28/03/2012
Une introduction au distributisme (8)
Après plusieurs semaines d’absence, nous reprenons la publication d'une série de billets consacrés au distributisme courant né de la pensée politique et sociale de G.K. Chesterton et d'Hilaire Belloc. Avant d’arriver à une présentation synthétique de principes qui guident cette réflexion, nous avons préféré aborder les conditions historiques de la naissance de ce courant, généralement peu connu en France et qui connaît aujourd’hui, dans des circonstances différentes, une nouvelle vigueur dans plusieurs pays du monde. On trouvera les billets précédents sur ce blogue (Ici, là, là, là, là, là et là).

Quand les frères Chesterton saisirent à leur tour l’importance de Rerum Novarum, ils trouvèrent, comme Hilaire Belloc, dans ce texte romain, la solution qu’ils avaient longtemps cherchée dans le socialisme. Ils comprirent que le problème n’était pas dans la propriété privée en tant que telle, comme le pensaient les socialistes. Le problème était dans la propriété privée confisquée par quelques-uns. Dans sa traduction anglaise, l’encyclique Rerum Novarum stipulait clairement que « le plus grand nombre possible de prolétaires devraient pouvoir devenir propriétaires » (« As many as possible of the working classes should become owners. »).
Dans un livre consacré plus tard au phénomène de la conversion religieuse, intitulé L’Église catholique et la conversion, Chesterton devait se souvenir du choc ressenti à la découverte du texte de Léon XIII :
« Nous avions bien de la peine à renoncer à nos trousseaux de clés personnels, à nos attachements locaux et à l’amour de nos biens propres, mais nous étions convaincus que la justice sociale devait se faire et qu’elle ne pouvait se faire que socialement. Je devins donc socialiste à l’époque de la Fabian Society, comme tout ce que l’Angleterre comptait d’hommes à peu près valables, – à l’exception des catholiques, qui ne représentaient au fond que le petit reliquat insignifiant d’une religion morte qui ne se distinguait guère d’une superstition. C’est vers cette époque que Léon XIII publia son encyclique sur le travail, à laquelle personne parmi notre petit cercle de gens pourtant bien informés, n’attacha beaucoup d’importance. Le pape parlait de manière tout aussi énergique qu’un socialiste quand il disait que le capitalisme impose “un joug presque servile à l’infinie multitude des prolétaires”. Mais comme le pape n’était pas socialiste, il était évident qu’il n’avait pas lu les bonnes publications socialistes ; et nous ne pouvions pas nous attendre à ce que ce pauvre vieux monsieur sût ce que tout jeune homme savait en ce temps-là ; à savoir que le socialisme était inéluctable. C’était il y a longtemps et en vertu d’un processus graduel, essentiellement d’ordre pratique et politique, que je n’ai pas l’intention de décrire ici, la plupart d’entre nous se mirent à réaliser que le socialisme n’était pas inéluctable ; qu’il n’était même pas populaire et qu’il n’était pas le seul, ni même le bon moyen, de restaurer leurs droits aux pauvres. Nous sommes arrivés à la conclusion que le remède n’était pas de supprimer la propriété, mais de la répartir plus équitablement entre le petit nombre et le grand nombre. Nous pouvions maintenant prendre en considération le document de Léon XIII et nous apercevoir qu’il disait exactement ce que nous disons aujourd’hui. »
© Philippe Maxence
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24/02/2012
Une introduction au distributisme (7)
À travers plusieurs billets, nous nous attachons ici à raconter l'histoire du courant distributiste anglo-saxon, né de la pensée politique et sociale de G.K. Chesterton et d'Hilaire Belloc, défendu par plusieurs personnalités à travers le monde et qui connaît aujourd'hui un regain d'intérêt. Nous en indiquons ici l'une des origines.

Il est vrai qu’à la même époque, outre les socialistes non marxistes, une autre voix se faisait entendre, incarnée par une personnalité forte : Henry Edward Manning.
Né en 1808, ordonné dans les ordres anglicans en 1833, Manning devint catholique en 1851, fut ordonné prêtre la même année, puis consacré évêque en 1865 et créé cardinal en 1875. Considéré comme un ultramontain et un défenseur de l’Infaillibilité pontificale, au contraire du cardinal Newman, le cardinal Manning prit une grande part dans la constitution du corpus de la doctrine sociale de l’Église, notamment en raison de sa proximité avec Léon XIII. Il fut le principal traducteur en langue anglaise de la première encyclique sociale, Rerum Novarum de ce même pape et il eut une action sociale importante, en arbitrant en 1889 le conflit des dockers de Londres.
