18.03.2009
Quand nos provinces avaient un parlement : l'exemple de la Normandie
Conférence de Didier Patte, président du Mouvement Normand, sur l'histoire du Parlement de Normandie, donnée à Thiberville le 21 janvier 2009 pour la Fédération Royaliste de Normandie. Un point de vue à découvrir et l'idée d'une autre France.
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28.11.2008
La Tour du Pin (2)
Voici un article publié par Benjamin Guillemaind dans le dernier numéro de L'Homme Nouveau. Il est consacré lui aussi à René de La Tour du Pin.
Fondateur et animateur des cercles d’ouvriers catholiques, René de La Tour du Pin fut aussi la tête de file du catholicisme social. Une biographie rend justice à son rôle pour l’instauration d’un ordre social chrétien.
Benjamin Guillemaind
Avant de disparaître sans atteindre ses 100 ans, Antoine Murat nous a laissé une histoire du catholicisme social dans La Tour du Pin en son temps (1). Avec Albert de Mun et Maurice Maignen, La Tour du Pin (1834-1924) fut à l’origine de la législation sociale instaurée à la fin du XIXe siècle. Cet ouvrage magistral arrive à point pour montrer combien on s’est éloigné des principes qui inspiraient alors l’instauration d’institutions économiques et sociales, conformes à un ordre naturel. Les deux erreurs du libéralisme et du socialisme étalent aujourd’hui tous leurs méfaits.
La confrontation entre chrétiens sociaux et chrétiens libéraux fut virulente. Les débats portaient surtout sur les notions de justice et de charité et se projetaient dans l’organisation du travail. Ceux-ci prétendaient que « le patron est quitte lorsque le salaire est conforme à l’usage (on dirait aujourd’hui : le marché) des lieux, même si le salarié meurt de faim. S’il est insuffisant, c’est à la charité à compléter la justice », citant le bâtonnier Théry. « Il est inadmissible, répondait La Tour du Pin, d’assimiler le salaire à une marchandise. » Pour lui « le contrat de travail n’est ni celui d’une location, ni celui d’une vente, mais d’un échange de services. La valeur d’échange prime sur la valeur d’usage. Les services échangés doivent être équivalents et les fruits du travail partagés entre le travail et le capital. Un juste salaire ne saurait dépendre du bon ou du mauvais vouloir d’un patron, de l’égoïsme ou de la générosité d’un employeur ».
Cette organisation du travail ne peut s’appliquer que dans un régime de type corporatif, où grâce à un patrimoine commun aux entreprises d’un même secteur économique, une caisse gère les compensations complétant le salaire nécessaire pour l’entretien d’une famille. Face à la théorie libérale de la concurrence sur les prix – et par déduction entre salariés – en faveur du consommateur roi, sans tenir compte du producteur, La Tour du Pin suggérait des formules d’association comprenant tous les membres de la profession pour en régler tous les problèmes. C’est le principe du syndicat mixte, différent de celui mis en place par la loi de 1884, qui sépare les syndicats de patrons et ceux de salariés.
Ce type d’organisation mutualiste repose sur deux principes essentiels : la propriété du métier, qui consacre des droits au travailleur en raison de sa capacité professionnelle et de facto lui assure la stabilité de son emploi. La propriété collective (le patrimoine corporatif) en assure la garantie. Ce régime de coopération organisée, adaptée à chaque profession et se corrigeant dans le temps, refuse l’absolutisme du capitalisme libéral et rejette étatisme et collectivisme.
Ce courant du catholicisme social, dont La Tour du Pin fut la tête de file, se développa en Autriche, Suisse, Allemagne. Il se concrétisa dans l’Union de Fribourg sous la houlette de Mgr Mermillod. Ses travaux inspirèrent la première encyclique sociale Rerum novarum (1891), parfaite par Léon XIII, qui résolument préconisa la solution corporative et suscita un immense retentissement et des levées de bouclier du côté patronal libéral, réticent aux lois sociales. G. Théry alla jusqu’à écrire : « Quand un ouvrier ne gagne pas de quoi vivre, il émigre. » Le Sillon avec Marc Sangnier naquit de ces soubresauts.
Le premier syndicat agricole fut fondé en 1864, tandis que Léon Harmel organisait un corporatisme d’entreprise dans sa filature du Val des Bois. Plus tard Romanet créa la première caisse d’allocation familiale, commune à plusieurs entreprises. Malheureusement l’idéologie dominante de la démocratie dite représentative, maintint le clivage entre l’utopie libérale (fondée sur l’individualisme) et l’utopie socialiste (omnipotence de l’État), sans parvenir à établir une démocratie organique, reconnaissant l’autonomie des corps intermédiaires où sont unis tous les membres d’une profession, d’une branche ou d’un métier. Une démocratie organique : tout un programme !
1. Antoine Murat, La Tour du Pin en son temps, (1834-1924), Via Romana, 384 p., 29 e
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27.11.2008
Découvrir La Tour du Pin (1)

Le livre s’appelle « La Tour du Pin en son temps ». Il aurait pu s’intituler « La Tour du Pin pour notre temps ». Avec son solide bon sens, Chesterton soulignait la nécessité des leçons du passé pour l’avenir. Une réflexion qui paraîtra banale et allant de soi, mais que le comportement de nombre de nos dirigeants, politiques, sociaux et économiques, justifient chaque jour davantage.
Qui est René de La Tour du Pin ? Officier français, issue d’une vielle famille aristocratique, profondément pénétré des devoirs qu’exige un tel nom, René de La Tour du Pin a servi son pays par le métier des armes en Crimée, en Italie et en Algérie. Pendant la guerre contre la Prusse, il subit l’épreuve de la captivité. Une épreuve salutaire, comme en connaissent souvent les grands destins. Il retrouva là son ami Albert de Mun, avec lequel il engagera plus tard le grand combat social. Il médita avec lui sur les causes de la défaite. Et, surtout, il découvre par l’entremise d’un jésuite, le livre Emile Keller : L’encyclique de 1864 et les principes de 1789. Un autre ouvrage, L’Avenir de l’Europe, ancre en lui son opposition au libéralisme.
Libéré, revenu en France, René de La Tour du Pin assiste à la Commune et à sa violente répression. C’est dans ce moment historique qu’il rencontre Maurice Maignen, inquiet de l’avenir des œuvres sociales des Frères de Saint-Vincent de Paul. Cette rencontre conduit à celle de Maurice Maignen et d’Albert de Mun, puis au lancement des célèbres Cercles catholiques d’ouvriers. Il s’agit en fait de répondre concrètement à la destruction de l’ordre social opérée par la Révolution française, le capitalisme libéral, la guerre et la Commune.
Nommé en 1877 attaché militaire à l’ambassade de France à Vienne, La Tour du Pin va élargir son champ de vision, en rencontrant des économistes catholiques, qui œuvrent dans le même sens que lui. De toute cette expérience sortira Vers un ordre social chrétien. Le but de l’ouvrage n’est pas la simple lecture, mais la lecture en vue de la réflexion. La réflexion, elle-même, n’est qu’une finalité intermédiaire. Au-delà, il s’agit d’agir.
Toute cette histoire, et son développement intellectuel et pratique, est racontée avec précision par l’auteur de ce livre, Antoine Murat, qui a longtemps travaillé dans le cadre de l’étude du corporatisme et au service de l’artisanat, bien qu’il fut avocat de profession. L’intérêt du livre d’Antoine Murat dépasse pourtant très largement le seul cadre historique. Il remet en mémoire les principes sociaux du catholicisme, en évoquant le rôle de La Tour du Pin, mais aussi l’œuvre de Léon XIII, la place du comte de Chambord, celle d’Albert du Mun, sans oublier ceux qui ont continué à développer ce courant en France.
