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07/03/2007

Entretien avec Jacques de Guillebon (II et fin)

Suite et fin de l'entretien avec Jacques de Guillebon. Le Salon Beige a répercuté la première partie de notre dialogue et a posé quelques questions à Jacques de Guillebon. Un mini-débat s'est donc ouvert aussi sur le Salon Beige (ici). Celui-ci est en lien avec un article de La Nef, article signé par son directeur-fondateur, Christophe Geffroy, et par Jacques de Guillebon. Cet article porte sur le communautarisme catholique et semble viser, entre autre, ce blogue. Ce numéro est disponible auprès de La Nef (2, cour Coulon, 78810 Feucherolles. Tél. : 01 30 54 14; courriel : lanef@lanef.net)

 


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Pourquoi les catholiques ont-ils peur selon vous de découvrir que l’Esprit souffle où il veut ?
Il y a à cela des raisons sociologiques venues de l’histoire particulière de notre pays, je crois. De fait, le christianisme comme « foi consciente », si je puis dire, est devenu en France l’apanage d’une certaine caste bourgeoise, pour ces raisons, honorables sans doute, qu’elle seule avait les moyens intellectuels de résister à la puissante vague de discrédit qui a été jeté sur notre Eglise, à ce crachat ignoble qui depuis plus de deux siècles recouvre le doux visage de notre Seigneur. Comment le charbonnier pourrait-il avoir la foi encore aujourd’hui, quand entièrement les moyens gigantesques dont dispose le monde sont mobilisés contre elle, et tentent de la laminer perpétuellement ? S’il l’a, c’est par grâce divine. La foi du charbonnier a maintenant pour credo la seule jouissance et pour liturgie la lumière bleue d’écrans qui ne s’éteignent jamais. Pour cela, une tendance naturelle à l’esprit humain a fait considérer que la catholicité se reconnaissait à certains signes identitaires, parfaitement extérieurs et que de qui ne les portait pas il fallait se méfier. Mais, Dieu merci, l’Esprit souffle ailleurs que sous les chemises vichy et les pantalons en velours à côtes. Il souffle aussi dans les strass des demi-mondaines, sur les nuques rasées des voyous de banlieue et dans les bars du Marais. Avec mesure, sans présumer des ses forces et avec détermination, ces lieux sont à rechercher et ces personnes humaines à fréquenter, aussi, pour leur salut et pour le nôtre.