En 1890, il adressa une lettre à Mgr Doutreloux, lors du Congrès de Lille. Dans ce texte, il prenait position officiellement pour l’interdiction du travail des mères de famille, le repos obligatoire un jour de la semaine, la création d’un conseil d’arbitrage entre les patrons et les ouvriers, le rétablissement des corporations, la journée de huit heures pour les travaux les plus durs et de dix heures pour les autres, l’interdiction du travail des femmes et des enfants dans les mines, ainsi que l’interdiction du travail de nuit pour les mineurs.
Plus accessoirement, même si cela n’appartient pas à la grande histoire, le cardinal Manning joua également un rôle décisif dans la conversion d’Elizabeth Belloc, laquelle après avoir épousé un Français qui la laissa veuve, revint en Angleterre, avec son fils, Hilaire. Ce dernier eut de nombreux contacts avec le cardinal qui joua ainsi un rôle significatif dans sa prise de conscience politique.
© Philippe Maxence
09:18 Publié dans Économie et social | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
20/02/2012
Une introduction au distributisme (6)
Nous reprenons ici la publication d'une série de billets consacrés au distributisme (ici), né de la pensée politique et sociale de G.K. Chesterton et d'Hilaire Belloc. Dans le dernier billet publié (là), nous indiquions que ce distributisme avait pris racine en réagissant à une situation sociale anglaise dramatique et nous annoncions qu'il était au confluent de deux courants. Quels sont ces courants ? Il s'agit d'une part du socialisme non marxiste et, d'autre part, de la doctrine sociale de l'Église.
La réaction socialiste
Face à cette situation, une première réaction eut lieu. Elle s’incarna dans les travaux de la Fabian Society. Socialiste et réformiste, la Fabian Society sera à l’origine du Parti travailliste. Cercle de réflexion, il s’agissait alors de trouver les moyens de répondre à la pauvreté et la solution préconisée fut le socialisme d’État.
La Fabian Society était alors loin d’être la seule association d’inspiration socialiste. Plusieurs organisations socialistes non marxistes existaient en Angleterre. Elles travaillaient également à trouver une solution à la situation sociale. Parmi ces nombreux groupes, plus ou moins importants et d’une influence variable, on peut notamment citer :
– l’Anglican Guild of St Matthew (guilde Anglicane de Saint Matthew) fondée en 1877 ;
– la Progressive Association (l'Association progressive) et la Democratic Federation (la Fédération Démocratique) qui devint plus tard la Social-Democratic Federation, fondées en 1881 ;
– la Land Nationalisation Society (Société pour la nationalisation de la terre) fondée en 1882 ;
– la Land Reform Union (l'Union pour la réforme de la terre), devenue plus tard, l’English Land Restoration League (la ligue anglaise de restauration de la terre), fondée en 1883 ;
– la Fellowhip of the New Life (Camaraderie de la nouvelle vie) et la Socialist League (Ligue socialiste), fondées en 1884 ;
– la Christian Socialist Society (la Société socialiste chrétienne) fondée en 1886 ;
– la Christian Social Union (l'Union Sociale chrétienne) fondée en 1889 ;
– l’Independant Labour Party (le Parti travailliste indépendant) fondé en 1893,
– la Christian Socialist League (la Ligue socialiste chrétienne) fondée en 1894 ;
et la Church Socialist League (la Ligue socialiste d'Église) fondée en 1906.
La même année, on peut ajouter la fondation par Arthur Penty et Alfred Richard Orage de la Gilds Restoration League, inspiré des travaux de William Morris.
Tous ces groupements travaillaient à une amélioration de la vie sociale de l’Angleterre après le choc de l’industrialisation du pays dont les effets se faisaient durement sentir non seulement au niveau de la population, mais aussi du paysage même de ce pays qui se transformait à grande vitesse.
C’est ainsi que les frères Chesterton, Cecil et Gilbert, furent liés à plusieurs de ces organisations, notamment à la Fabian Society et la Christian Social Union. Ils cherchèrent d’abord dans un socialisme non étatiste les moyens de résoudre la crise née de la révolution industrielle et de l’étendue de la paupérisation. Au final, ils parviendront à la conclusion que cette voie conduisait à une impasse.
© Philippe Maxence
11:11 Publié dans Économie et social | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note