Un texte de La Tour du Pin sur le capitalisme, extrait de Vers un ordre social chrétien :

A la suite du profond et profondément honnête discours par lequel le comte Albert de Mun a clos l'assemblée générale des délégués venus des assemblées provinciales tenues à l'occasion du centenaire de 1789, l'école classique des économistes s'est émue : les uns ont constaté ironiquement que le langage du « noble comte » ne laissait pas que de ressembler à celui des « pires ennemis de la société » actuelle. Les autres, plus bienveillants, se sont voilé la face.
Mais; comme il n'y a pas de pire ennemi de la société que celui qui non seulement ne l'avertit pas de la perte à laquelle elle court mais encore l'excite à mépriser les avertissements, je crois à mon tour et très humblement faire acte de bon citoyen en cherchant à me rendre compte et à montrer en quoi le siècle actuel porte la marque de l'Usure et mérite d'en conserver le nom, comme l'a dit mon éminent ami.
... J'essaierai de montrer dans une première partie du mémoire les effets du système usuraire, dans une seconde ses remèdes, dans une troisième et dernière l'ensemble du régime économique dont elle serait bannie. Je ne lui ai pas donné de nom, parce qu'on ne baptise les gens qu'après leur naissance. Quant au régime économique de ce siècle qui repose sur l'Usure, il a un nom : le Capitalisme.
I. - Des effets de l'Usure.
L'Usure, communément parlant, signifie le prélèvement d'un intérêt excessif à raison du prêt d'un capital. - Scientifiquement parlant, tout intérêt de cette sorte est une Usure, que le taux en soit légal, modéré ou non.
... Bien que l'Usure (c'est-à-dire, pour ne plus le répéter, le bénéfice tiré du prêt) ait marqué constamment dans le passé comme un fléau de l'humanité, qu'elle ait été déclarée illicite par les plus hautes autorités morales et qu'elle ait encouru les plus terribles châtiments, dont la destruction cruelle de l'ordre des Templiers n'est qu'un exemple entre mille, il s'est produit de nos jours ce phénomène que le prêt à intérêt n'est communément plus regardé comme entaché d'Usure, qu'il fournit non seulement au budget extraordinaire mais au budget ordinaire des Etats par l'accumulation d'emprunts continuels, et que toute épargne sur la consommation est considérée comme un capital qu'il faut réaliser, c'est-à-dire mobiliser, en le convertissant en argent, puis « faire travailler » en en tirant intérêt, la plupart du temps un intérêt fixe indépendant des profits de l'entreprise, ce qui a partagé le monde civilisé en deux catégories de citoyens, les travailleurs et les "rentiers, tout comme faisait auparavant le prêt de consommation.
Seulement, maintenant « que l'argent travaille », il produit de quoi faciliter l'épargne du travailleur aussi bien que grossir celle du rentier, et l'on devrait passer aisément de la première dans la deuxième caté¬gorie, et finalement celle-ci irait toujours se grossissant aux dépens de celle-là.
Telles sont au moins les apparences dans le régime économique qui se caractérise par la substitution du prêt de production au prêt de consommation en généralisant celui-ci. On n'a plus besoin, pour se faire des revenus sans travail, de les tirer de la ruine des nécessiteux, mais au contraire de leur industrie, et l'on enrichit d'autant le pays. - Cette théorie est très séduisante. Est-elle aussi solide ? et les choses peuvent-elles se passer indéfi¬niment ainsi dans la pratique ? C'est ce que nous allons examiner.
II. - Des remèdes contre l'Usure.
En abordant cette seconde partie de la question que je me suis proposé de résoudre, je ne m'en dissimule pas la difficulté, mais je ne la crois pas supérieure à la gravité de la critique par laquelle j'ai commencé. Car, si condamner une pratique universelle est chose facile par le raisonnement, ce n'en est pas moins une chose grave, puisque c'est s'ériger en juge de son siècle.
... Dans les questions industrielles la législation est juive (dans le mauvais sens du mot) : elle favorise la spéculation, l'Usure, et opprime l'honnête travailleur.
C'est très frappant pour moi que toute la législation (famille, impôt, sociétés commerciales, etc.) est organisé contre le travail au profit du jeu ou spéculation. Tout homme qui a les mains calleuses se ruine en travaillant. Les seuls qui profitent sont ceux qui ont les mains blanches, qui ne travaillent pas, qui font les échanges : ce sont les parasites. Le laboureur, l'artisan, l'industriel, sont sur la pente de la ruine, la spéculation fait des razzias incomparables. Notre société H. Frères, si elle se ruine, entraîne la ruine absolue de chacun de nous. A côté, une société anonyme se fonde ; elle prodigue les millions, arrive à un effondrement scandaleux, et pendant que des milliers d'actionnaires sont ruinés, les directeurs, gérants et administrateurs se retirent avec un fort boni.
La liberté de l'industrie, telle que l'entend notre législation libérale, c'est la liberté des voleurs et l'emprisonnement des honnêtes gens par leur mise à la misère. La désorganisation sociale où nous vivons dans le monde du travail engendre des maux incalculables que nos législateurs ne peuvent soupçonner. Autrefois le 1/100e des populations était dans une situation précaire, maintenant ce sont les 9/100e.
J'ai été bien frappé de ce que j'ai lu dans Sismond de Sismondi, livre déjà vieux de près de soixante ans : « Le but de la société humaine doit être le progrès des hommes et non celui des choses. La centralisation perfectionne tout dans les choses, il est vrai ; en revanche elle détruit tout dans les hommes. L'indépendance des petits peuples a été absorbée par la centralisation législative ; les droits municipaux, par la centralisation administrative ; les droits des métiers, par la grande industrie ; les droits du commerce, par les grands magasins ; les droits des petits cultivateurs, par les grosses fermes.» Empêcher l'Usure, c'est guérir le chancre de l'économie sociale moderne.
... La loi fondamentale de l'économie sociale est la consommation productive : les économistes classiques ont eu tort de distinguer et de traiter successivement des phénomènes de la production, de la circulation, de la distribution et de la consommation des richesses, comme s'ils étaient indépendants : leur série doit figurer une courbe fermée, dont toutes les portions sont fonction l'une de l'autre, et qui possède dès lors un centre où il faut se placer pour découvrir la loi génératrice.
Cette loi n'est autre que celle qui veut que le grain de blé pourrisse en terre pour se reproduire au décuple, que toute production ne soit qu'une transformation et par conséquent le produit de la consommation d'un objet ou de la consommation d'une force, et que rien ne soit ainsi perdu. C'est la loi du travail, de celui de la nature aussi bien que celui de l'humanité, qui en dispose mais n'en peut changer la loi.
Il y a là deux ordres de phénomènes, suivant lesquels s'accomplit la loi : celui de la transformation, ou plutôt, comme on disait jadis de la transmutation des objets, dont je viens de citer l'exemple le plus frappant, et celui de la communication des forces, depuis celle qui transforme la chaleur et la lumière en mouvement, selon l'hypothèse scientifique, jusqu'à l'acte vulgaire de la nutrition nécessaire à l'anima-lité pour la rendre capable de travail.
On conçoit donc très bien que la consommation improductive soit une anomalie, une dérogation à la loi de nature, et qu'elle doive engendrer des désordres dans le développement de la civilisation matérielle, qui ne repose que sur l'excès de la reproduction.
En effet, lorsqu'un peuple ou un particulier consomme au fur et à mesure tout ce qu'il produit de biens, son état de bien-être reste stationnaire. Lorsqu'il produit moins qu'il n'a consommé pour cela, il tombe dans la misère, et à l'inverse il ne doit la prospérité qu'à la puissance supé¬rieure de reproduction de sa consommation.