Nous sommes aujourd’hui plongés dans une « société libérale et multi-culturelle » comme vous le releviez vous-même. Qu’est-ce qui caractérise selon vous cette société et comment pouvons-nous finalement éviter d’adopter la mentalité et les comportements que nous dénonçons ?
La spécificité de ce monde, c’est que, comme l’écrivait Debord il y a déjà cinquante ans, l’obéissance est morte. Des forces inouïes y ont été déchaînées, contre lesquelles on ne peut humainement rien, lesquelles sont ces voix qui me susurrent chaque instant à l’oreille que, moi aussi, je peux être tout et tous. En ce sens, Second life, la fameuse plateforme d’internet où chacun est libre de créer son « avatar», retarde. Il y a longtemps que nous avons acquis le droit à une seconde, à une troisième, à une quatrième, à une infinité de lifes. Je suis toujours-déjà multi-culturel, j’appartiens, si je veux, par un libre choix, à toute culture, quand je veux. Je peux en réalité revêtir les apparences identitaires de chaque monde que l’Unesco a classé. « Le vrai lui-même est devenu un moment du faux », continuait Debord, et dire que je suis français et catholique, par exemple, ressortit déjà d’un choix de ma part de continuer à assumer mon appartenance. C’est-à-dire que même les attributs que j’ai reçus en héritage, je dois faire l’effort de les accepter. Mais je ne les accepterai vraiment qu’autant que des instruments culturels suffisant pour décider m’auront été donnés. En quoi, sommé de rechercher mon identité, je tourne en rond en quête de la pierre de touche par où je pourrai décider de l’inné et de l’acquis dans ma personne, et rejeter et accepter en conséquence. C’est du moins ce que l’on réclame de moi, de nous. C’est ici que la vie sacramentelle, telle qu’elle est définie par l’Eglise catholique, constitue la dernière planche de salut : il n’y a qu’en recevant le baptême, la confirmation, l’eucharistie et le pardon de mes fautes que j’obtiens réellement quelque chose que, seul, je n’aurais su désirer. Il n’y a que là, dans cette adoration naïve, dans cette nuit silencieuse que, étant extrait de moi-même par quelqu’un de plus haut, je me retrouve. C’est pourquoi une pensée protestante, démunie du recours sacramentel, comme celle de l’américain Stanley Hauerwas dont le livre Le Royaume de paix, récemment traduit en français, rencontre un fort écho chez les « catholiques communautaristes », pour ce qu’elle réduit la vie divine en nous à une éthique chrétienne va dans le mur et raisonne suivant les canons de la postmodernité. Hauerwas ose ainsi dire que « l’éthique chrétienne n’est pas écrite pour tout le monde, mais pour ceux qui ont été formés par le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob et de Jésus. Cela veut dire qu’elle ne peut jamais être une éthique minimaliste pour le tout-venant, mais qu’elle présuppose un peuple sanctifié qui veut vivre dans une plus grande fidélité envers l’histoire de Dieu » (p. 179), réservant par là l’annonce du salut à un petit groupe prédestiné. Et il y a des catholiques fervents pour n’être pas troublés par cette hérésie, qui double d’un discours pseudo-chrétien les sirènes du monde contemporain appelant à nous retrouver, par nos seules forces, dans notre véritable identité. Je refuse catégoriquement cette interprétation. C’est, encore une fois, un mimétisme qu’il faut éviter. Les contemplatifs sortent volontairement du monde pour que rien ne trouble leur louange. Mais les contemplatifs n’ont pas d’enfants. Mais les contemplatifs n’ont ni épouse ni époux. Ils n’ont plus père ou mère qui vaille, sinon le supérieur de leur communauté. Recréer notre petit monde culturellement cohérent en apparence, ce ne serait pas sortir du monde, ce serait le faire proliférer au contraire. Il n’y a pas à balancer : c’est le monde en son entier, oikuménè, « toute la terre habitée » qui doit être travaillée pour accueillir le Seigneur quand il reviendra.


Écrivain et journaliste, vous avez l’occasion de réfléchir à la notion de culture ? Quelle définition en donneriez-vous ?
Je renvoie à ce sujet le lecteur à la petite tribune que j’ai donnée à L’Homme nouveau.

Au plan de la culture, quel est le rôle des catholiques ? Et, au fond, ont-ils un rôle spécifique à avoir ?
Idem.

Quelle est votre conception de l’État et votre regard sur la tension entre État et société ?
C’est être bien sûr de soi que de s’autoriser à contester le pouvoir établi à son profit. Les rois de France étaient sacrés, en théorie soumis à l’autorité évangélique, cela ne les a guère empêchés de fauter, de pécher mille fois dans l’exercice de leur pouvoir. On répète à l’envi aujourd’hui qu’un pouvoir qui ne respecte plus la vie est devenu illégitime. Quid alors des pouvoirs médiévaux qui ne condamnaient pas l’esclavage ? Est-ce vraiment plus glorieux ? Ces pouvoirs-là étaient-ils aussi intrinsèquement illégitimes ? La vérité, on le sait mais il faut le redire, est qu’il n’y a pas de pouvoir sans péché ni injustice – fors l’Eglise qui n’est pas, Benoît XVI vient de le rappeler pour les incrédules, une communauté d’abord politique et dont les gouvernants, quand ils avaient charge de règne temporel, ont souvent aussi faibli. Sans obéissance, il n’y aura pas de restauration de l’Etat - et je n’ai cure de la théorie partielle qui depuis deux siècles nous invite à condamner l’Etat dans  toutes ses acceptions au motif que l’Etat moderne aurait des tendances totalitaires. Encore une fois, c’est parce que nous avons libéré des forces centrifuges en nous que l’Etat a dû se constituer comme Léviathan. Si nous revenons à une juste modestie, quels fruits notre exemple ne portera-t-il pas ! Je n’ai guère entendu les saints, ces derniers siècles, appeler à la désobéissance et à la dissidence politique. Il n’y a que par une inféodation à l’ordre politique en tant que son existence est de nature juste que l’on peut espérer une diminution du poids de l’Etat. La vraie révolution, la vraie subversion, les chrétiens le savent, c’est créer, de manière inattendue, le bien là où est le mal.
A force de rejouer depuis deux cents ans la rôle de la vierge outragée, nous avons fini par élaborer une tradition uniquement critique, doloriste et larmoyante. Or, nous n’avons pas reçu la défaite en héritage, mais Pâques, mais la rédemption et la résurrection.


