu se révèle dans le silence) sont aussi les fruits amers de cette techonologie omniprésente, omnidévorante.


1°) Cédric Biagini, Guillaume Carnino, Celia Izoard, et collectif, La Tyrannie technologique, critique de la société, L’Échappée, 256 p., 12€. Sur les éditions L'Échappée, j'ai déjà exprimé quelques réserves ici.

25.01.2008

Les contes de l'Arbalète

bc763b09d4c11ed60a7bbb42330b9926.jpgOyez ! Oyez ! Rejoignez la Ligue de l'Arbalète qui défend l'honneur des petites choses contre le gigantisme moderne. Rassemblez-vous au sein de cette phalange née d’enjeux aussi fantastiques que politiquement incorrect. Le souffle de l'ancienne chevalerie, de l'amour du pays, de la défense du plus faible, anime cette Ligue pas comme les autres. G.K. Chesterton en est le grand ordonnateur et les éditions de l'Age d'Homme les dispensateurs.

 

Le mois de janvier, dit-on, est une période difficile. Lendemain de fêtes, reprise du travail froid qui s’installe, compte en banque décidément bien vide. Contre la mélancolie ambiante et la tristesse du temps, un remède à prendre, que dis-je à déguster sans modération : G.K. Chesterton. Et comme les choses ne vont pas toujours aussi mal qu’on le pense, il s’avère que les éditions de l’Age d’homme viennent de publier de l’auteur en question, Les Contes de l’Arbalète.
Publié dix ans avant la mort de l’écrivain, en 1925, sous le titre Tales of the Long Bow, ce roman avait déjà bénéficié d’une traduction française, déjà à l’Age d’homme, sous le titre Le Club des fous. La nouvelle traduction, réalisée par Gérard Joulié, qui signe également un excellent avant-propos, est agréable et nerveuse. Elle sert bien le texte, même si on s’étonne de trouver au passage une remarque sur la « démocratie participative » (p. 54), absente de l’original anglais. Du Club des fous aux Contes de l’arbalète, on peut s’interroger sur les motivations d’un éditeur ou d’un traducteur, voire des deux, pour transformer un club en conte et des fous en arbalète. Ceux qui auront l’audace de s’engager dans la lecture de ce roman pour entretenir leur « santé mentale » (grand thème chestertonien, s’il en est !), comprendront très vite que ces deux titres ornent à merveille les couvertures d’une même histoire et qu’ils auraient très bien pu servir de sous-titre à l’une ou l’autre version.
Reste qu’il y a quelque chose de plaisant dans cette référence à l’arbalète puisque chaque chapitre de cette histoire rocambolesque est une flèche, mieux, un carreau, tiré contre le monde moderne, ses pompes et ses œuvres, dans un délicieux éclat de rire permanent. On me demande parfois où trouver des écrits politiques de Chesterton. On s’imagine l’auteur d’Orthodoxie, penché sur son grimoire, élaborant un complexe système politico-social sous arrière-fond théologique. Il y aurait pu y avoir de cela, mais alors Chesterton n’aurait pas été Chesterton.
Si certains de ces ouvrages sont plus directement politiques – mais à sa manière, qui a de quoi déconcerter dès la première ligne tout cartésien qui se respecte –, il faut aller chercher sa pâture dans plusieurs de ses romans.
Ici, à travers la constitution de la Ligue de l’arbalète, l’histoire de ses folies et de ses amours, Chesterton aborde ses thèmes de prédilection : la défense de la petite propriété, l’exaltation d’une société rurale et paysanne anti-industrielle (thème que l’on retrouve chez Tolkien, mais exploité d’une autre manière), l’apologie du mariage monogame, fidèle, fondé sur un solide réalisme enveloppé d’idéaux chevaleresques. Voilà pour la face sud, le versant positif de l’édifice chestertonien.
Face nord, Chesterton ne se prive pas de dénoncer, également, avec une sorte de vision au regard de notre propre monde, l’hygiéniste moderne, la propagande que représente la publicité, la confiscation de la démocratie par une clique oligarchique et ploutocratique, et même, la guerre menée contre le cochon, élevé par l’auteur au rang de symbole de toute une civilisation.
Autant de bonnes raisons de commencer bien l’année en allant prendre un pinte de bonne humeur au service de bonnes idées. On en redemande.

Les contes de l’arbalète, G.K. Chesterton, 190 pages, 18€.

Article paru dans le numéro de janvier 2008 de La Nef (avec l'aimable autorisation de la revue).

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