Les consommations les plus productives sont celles qui produisent les biens moraux : le prêtre, l'homme charitable, le savant, consomment généralement peu en proportion de ce dont ils favorisent la production sociale. Un prince par son bon gouvernement, un chef militaire ou un magistrat par la supériorité des services qui leur sont confiés, un ingénieur, un professeur, un médecin, favorisent en général davantage encore la production que ne le font les producteurs directs, cultivateurs, industriels ou ouvriers.
Au contraire, de mauvaises moeurs, de mauvaises finances, de mauvais services publics, la décadence intellectuelle ou morale des professions libérales, pèsent sur la vitalité des classes directement productrices en ne leur rendant pas l'équivalent des services que les classes dirigeantes en reçoivent, et abaissent par conséquent le niveau de la production et celui de la prospérité publique. Une classe d'oisifs est une classe parasite, et si l'oisiveté devient héréditaire dans certaines familles, ces familles deviennent à charge à la nation.
Si donc, en passant la revue de chacun de ces chapitres de l'histoire sociale, nous y saisissons la complicité de l'Usure, il faudra y porter la réforme et la poursuivre de branche en branche dans la vie nationale, en la rendant inutile dans toutes, - ce qui est le meilleur moyen de la combattre. Il y a sans doute là un cercle vicieux, car c'est l'usurier qui fait les misérables, aussi bien que ce sont ceux-ci qui suscitent l'usurier. Mais pourtant il y eut un besogneux avant qu'il y eût un usurier, et celui-ci ne naquit qu'à la sollicitation du premier. C'est donc moins à des lois répressives qu'à des dispositions préventives que je demanderais la répression de l'Usure, - c'est-à-dire, répétons-le encore une fois, de l'intérêt prélevé à raison du prêt, et du courtage prélevé par le fait de la spéculation inutile. - J'ai montré dans la première partie de ce mémoire la connexité de ces Usures.
Je vais maintenant chercher comment on pourrait soustraire à chacune d'elles son domaine propre.
La rente d'Etat est le prix dont l'Etat paie, sans les rembourser, les avances que lui ont faites les particuliers pour subvenir à des besoins extraordinaires : elles ont bien le caractère d'une consommation impro¬ductive, puisque l'emploi qu'a reçu l'emprunt a été fait et son coût soldé depuis longtemps, et que le plus souvent il n'en reste rien que l'intérêt à payer.
Il y a deux manières de supprimer la rente d'Etat : l'une consiste à brûler le grand livre ; préconisée jadis par les socialistes, elle ne trouve maintenant plus guère d'adeptes, même parmi eux, non seulement parce qu'elle serait un vol, mais parce qu'elle aurait sur l'économie générale des répercussions désastreuses.
L'autre manière consiste à l'amortir et suppose deux conditions l'une qu'il soit possible de diminuer le budget des dépenses ordinaires, l'autre qu'il soit possible de trouver dans le budget des recettes le fonds d'amortissement.
Or aucune de ces deux conditions n'est impossible à réaliser en France, où elles l'ont déjà été souvent, entre autres sous la Restauration; et d'où l'on peut encore les observer non pas sur nous-mêmes, hélas ! mais dans l'administration d'un grand pays, - les Etats-Unis d'Amé¬rique. Les moyens pour cela sont, au budget des dépenses, la diminution de l'appareil administratif et celui de l'appareil militaire ; au budget des recettes, l'élévation des impôts de consommation prélevés principalement sur le luxe ou les provenances étrangères.
La diminution de l'appareil administratif est facile à atteindre par la décentralisation et le régime représentatif, qui favorisent la gratuité de nombre de fonctions publiques. La diminution de l'appareil militaire est à chercher dans la voie du désarmement général par le rétablissement du respect du droit des gens, sous la sauvegarde d'un Tribunal inter¬national. On ne traite plus aussi habituellement maintenant ces idées de chimères ; elles font leur chemin, et comme la poursuite du chemin inverse conduirait à la banqueroute, l'Europe prendra bientôt, de gré ou de force, celui que nous indiquons là.
... Ce sera la corporation, organe social concret, et non pas la société, conception abstraite à moins qu'on ne la concentre dans l'Etat, qui sera en possession des instruments de travail, et ses frais généraux ne comprendront plus que ceux de la direction, alors que le capital d'établissement aura été amorti et que celui d'exploitation sera fourni à titre gratuit, et non plus usuraire, par la clientèle elle-même de l'établissement, qui y trouvera un avantage dans le meilleur marché des produits.
L'association de personnes et non de capitaux est donc dans l'avenir qui doit voir l'Usure bannie de l'agriculture et de l'industrie par une législation fondamentalement opposée à l'individualisme et au capita¬lisme dans l'une comme dans l'autre, sans avoir pour cela rien de socialiste. Mais il faut s'attendre à ce que l'Usure cherchera encore un refuge dans le prêt de consommation, et surtout dans la spéculation.
Pour ce qui est du premier de ces domaines, elle y rencontrera dans une société bien organisée deux obstacles, la mutualité et la charité.
En effet, la masse des hommes ayant été ramenée, comme il vient d'être indiqué, à l'accomplissement de la loi générale du travail dans des conditions où ce travail ne sera pas frustré de sa rémunération légitime par l'Usure, et à la pratique de l'association qui est la condition naturelle du travail, leurs besoins seront non seulement satisfaits normalement, mais encore localisés et spécialisés par le fait de l'organi¬sation sociale : il y aura toujours des pauvres, parce qu'il y aura toujours des moments où dans la plupart des existences laborieuses les besoins excéderont les ressources procurées par le travail du jour. Mais si dans l'ensemble et pour la masse ce travail a été rémunérateur, c'est-à-dire si, pour reprendre les termes du théorème initial, la produc¬tion à laquelle il a contribué a été supérieure à la consommation qu'il a coûtée, une partie de l'excédent aura dû être mise en réserve par l'asso¬ciation, pour parer aux éventualités dans un sain esprit de mutualité.
... III. - Considérations générales.
Dans la première partie de ce mémoire j'ai essayé d'établir la thèse suivante
Bien que le capital ne soit pas doué d'une productivité propre, les moeurs et les lois actuelles permettent à son possesseur d'en tirer à ce titre spécial un profit normal, en vendant cette productivité fictive sans pour cela aliéner le capital lui-même, et de se créer ainsi des profits sans risques et des rentes sans travail.
La généralisation de cette pratique, jadis qualifiée d'Usure, a pour effet d'entamer d'autant les forces vouées à la production, de diminuer en conséquence la somme des produits et de fausser leur répartition, puisqu'une partie de ces produits est détournée de profiter à leur auteurs.
Ou, pour se servir des termes mêmes du mémoire, l'Usure (terme figuré) prélevée en vertu de la productivité du capital détermine une usure (au propre) correspondante dans le mécanisme de la vie sociale, et un trouble croissant dans l'organisme social.
Par la deuxième partie du mémoire, j'ai essayé de montrer comment on pourrait enrayer le système capitaliste sur les divers terrains de l'ordre économique où il produit les effets susdits ; c'est-à-dire dans les prêts industriels, dans les prêts à l'Etat, dans les prêts fonciers, comme aussi dans son influence sur les locations et les fermages.
... Enfin, il est certain qu'à un régime économique - le capitalisme auquel on prétend retirer son principal ressort, il faut en substituer un autre que je n'ai fait qu'indiquer, et qui me reste à exposer plus clairement. Car la vie économique, pas plus que les autres formes de la vie sociale, ne retourne pas en arrière. Il ne s'agit donc pas de revenir par l'extinction de l'Usure aux conditions où l'on travaillait avant qu'elle se fût développée, mais de pressentir les conditions nouvelles où pourrait s'exercer le travail, après que ce facteur négatif en aurait été éliminé. Afin que tous les autres, qui proviennent du développement du machinisme et des conquêtes de la civilisation sur le globe, en atteignent plus complètement leur plein épanouissement. Je vais l'essayer. Et cette fois ce sera la fin.