 
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06/03/2007

Entretien avec Jacques de Guillebon (I)

medium_Guillebon.jpgJacques de Guillebon est directeur-délégué du mensuel La Nef, et l'auteur de deux essais parus aux Presses de la Renaissance (Nous sommes les enfants de personne et La France excédée). Marié et père de famille, c'est un jeune écrivain au talent déjà remarqué dont il n'hésite pas à faire profiter ce blogue en intervenant lors de certaines discussions. C'est à la suite de l'une de ces discussions consacrée au mariage des chrétiens que je lui ai proposé de répondre aux questions. Comme pour tous ceux qui ont bien voulu se prêter à cet exercice, Jacques de Guillebon n'engage que lui et il n'est pas non plus responsable des propos tenus habituellement su ce blogue. Merci à Jacques de Guillebon et bonne lecture.

À plusieurs reprises, vous êtes intervenu sur ce blogue pour prendre part aux discussions. A vous lire, il semble qu’un danger menace particulièrement certains milieux catholiques, c’est celui du repliement communautariste ? Est-ce une mauvaise interprétation de ma part ?
Non, il ne s’agit pas une mauvais interprétation de votre part. Je crois en en effet que le milieu catholique traditionnel est travaillé aujourd’hui, et depuis quelques années, par la tentation du « communautarisme ». Ce mauvais terme, mauvais pour ce qu’il induit de foi en une possible autosuffisance, me semble exercer une fascination adolescente sur certains cœurs désespérés par la situation européenne du christianisme, et française en particulier. Je dois avouer que, si je comprends les raisons qui peuvent motiver cette velléité de « ressourcement », je suis plus certain encore que c’est une voie mauvaise, par où nous risquons de nous égarer toujours plus. Je n’ai pas à juger qui que ce soit, et je ne m’adresse donc pas à des personnes singulières, mais je demeure persuadé qu’il faut tout faire pour éviter la chute dans la sphère d’une fausse pureté qui ressortit bien plus du catharisme et du calvinisme que du catholicisme apostolique et romain. Elle est dure à tenir notre position, il est sombre l’avenir tel que nous voyons qu’il se dessine à court terme, ce n’est pas moi qui le nierais. Pourtant, le salut, comme toujours, n’est pas dans la fuite, il est plongée dans la mêlée, tête la première : l’Esprit, si nous désirons ardemment de lui rester fidèle, nous oubliera-t-Il ? Il est avec nous jusqu’à la fin du monde, en douterions-nous ? « Allez, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups » : et nous regagnerions l’étable, la queue entre les jambes ? C’est alors que nous trahirions notre mission. Puisque c’est du Ciel que nous sommes les enfants, nous n’avons rien à craindre des enfants des hommes qui ne peuvent tuer que les corps.
Il est tout de même temps de rompre avec certaine destinée capitularde dont notre peuple semble s’accommoder. Si une réaction est nécessaire, il est évident qu’elle ne peut avoir pour fin que le peuple français en général, et non seule une caste de catholiques triés sur le volet. Nous pratiquons, bien légèrement, une sorte de confusion entre la nécessaire réinvention ou reviviscence des communautés intermédiaires, comme lieux de vie plus larges que la famille, et dont vous vous faites vous-même le héraut sur ce blogue, si je ne m’abuse, avec d’introuvables communautés politiques catholiques. Les communautés catholiques existent déjà, jusqu’à preuve du contraire, et c’est paroisses, diocèses, Eglises locales ou particulières qu’on les nomme. Elle ont enfanté et enfantent encore des « structures d’amour » à vocation temporelle, lesquelles ne trouvent leur but véritable que dans le don de la Parole divine, et de la charité qu’elle engendre, au monde entier. Faudra-t-il ne destiner les bienfaits du Secours catholique qu’aux seuls baptisés ? Faudra-t-il que nos écoles refusent les incroyants au nom du respect de la pureté des âmes des enfants ? Etc.