... les valeurs mobilières ne sont plus des fonds d'établissements agricoles ni industriels, mais des fonds de roulement ;
... Autrement dit, ... la moitié de la fortune publique consiste en Usures.
... Voilà comment l'Usure pose le problème social. Après avoir mesuré l'étendue du phénomène, si l'on veut en mesurer l'intensité, en voici un exemple journalier : vous commandez une paire de bottes chez un ouvrier cordonnier ; n'ayant pas d'appro¬visionnement de cuir, ni de capital, il faut qu'il emprunte 20 francs à un usurier pour se procurer le nécessaire ; celui-ci lui marque 30 francs (c'est le moins dans une affaire de ce genre) ; l'ouvrier estime à 10 francs sa façon et les bottes lui reviennent ainsi à 40 francs, mais c'est au-dessus du prix courant ; alors il partage entre vous et lui le coût de l'usure, ne garde pour sa peine que 5 francs et vous livre pour 35 francs ce qui en vaut 30. Vous n'êtes pas plus satisfait que lui, mais il y a un tertius gaudens, qui, après trois petites opérations de ce genre, se sera procuré, lui, sa paire de bottes sans diminuer son pécule et sans manier l'alène.
Tandis que si l'ouvrier eût possédé le fonds, ou bien que vous lui eussiez avancé de quoi se le procurer en même temps que vous lui faisiez la commande, il y eût trouvé son compte et vous aussi. Comme aussi la société, pour qui les 10 francs empochés par l'usurier représentent une consommation improductive.
C'est pourtant comme ceci que le capitalisme a commencé, tout simplement, tout bonnement, pour arriver par des voies de plus en plus complexes, dans lesquelles il faudrait une vraie science pour le suivre, au développement formidable qui vient d'être indiqué plus haut ; nous avons vu que la moitié du capital français travaille pour qui l'emploie, l'autre moitié pour qui le prête, sans parler du travail de l'argent sur lui-même, du jeu de bourse, également sus-mentionné, par lequel se produit ce qu'on appelle en mécanique un frottement au détriment du travail utile, et en économie une usure au détriment de la production.
Voilà cette fois, j'espère, l'Usure bien prise sur le vif, et sa caractérisation bien claire.
Comme il est dans la nature du capital employé à faire l'Usure de se grossir toujours, puisqu'il se reproduit sans se consommer, il est dans sa destinée de se substituer progressivement au capital qui ne se reproduit que par la consommation et qui encourt ainsi tous les risques, tandis que l'autre ne s'expose qu'à bon escient, c'est-à-dire quand il possède un gage ou «une couverture». Le système tend donc à rendre de plus en plus aigu le contraste entre capitalistes et travailleurs, de plus en plus riches ceux-ci et de plus en plus pauvres ceux-là, et à accentuer ainsi par ses deux éléments extrêmes la forme d'un état social où le précepte « que celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger » devienne une contre-vérité.
Or, comme la vérité et la justice ne se laissent pas impunément tourner en dérision durant toute l'existence d'un peuple, je suis bien obligé de redire dans ce résumé ce que j'ai dit dès l'exposé de la question, à savoir que le système ne peut aboutir qu'à une révolution sociale.
L'école classique, qui fournit sinon les prêtres de la religion du veau d'or, du moins ses docteurs, a beau chercher à accuser tantôt la bureaucratie, tantôt le christianisme, d'avoir engendré le socialisme elle seule a engendré et devait engendrer la réaction qui l'emportera elle-même, au prix de Dieu sait quelles violences, mais sans y pouvoir substituer rien qui vaille mieux ni même qui en diffère en principe. Car mettre tout le capital aux mains de l'Etat comme le veut le socialisme, ce n'est pas du tout réaliser l'union du travail et du capital. C'est même y tourner le dos.
Le travailleur a encore aujourd'hui une chance de conserver ou même d'acquérir une partie du capital social, - de plus en plus minime il est vrai. - Mais, sous le régime socialiste, plus la moindre chance de cette espèce : l'Etat est le capitaliste universel et absolu ; le travailleur est purement et simplement un esclave. Ainsi, si l'on considère que le régime de l'Usure conduisait les hommes lente¬ment à l'esclavage, il faut bien reconnaître que le socialisme les y précipite d'un coup. - Singulier remède !
La véritable solution, nous l'avons indiquée déjà, et il faut y revenir ici, consiste à remettre et à maintenir l'outil aux mains, c'est-à¬dire en la possession de l'ouvrier. Ce n'est pas « la mine au mineur » d'abord parce que la mine n'est pas un outil ensuite parce que le mineur n'est pas tout le corps exploitant, mais c'est la corporation industrielle ou agricole en possession de l'outillage professionnel et exploitant à son compte les forces naturelles.
C'est la coopération, sans doute par la division du travail combinée avec l'unité de direction mais la coopération organisée conformément à la nature de l'homme, c'est-à-dire à l'ordre hiérarchique sans lequel l'humanité ne serait qu'un troupeau ; conformément aussi à la nature des choses, c'est-à-dire à leur emploi en vue d'une consommation productive. C'est la coopération organisée variés par des procédés infiniment variés et pouvant être très complexes ; c'est la coopération sociale, au lieu de cette absurde conception soi-disant démocratique, loi d'après laquelle tous les individus, étant égaux en droit, n'ont d'autre que celle du nombre et d'autre hiérarchie que celles qu'il crée.
Non, si l'on conçoit bien l'Etat exploitant, quoique ce ne soit pas sa fonction propre, il n'est pas plus malaisé de concevoir dans l'Etat une foule de petits Etats autonomes reliés entre eux par des organismes de coordination, exploitant chacun pour son compte une branche d'industrie dans un atelier local, sous la protection de l'Etat proprement dit, et dans des conditions garantissant le bien commun. - Dans un tel régime corporatif, il n'y aurait ni Usure ni esclavage, comme lorsque le capital est séparé du travail par sa constitution individualiste ou socialiste, c'est-à-dire par son individualisation pure et simple ou par sa socialisation complète et absolue.
... Or il convient essentiellement que des hommes en société aient certains droits en propre, comme chacun d'eux a des besoins et des devoirs reconnus, et aussi certains droits en commun et résultant de l'organisation de la communauté, comme ils ont des besoins et des devoirs communs. Il y a des consommations sociales comme des consommations particulières, des productions sociales et des productions individuelles. Et il est bien naturel que les instruments d'une production soient eux-mêmes possédés à l'état social.
Comment passer de l'état de possession individuelle de certains capitaux - et non pas de tous - à la forme sociale ? Je crois l'avoir montré : non pas en dépossédant leurs possesseurs, mais en les faisant entrer dans la société qui a besoin de leurs capitaux, et de l'organisation de laquelle ils ont besoin pour les faire valoir.
... Il y a en ce moment trois courants internationaux, que l'opinion désigne par les noms d'internationale jaune (ou judaïque), d'inter¬nationale rouge (ou révolutionnaire) et d'internationale noire (ou chré¬tienne) ; le premier se forme chez les capitalistes, le second dans la classe ouvrière, le troisième n'appartient pas spécialement à une classe, mais tend à la réconciliation des classes divisées par les deux autres courants, en tenant entre leurs prétentions la juste mesure dictée par une saine doctrine sociale.