Encore une fois, il me semble qu’il y a ici quelque chose que l’on oublie totalement, qui est que devenir chrétien, devenir catholique, au-delà du baptême, de la vie sacramentelle en général et de l’obéissance à la tradition magistérielle, est affaire quotidienne, de reconversion intérieure  permanente (« Ce qui me plaît, c’est un esprit brisé ») et l’on ne peut croire qu’il s’agisse ici de paroles en l’air, pour amuser la galerie le temps d’un prêche de Carême. C’est véritablement notre destinée de serviteurs inutiles. L’Esprit souffle où IL veut. Voulons-nous, à la fin, redevenir des Pharisiens ou des Esséniens ? Il n’est à mon sens vraiment pas anodin que le désir « communautariste » se manifeste particulièrement au sein du monde « traditionnaliste » pour qui le rite revêt une si grande importance. Il semble, d’après certaines discussions que j’entends, d’après certains forums où je jette un œil, que l’on pourrait facilement assister à un glissement de la défense du rite comme pièce essentielle de la louange divine à la défense d’un ordre matériel en général, au nom de ce qui serait le véritable christianisme. Si les nations sont chères à nos coeurs, si les patries sont objet de respect, c’est tout de même dans un certain ordre : de même que le chrétien se doit de laisser père, mère, femme et enfants pour le Royaume, de même il ne peut réduire l’exercice de sa foi à une histoire et à une géographie. De l’orient à l’occident Il vient et illumine la terre. Il se donne à tous les peuples et sans se soucier de leurs coutumes.
En fait, on assiste, paradoxe suprême de la part des contempteurs de la modernité, au retour du slogan des guerres de religions, cujus regio, hujus religio, qui voudrait que nous nous cantonnions chacun à des terres bien définies, bien délimitées, chacune ayant ses religions et les rituels propres qui en découlent. Tel chrétien n’appartient plus au sel de la terre. N’oublions pas que l’on ne combat jamais la post-modernité par ses armes idéologiques, sauf à en devenir bientôt l’esclave. Voilà qui rappelle, dans un passage du Seigneur des anneaux (pardon à ceux qui y sont allergiques), la réaction de Boromir, fils de l’intendant du Gondor et chef de guerre, devant l’Anneau : s’il possède une telle puissance, demande-t-il, pourquoi ne pas s’en servir en la retournant contre le mal qui l’a forgé ? Boromir oublie par là en quelle possession tombe celui qui croit le posséder, et le paie très cher.
Il est temps que nous établissions une distinction claire entre moyens d’action neutres et moyens essentiellement mondains, par où l’on est certain de chuter. Or, la notion actuelle de « communautarisme », entendue dans un sens directement effectif, est une arme évidente de la modernité. Le paradoxe n’est qu’apparent : cette notion procède en droite ligne de la rivalité mimétique dont René Girard a montré que le Christ était venu la briser, en tant que victime innocente et volontaire. Il n’y a pas d’avenir pour un christianisme post-islamique : j’entends par là qu’à vouloir constituer une structure catholique sur le schéma de la Oumma, la communauté des croyants musulmans, on sombre assurément dans le pire des pièges que nous tend le monde aujourd’hui. Ce serait ravaler notre foi à ce qui lui est substantiellement étranger, la légalisation et la judiciarisation de tout, ce serait retourner au stade mosaïque de la Révélation. Nous savons depuis la venue du Sauveur que nous pouvons manger du porc à la table des païens. Nous savons que c’est même là que s’accomplit précisément l’action salvifique. Vous citiez sur votre blogue la Lettre à Diognète. En voici un bel extrait : « V. 1. Car les Chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements. 2. Ils n'habitent pas de villes qui leur soient propres, ils ne se servent pas de quelque dialecte extraordinaire, leur genre de vie n'a rien de singulier. 3. Ce n'est pas à l'imagination ou aux rêveries d'esprits agités que leur doctrine doit sa découverte ; ils ne se font pas, comme tant d'autres, les champions d'une doctrine humaine. 4. Ils se répartissent dans les cités grecques et barbares suivant le lot échu à chacun ; ils se conforment aux usages locaux pour les vêtements, la nourriture et la manière de vivre, tout en manifestant les lois extraordinaires et vraiment paradoxales de leur république spirituelle. » Que dire de plus ? Si les faibles parmi nous ont a être protégés, il y a déjà des places qui peuvent leur être attribuées, et nul n’est tenu de se risquer au combat public, à l’arène médiatique et au choc direct avec l’idéologie mondaine. Cependant, chacun est tenu - et l’Esprit est là pour ça - de manifester autour de lui, au milieu des nations, l’Evangile et la venue dans l’histoire humaine du Fils de Dieu, sauveur des hommes. Franchement, n’ayons pas peur… « Dans les ravins de la mort, je ne crains aucun mal ».