... Si c'est celle dont la spéculation est l'âme aussi bien que le ressort, on verra le monde revenir à l'état social du temps de l'Empire romain, qui connut lui aussi les siècles de l'Usure ; l'esclavage aura pris la forme du prolétariat, la ploutocratie tiendra la place de l'aristocratie, et tout idéal aura disparu avec le culte de la patrie et celui du foyer. Ces deux amours, innés au coeur de l'homme, seront remplacés par celui de l'or.
Si c'est l'internationale rouge qui réussit à produire une révolution sociale, ce ne sera plus même vers l'Empire romain, mais vers la barbarie que rétrogradera la société, car toutes les conceptions sociales soi-disant scientifiques, c'est-à-dire purement matérialistes, de l'école qui s'intitule démocratique socialiste et révolutionnaire, sont d'une rudesse et d'une grossièreté sans nom. Le culte du ventre, comme s'intitule elle-même la religion nouvelle n'est pas plus digne de l'humanité que celui de l'or, et n'en diffère guère en principe d'ailleurs. Libéralisme et socialisme ne sont, comme on l'a dit souvent, que deux frères ennemis.
Mais si les passions soulevées par leur lutte fratricide se font de plus en plus jour, et si leurs manifestations acquièrent non seulement une fréquence, mais un développement inquiétant pour l'ordre social, il s'est produit néanmoins dans le cours de ce siècle, comme dans toute la série qui date de l'ère chrétienne, un adoucissement progressif et continu des moeurs, que des explosions de violence ont pu troubler plutôt qu'arrêter, et dans lequel l'observateur impartial ne peut manquer de reconnaître encore l'influence souveraine, quoique parfois latente et en quelque sorte inconsciente du christianisme.
Cet adoucissement des moeurs, cette piété pour l'humanité, fournissent à l'action sociale de nos trois internationales comme un air ambiant, où la jaune et la rouge se sentent mal à l'aise, l'une dans son égoïsme, l'autre dans sa rudesse, tandis que l'internationale noire s'y trouve dans son élément. On en voit le témoignage dans ses développements : refoulée par tous les gouvernements, monarchiques ou républicains, conservateurs ou progressistes, elle ne se produit pas moins d'année en année dans des manifestations toujours plus complètes."
13:46 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : la tour du pin, catholicisme social
26.04.2008
Le bien ne fait pas de bruit (IHP-2)
J’ai évoqué récemment à l’occasion de la nomination de Mgr James D. Conley, le professeur John Senior et le travail remarquable mené à l’Université de Kansas par l’Integrated Humanities Program (IHP) dont il était l’un des co-fondateurs.Mgr Conley n’est pas le seul évêque à avoir bénéficié de l’enseignement de John Senior qui resta toute sa vie de catholique fidèle à la messe traditionnelle ou, selon la formule actuelle, à la forme extraordinaire.
Mgr Paul S. Coakley, évêque de Salina (Kansas) ne cache pas sur son site (ici) qu’il fut l’élève de John Senior à l’IHP. Il indique également qu’il fit une tentative de vie religieuse à l’abbaye Notre-Dame de Fontgombaul (France) comme nombre d’élèves du professeur Senior. Celui-ci raconte d’ailleurs les visites à cette abbaye dans La Restauration de la culture chrétienne (DMM), rappelant le rôle fondamental du monachisme bénédictin dans l’histoire chrétienne et pour l’avenir de la société.
Né en Virginie en 1955, Mgr Coakley a vécu en Louisiane et au Kansas. Après sa tentative à Fontgombault, il est revenu aux États-Unis en 1978 pour suivre des études au diocèse de Wichita. Il a également étudié à Rome, en compagnie de deux autres anciens de l’IHP : le révérend David Rabe et celui qui est aujourd’hui Mgr Conley. Ordonné prêtre en 1983 pour le diocèse de Wichita dans lequel il est resté pendant 21 ans, il a été nommé évêque de Salina le 21 octobre 2004 puis ordonné et installé comme évêque de Salina le 28 décembre de la même année. Sa devise épiscopale est Duc in altum.
Discret, homme profondément spirituel, Mgr Coakley appartient au groupe des évêques américains qui refusent la communion aux hommes politiques notoirement favorables à la culture de mort.
11:00 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : coakley, john senior
19.04.2008
Le père Vincent McNabb : le Saint de Hyde Park
Parmi les personnalités du courant distributiste, un homme occupe une place à part : Vincent McNabb. Il l’occupe à double-titre. D’abord parce qu’il était religieux, membre de l’Ordre des frères prêcheurs (les fameux Dominicains) et ensuite parce qu’il s’est chargé principalement des questions touchant à la terre et plus largement, au monde rural. Il y a aussi une troisième raison qui le distingue. Le père Vincent McNabb ne se réclamait pas directement de l’étiquette « distributiste ». Il se présentait tout simplement comme fils de l’Église, prêtre catholique et disciple de saint Thomas d’Aquin et de Léon XIII. C’est principalement à partir du théologien médiéval et du pape du renouveau de la doctrine sociale de l’Église, que le père Vincent McNabb a travaillé dans le secteur rural et énoncé un certain nombre de positions qui recoupaient celles des distributistes. Il fut un grand ami de G.K. Chesterton et, plus encore, de Hilaire Belloc.Sa thèse principale fut celle du retour à la terre dans lequel il voyait le meilleur moyen de vivre en catholique pour les familles de son pays. La thèse ne rencontrera que peu d'échos aujourd’hui, surtout dans le monde catholique. Elle risque, en revanche, d’en trouver un peu plus dans ce mouvement général qui se dessine d’un retour à la campagne, même si ce retour n’est pas exempt d’un effet de mode ni du transport des mentalités urbaines à la campagne. Mais c’est un fait : depuis quelques années, la France connaît un nombre croissant de ménages partant vivre à la campagne. Ce qui risque de déranger ces « néo-ruraux » chez un penseur comme le père McNabb, c’est tout simplement son catholicisme. Et chez lui, il est fondamental puisque le style de vie qu’induit la vie rurale lui semble la plus proche de la simplicité évangélique.
Les éditions américaines IHS ont réédité en 2003 l’un des grands essais du père McNabb sur le sujet : The Church and the land. Il est magnifiquement préfacé par William Edmund Fahey du Christendom College, une institution américaine de grande qualité. (cf. le site de Daniel Hamiche: ici).
The Church and the land est, en fait, un recueil de différents articles tous consacrés à la question rurale sous un angle chrétien. À plusieurs reprises, le père McNabb passe de l’écrit sociologique à la méditation, ramenant toujours son lecteur à l’essentiel de la vie du chrétien : l’imitation du Christ. L’une de ses grandes idées était que le modèle de la famille chrétienne se trouve à Nazareth, dans la demeure cachée de la Sainte Famille. L’imitation de la Sainte Famille est donc le ressort de l’ordre social chrétien puisque la famille est la cellule de base de la société. Un autre de ses ouvrages, Nazareth or social chaos est d’ailleurs entièrement consacré à ce sujet.Outre l’enseignement de l’Église, le père Vincent McNabb avait puisé cette conviction dans son enfance, au contact même de sa famille et singulièrement de ses parents. Né en Irlande, près de Belfast, en 1868, Joseph (son nom de baptême, Vincent sera son nom de religieux) est le dixième d’une famille de 11 enfants. La famille vit sans grande richesse mais dans la joie. C’est donc là, de manière expérimentale, qu’il perçoit l’importance de la famille, pour la personne et la société. Pour des raisons professionnelles, son père doit aller travailler en Angleterre et tout naturellement la famille suit le mouvement. C’est l’occasion pour le jeune homme de découvrir les dominicains et de demander son admission dans cet ordre.
De 1895 à 1891, il étudie au noviciat dominicains de Woodchester. Après être ordonné prêtre, il poursuit des études de Théologie à Louvain en Belgique. Il s’imprègne fortement de la pensée de saint Thomas d’Aquin. En 1894, il revient en Angleterre d’où il ne bougera plus, résidant principalement à Leicester et à Londres. Il devient alors proche du Catholic Land Movement dont le but principal est d’aider des familles catholiques à retourner vivre à la campagne, en préconisant l’auto-suffisance et une méfiance envers les machines. Dans ses écrits d’ailleurs, le père McNabb est lucide sur les méfaits de l’industrialisation de l’agriculture telle que la France l’a connue à grand échelle après la Seconde Guerre mondiale et dont nous percevons les effets dramatiques aujourd’hui.
Dans sa préface, William Fahey indique que l’on pourrait croire que la pensée conductrice du Catholic Land Movement s’inspire des Amish. Il fait remarquer avec justesse que la vision agraire de McNabb s’inspire plutôt de la grande tradition bénédictine, certainement sous l’influence du cardinal Newman qui a consacré un essai à saint Benoît.
Toute sa vie pourtant, le père McNabb fut profondément dominicain. Il aborde les questions sociales comme fils de saint Thomas d’Aquin. Prêcheur, il n’hésite pas à descendre dans la rue et il sera présent à Hyde Park chaque dimanche, de 1920 à 1943. Là il prêche à temps et à contre-temps, devant un public souvent attiré par sa bure blanche. On se demande encore pourquoi Chesterton ne s’en est pas inspiré comme héros de l’un de ses romans. Le père McNabb sera encore l’aumônier de Ditchling, une communauté d’artistes et d’artisans catholiques, réunis autour du sculpteur Eric Gill et dont fera notamment partie pour un temps David Jones (dont les livres sont édités par Ad Solem).
L’intérêt de McNabb aujourd’hui ? Certainement plusieurs de ses propos ont vieilli ainsi que leurs expressions. La ligne fondamentale reste pourtant d’actualité, d’autant plus que nous subissons les contre-coups de l’industrialisation de masse, jusque dans l’alimentation que nous sommes amenés à consommer. En fait, s’il est certain que le libéralisme a gagné la partie, il n’est pas sûr du tout que cela soit pour le bien de l’homme. Le monde occidental n’a jamais été aussi riche à tout point de vue et aussi pauvre au plan humain et spirituel. Qui oserait dire sérieusement que l’homme du XXIe siècle n’est pas habité par une crainte profonde qui se traduit notamment par les dépressions, le divorce, l’éclatement des familles, le chomâge, la pauvreté, les quêtes en tout sens d’explication et de sens justement, etc.
Comme pour les autres auteurs distributistes, la pensée de McNabb s’articule autour de quelques idées-forces :
la subsidiarité, avec la reconnaissance de la famille comme cellule de base de la société ;
la diffusion de la propriété privée et notamment de la propriété privée des moyens de production ;
La préférence pour ce qui est local face à ce qui est global ;
La certitude que la société rurale est le meilleur environnement pour la famille, la santé, le travail et la vitalité religieuse.
Pas franchement moderne, ni occasion d’une grande campagne de publicité ? C’est évident ! Mais des points sur lesquels il pourrait être utile de réfléchir. Car, au fond, sommes-nous vraiment satisfait de la société moderne ?
09:37 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : vincent mcnabb, distributisme
06.10.2007
Luddites or not luddites ? (III)
Petite erreur de manipulation : la présentation d'Arthur Penty s'est intercalée dans la présentation du mouvement luddite et du livre de Kirkpatrick Sale sur ce phénomène historique et ses ramifications contemporaines. Dans le dernier texte sur le sujet, je prenais certaines distances avec Sale. J'apporte ici une conclusion à cette présentation, en tentant de dégager certains aspects intéressants de la vision de Kirkpatrick Sale tout en montrant que seul le christianisme me semble prendre en compte des réalités qui semblent opposées.
Malgré ce défaut (lire ici), Kirkpatrick Sale (photo) n'applique pas une grille de lecture marxiste à la révolte luddite, ni même une grille social-démocrate. Tout au contraire, son livre évite toute récupération en mettant clairement en évidence la raison profonde de l'opposition aux machines de la part des luddites :
« Les luddites, écrit Sale, ne se sont pas opposés à toutes les machines, mais à toutes les « machines préjudiciables à la communauté » (…), c'est-à-dire des machines que leur communauté désapprouvait, sur lesquelles elle n'avait aucun contrôle et dont l'usage était préjudiciable à ses intérêts, qu'elle consiste en un groupe d'ouvriers ou en un groupe de familles, de voisins et de citoyens ». Sale montre bien, en effet, que la réaction des luddites a été violente et vigoureuse parce que tout un ordre social, fondé sur l'alliance du travail, du capital et de la famille, était bousculé de fond en comble par l'industrialisme. L'automatisation a réduit le nombre d'ouvriers et il a augmenté le chômage. Il a séparé le travailleur de sa famille, l'obligeant à aller travailler au dehors, réduisant le travail de la femme et des enfants à des emplois de misère. Le travail n'a plus été perçu comme une richesse, nécessitant certes des efforts, mais constitué d'un savoir artisanal, acquis par transmission directe d'un homme à un autre, au sein de communautés professionnelles réunies en raison d'intérêts commun.
L'histoire des luddites révèle cet aspect de l'industrialisation.
Elle montre aussi les conséquences sur le milieu naturel, considéré comme une source de richesses pouvant être exploitées sans cesse, au risque de la pollution (qui apparaît alors à grande échelle) et de la disparition d'espèces animales et végétales.
Elle met encore le doigt sur la servilité de l'Etat moderne qui après avoir réduit le pouvoir de l'Église se retrouve soumis à son tour aux forces économiques qui imposent leur loi d'airain.
Ce qui manque certainement dans le livre de Sale, c'est une vision chrétienne, notamment sur le rôle qu'aurait pu jouer les Guildes professionnelles si elles n'avaient pas été anéanties et si elles avaient joués leur rôle. Au sein de ces associations professionnelles, la question de la mécanisation aurait pu être abordée de manière concertée, pour en mesurer les conséquences non seulement au regard de la production mais également par rapport aux répercussions sociales et culturelles. L'évolution aurait pu être plus lente, plus adaptée, plus souple que cette imposition par la force de machines qui aura entraîné certes une production plus grande mais au prix du chômage, de la misère, de la destruction des traditions sociales et culturelle, de la mort d'hommes et de la disparition d'une partie de l'environnement. Pour imposer leur volonté, les industriels obtiendront d'une part la pendaison pour les destructeurs de machine et l'interdiction de l'apprentissage pour que les savoirs ne se transmettent plus.
S'il n'évoque pas directement les Guildes ou les corporations, Kirkpatrick Sale, s'inspirant de l'écrivain-poète et fermier américain Wendell Berry (photo), énonce plusieurs critères permettant de prendre en compte l'apport de la machine, au regard non pas seulement du PNB, mais des conséquences sur le milieu humain et naturel. Selon Wendell Berry, reprit par Sale :
– un nouvel outil devrait être moins cher, plus petit et plus efficace que celui qu'il remplace;
– il devrait avoir besoin de moins d'énergie et utiliser de l'énergie renouvelable;
– il devrait être réparable;
– il devrait provenir d'un petit magazin local;
– il ne devrait pas faire obstacle ou remplacer quelque chose de bien qui existe déjà, relations familiales et sociales incluses ainsi que l'environnement;
– il devrait prendre en compte l'impact sur les générations suivantes.
Face à la machine, à la technique et à la technologie, pour une vie heureuse, nous avons toute une réflexion à mener et des pratiques à mettre en œuvre.
12:49 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : luddites, histoire sociale, industrialisation, machine, technologie
04.10.2007
Penty : un distributiste différent

Autre grand nom parmi eux : Arthur J.Penty. Né en 1875, décédé en 1937, Arthur Penty illustre, par ses écrits, combien le courant distributiste a pu être visionnaire en plusieurs domaines : économiques, social, environnemental, etc. La raison ? Arthur Penty l’explique à plusieurs reprises dans ces livres : c’est en s’inspirant des réussites du passé que l’on peut parvenir à rétablir une véritable société humaine. À ceux qui useront de l’argument facile qui consiste à dire que l’on ne retourne pas en arrière, Penty prend soin de répondre en deux temps. D’abord en affirmant qu’il ne s’agit pas de retourner vers une société rêvée – sa critique de l’échec des Guildes anglaises le montre à sa façon. Ensuite, que pour un malade, le retour s’effectue toujours vers la santé. Sinon, il s’agit d’avancer vers la mort. On l’aura compris, la philosophie de Penty est anti-progressiste.
Le sous-titre que les éditions IHS ont donné à The Gauntlet recueil de textes d’Arthur Penty le dit assez : A challenge to the myth of progress. À défaut de pouvoir découvrir pour l’instant les œuvres intégrales de Penty, cette anthologie permet d’aller à l’essentiel de cette pensée dont le discours rompt avec les habituelles récupérations libérales ou socialistes de la doctrine sociale de l’Église. Six textes de Penty sont ainsi disponibles, extraits de ses ouvrages : Towards a Christian sociology ; Means ands Ends ; Olds worlds for new et Post-industrialism. Outre la critique du mythe du progrès et de la nécessité de considérer l’économie, non pas seulement comme une technique neutre mais comme une science morale, Penty développe deux thèmes principaux : la place de la monnaie et le système des Guildes. Il estime ainsi que l’apparition de la monnaie a bouleversé l’ordre social et qu’il y a une nécessité absolue à soumettre les prix à la justice. De là découle selon lui le recours aux Guildes, c’est-à-dire aux corporations, chargées de réguler l’activité professionnelle, notamment par la fixation juste des prix, tout en laissant s’épanouir la libre initiative.
Contrairement à Chesterton et Belloc, Penty insiste davantage sur l’organisation en corps professionnels que sur la large distribution de la propriété. Déçu du socialisme Fabian, Penty gardera toujours une vision plus large de l’organisation de l’économie, même s’il a rompu radicalement avec toutes formes d’organisation socio-économique pouvant donner naissance à une hypertrophie de la bureaucratie au détriment de la libre initiative. C’est tout le sujet de la discussion dont on trouve dans ce recueil un écho à travers le texte Regulative and producing Guilds. Penty y fait montre également d’un véritable sens prudentiel, sachant prendre en compte les données du réel.
The Gauntlet est précédé d’une très intéressante introduction du professeur Chojnowski sur la pertinence de relire Penty aujourd’hui – et plus largement les auteurs distributistes. Un chapitre est consacré également à la vie de Penty, qui permet de resituer dans son contexte cette pensée et son évolution. Enfin, comme à leur habitude, les éditions IHS proposent un ensemble de notes biographiques sur les noms cités. Déjà utiles pour le lecteur anglo-saxon, ces notes le sont encore davantage pour le lecteur français qui découvre ainsi un univers d’une grande richesse.
The Gauntlet, A challenge to the myth of progress, Arthur J. Penty, a first anthology, introduced by Dr. Peter Chojnowski, IHS Press. À commander sur www.ihspress.com.
08:00 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : distributisme, Arthur J. Penty
03.10.2007
Luddites or not luddites ? (II)
Dans une première partie d'un texte de présentation rapide du mouvement luddite, je me suis attaché à retracer les grandes lignes idéologiques et historiques de cette révolte anti-machine. Dans cette suite, je présente un livre édité par une maison d'édition proche de l'anarchisme. Et je m'interroge sur quelques points d'accord et sur nos désaccords fondamentaux.
Le mouvement luddite sert encore aujourd'hui de modèle et de référence morale et historique à certains nombre de mouvements anarcho-écolo-altermondialistes qui, dans le refus de la technologie ou la lutte contre les OGM, s'inspirent directement de cet exemple historique.
La maison d'édition, L'Echappée, a ainsi traduit et publié un très intéressant livre de Kirkpatrick Sale sur le sujet : La Révolte luddite, briseurs de machines à l'ère de l'industrialisation (342 pages, 19€).
L'Echappée se réclame de la tradition révolutionnaire et son symbole – un homme agitant le drapeau noir – semble indiquer une filiation anarchiste. En tous les cas, sa déclaration d'intention est claire : « Le capitalisme ruine le monde et uniformise les aspirations et les comportements. (…) Notre époque est épuisée, elle anéantit toute aspiration à la révolutionner. Le risque n'est plus tant de perdre le combat que de ne jamais atteindre le champ de bataille. Fin de la lutte des classes, disparition des ouvrier-e-s, accroissement des libertés individuelles, archaïsme du féminisme, démocratie participative, formes de luttes inédites, développement personnel, nouvelles technologies libératrices... sont quelques unes des illusions dont nous berce le système.
Dans ce contexte hostile, notre envie d'éditer des livres en nous inscrivant dans une histoire révolutionnaire se fait chaque jour plus pressante. (…) Clandestins ou légaux, armés ou non violents, importants ou minuscules, des groupes et mouvements qui ont marqué l'histoire révolutionnaire restent méconnus faute de livres disponibles en français. »
J'espère ne pas avoir caricaturé cette définition des éditions de l'Echappée. (pour vérifier, voici l'adresse du site).
Un constat s'impose. Il concerne justement le constat dressé par les responsables de cette maison d'édition : la société moderne, mercantile consumériste et technique conduit à une négation de l'homme et de ses communautés d'appartenance.
Nous différons grandement dans l'analyse des moyens de sortir de cette situation. Là où ils voient dans l'Eglise une institution du monde pré-capitaliste et capitaliste, aliénante par destination, nous voyons en elle le corps mystique de Jésus-Christ qui est « la voie, la vérité et la vie », donc la vraie liberté.
Nous ne pensons pas que les patries sont des entités abstraites, mises en place pour asservir le prolétariat. Nous voyons en elles au contraire l'une des richesses des pauvres et l'une des plus importantes communautés d'appartenance que le mondialisme « libertaire-libéral » s'emploie à détruire. Le propre de la technologie est de détruire toute notion de limite. Nous pensons que la famille ou la patrie, comme les différentes communautés de ce type auxquelles nous appartenons, rétablissent en nous ce sens perdu des limites, comme le fait la morale, fondée sur le respect de la nature humaine.
Nous dépassons et transcendons les limites par l'appartenance d'une part à une patrie (la terre des pères) qui nous relie aux générations passées, faisant de nous des débiteurs à leur égard et des passeurs pour nos enfants, et d'autre part, par l'appartenance à la catholicité, qui nous relie à Dieu, à ceux qui, sur terre comme au ciel, professent la même foi, les uns dans l'obscurité d'une foi nue et les autres en pleine lumière.
Pourquoi ce long détour par ce regard rapidement posé sur l'Echappée et ce qui nous en distingue – radicalement ? Tout simplement, parce qu'au-delà d'un constat qui est commun, des différences réellement existantes, l'édition par ces Editions du livre de Kirkpatrick Sale et sa présentation ici pourra en troubler quelques-uns.
Serions-nous devenus anarchistes ? Non, pas au sens de libertaire en tous les cas.
Mais en fait peu importe. Ce qui est troublant, c'est de voir les références de Sale dans ce livre et le fait que l'Echappée l'ait édité. A plusieurs reprises, Sale se réfère à Chesterton et à Belloc. A deux reprises, une fois en le citant, une autre fois sans le faire, il reprend l'un des titres d'un des livres des plus virulents de Belloc : L'Etat servile. Or, aucune notice, d'aucun dictionnaire, d'aucune encyclopédie ne s'aventurerait à qualifier Belloc de socialiste, d'anarchiste ou, plus largement, d'homme de gauche. L'une des accusations, les plus fantasmées d'ailleurs, contre lui est celle de « fasciste ». Sa défense de la propriété privée, même si elle est dirigée contre le libéralisme économique, n'est pas social-démocrate.
Il y a plus d'ailleurs. Il y a Kirkpatrick Sale lui-même. Faut-il le ranger parmi les ténors de la gauche mondiale ? Dans une certaine mesure, oui. Il se définit lui-même comme un « biorégionaliste » et n'hésite pas à mettre en cause le monothéisme comme source de la catastrophe moderne. On voit là la limite d'une partie de l'écologie qui semble ignorer la révolution de la Renaissance et des Lumières, qui ne connaît visiblement pas la cohérence interne du christianisme, dès lors qu'on ne le confond pas avec certains de ses résidus.
Pour ceux qui ont du courage, c'est encore à suivre…
21:10 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : luddites, histoire sociale, industrialisation, machine, technologie
02.10.2007
Luddites or not luddites ? (I)
La révolution industrielle, en s'appuyant sur la mécanisation, met alors en péril trois corps de métiers : les tondeurs de drap, les tisserands sur coton et les tricoteurs sur métier. L'industrialisation de ces métiers entraîne une baisse des coûts, réduit au chômage de nombreux artisans, suscite un exode vers les villes et les usines, détériore la vie de milliers de familles. Bien que les lois de 1799 interdisent tout regroupement professionnel (Combination acts, équivalent de la loi Le Chapelier en France), les artisans de ces métiers s'organisent pour résister. Le premier acte de cette résistance consiste à détruire ce qui est perçu comme le danger principal : la machine. Les luddites sont donc des briseurs de machine. Organisés en véritable armée, agissant de nuit, ils se rendent dans les usines et cassent tout appareil qui tombe entre leurs mains.
Mais pourquoi ce terme de Luddite ? Ici, l'histoire rejoint la mythologie et l'un et l'autre s'entretiennent. Luddite renvoie à un général Ludd (ou roi Ludd) sous l'égide duquel se sont spontanément placés les artisans en révolte. On sait peu de choses sur ce général Ludd. Une des hypothèses avancées renvoie à l'existence d'un Ned Ludd qui aurait cassé des métiers à tisser vers 1780. A-t-il seulement existé ? Rien n'est moins sûr ! Toujours est-il que c'est sous son patronage que les artisans du textile se révoltent en 1811 et entreprennent leurs premières actions anti-machine. Des lettres sont attribuées à Ludd, des mots d'ordre aussi, de même que la direction des opérations. Mais, au final, le silence règne sur son existence.
Pourquoi une telle ignorance ? Tout simplement parce qu'à de très rares exceptions, les luddites arrêtés et condamnés n'ont jamais brisé la loi du silence. Ils ne diront jamais rien sur le général Ludd, sur leur organisation, leurs lieux de rencontre ni leur hiérarchie. Silence absolu et total. Ils emporteront leurs secrets dans la tombe.
Très vite, l'action des Luddites – c'est-à-dire la destruction des machines – engendrent la peur parmi les propriétaires d'usine, suscite une forte réaction et une collusion entre l'Etat britannique et les industrielles. L'armée et la police sont chargées de la répression. Des indicateurs sont spécialement payés pour infiltrer les rangs luddites, voire créer des actions qui permettront d'arrêter les meneurs. Des magistraits sont sélectionnés pour juger tambour battant les luddites. Des condamnations à mort tombent. L'Angleterre de la révolution industrielle arrive à cette absurdité : une machine vaut davantage que la vie d'un homme. En 1813, le bris de machine entraîne la peine capitale. Il faut dire qu'un an auparavant le premier ministre avait été assassiné et les luddites accusés d'être les responsables de cette mort.
Le mouvement Luddite, né dans un triangle qui s'étend au sud de Leicester jusqu'à York au Nord et le Lancashire à l'Ouest, connaît plusieurs épisodes.
Il apparaît d'abord en mars 1811, à Nottingham (la région de Robin des bois), à la suite d'une manifestation de tondeurs sur drap sévèrement réprimée. D'abord spontané, le mouvement s'organise et s'étend assez vite.
En 1812, le mouvement prend une tournure plus insurrectionnelle. Les Luddites agissent de nuit, par petits groupes, sont masqués et armés. Des collectes d'argent ont lieu ainsi que des tentatives d'assassinats.
Devant l'échec de la révolte armée et l'incapacité à transformer politiquement le mouvement, certains artisans optent pour la voie constitutionnelle. Ils n'obtiendront pas le vote de la loi espérée.
La loi sur la peine capitale, les exécutions, tuent le mouvement, qui survivra encore, mais n'aura plus la même assise populaire.
12:11 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : luddites, histoire sociale, industrialisation, machine, technologie
27.09.2007
Le distributisme, cet inconnu (III)
Troisième volet de l'évocation du distributisme catholique, à l'occasion de la présentation de Distributist perspectives, édité par IHS Press
Illustré par Chesterton, Belloc ou Gill aussi bien que Dorothy Day, chacun à sa manière, chacun en mettant l'accent sur tel ou tel point, le distributisme est rédécouvert aujourd'hui dans le monde catholique anglo-saxon comme un appui ancien pour tenter de résoudre la crise du monde actuel.
« Redécouvert » n'est d'ailleurs peut-être pas le mot qui convient. En effet, alors que le distributisme se réfère facilement à des modes de vie anciens, propose comme modèle la société médiévale (il faudrait d'ailleurs faire la part du romantisme dans cette vision de ce qui est vraiment l'attachement à des principes immuables), il n'a cessé de vivre et de se développer. Les grands auteurs de référence sont, bien sûr, restés les mêmes – principalement Chesterton et Belloc –, mais les voies suivies par les distributistes ont varié au cours du temps. [Photo : Dorothy Day].
Le Catholic Worker de Dorothy Day et de Peter Maurin, attentif à la vie des plus pauvres, soucieux de vivre avec eux, dans le quotidien de leurs misères, tout en proposant une réadaptation à la vie sociale par le biais des fermes et de la ruralité ne ressemble pas à la Ligue distributiste ni aux traductions directement politiques de ce courant de pensée. Au regard de ses origines, le Catholic worker a d'ailleurs évolué et ne présente plus aujourd'hui une façade uniforme et les accentuations sont diverses, pour ne pas dire parfois divergentes. [Photo : William Cavanaugh].
Des auteurs comme E.F. Schumacher avec Small is beautiful ou Good Work ont enrichi la réflexion distributiste. Celle-ci continue aujourd'hui avec des auteurs comme Joseph Pearce ou Thomas Storck, par exemple, sans parler, sur un plan plus théologique, de William Cavanaugh. La mondialisation, la disparition du bloc soviétique, la suprématie des Etats-Unis comme seule superpuissance hégémonique, la destruction de l'environnement, ont remis au goût du jour la vision distributiste.
Un regret : l'influence française semble quasi nulle chez les actuels distributistes. Ils connaissent, bien sûr, les catholiques sociaux français du XIXe siècle, certains ont été en lien avec l'œuvre de Jean Ousset, mais ils ne semblent pas avoir intégré, par exemple, les travaux d'un Louis Salleron (dont le livre Diffuser la propriété est un titre directement distributiste, de même pour ses travaux sur la propriété collective) ni les réflexions plus philosophiques du belge Marcel De Corte.
08:30 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Distributisme, Chesterton, Belloc, doctrine sociale de l'Eglise