Vous avez avec raison souligné la nécessité de partir à « la conquête du monde » et de ne pas garder notre foi dans un bocal. Concrètement, peut-on vous demander comment vous exercez ce devoir missionnaire et plus largement comment les catholiques dans la situation actuelle devraient entreprendre une nouvelle annonce du Royaume ?
Serviteur inutile, je ne voudrais pourtant pas que le Maître qui revient me trouve grattant la terre pour déterrer le sou minuscule qu’il m’a donné en partage. Alors j’essaie, à travers la destinée de journaliste et d’écrivain balbutiant qui m’a été faite, de porter la Parole dans le monde. Concrètement, je parle à mes lecteurs, convaincus déjà ou non - cela dépend des publications - de l’annonce du Royaume. Concrètement, je parle, aussi humblement que possible, à mes amis éditeurs, écrivains, journalistes, de la joie qui nous a été donnée, à nous les hommes, d’espérer le Salut. Concrètement, j’essaie de raconter les beautés de l’Eglise de Dieu. Concrètement, quand Denis Tillinac écrit Le Dieu de nos pères, je refile à Marianne, hebdomadaire anticlérical s’il en est, une apologie du catholicisme. J’essaie la contrebande. Concrètement, quand Ardisson m’invite pour parler de mon livre, je dis mon catholicisme et quelle est la grandeur ineffable de ma foi, et pourquoi je l’ai choisie. Et, remarquez, c’est facile car personne pour me huer, ni m’insulter, ni me moquer, finalement. Votre question est bien embarrassante et ma réponse prétentieuse. Veuillez m’en excuser. Ce que j’essaie de défendre, au fond, quand je suis dans le monde, ce n’est pas une identité, ni la mienne ni celle de mes frères chrétiens, mais la révélation inouïe qui nous a été faite. Mais la joie commune de savoir à chaque instant que l’on est sauvé. Mais la douleur de ne pas pouvoir, ne pas savoir, partager les souffrances du Christ. Presque toujours, nous sommes ces cymbales creuses résonnant, parce que l’amour nous manque. L’instrument que l’on emploie pour répandre la nouvelle de la Vie a finalement si peu d’importance. Il faut l’aimer, cet instrument, juste pour ce qu’il est. Pour celui qui me concerne, il est redoutable, et la méfiance à son égard doit être permanente. La sensation de pseudo-pouvoir qu’entraîne l’usage des médias, et leur si fausse gloire spectaculaire cachée derrière, doivent être rejetés jour après jour.
Pour les catholiques en général, il faut d’abord chacun se recueillir et prier pour que le rôle dévolu dans l’économie générale du salut, et l’humilité qui doit accompagner son exercice, nous apparaissent. Il faut au peuple de Dieu, disait saint Bernard, autant de réservoirs que de canaux. Il faut des prêtres, des prophètes, des rois, des capitaines, des lieutenants et cela jusqu’au plus petit soldat (en apparence, pour le monde, le plus petit) dont, du cœur qu’il mettra à l’ouvrage, dépend en réalité l’accomplissement de l’œuvre de sanctification générale de la terre. Pour la situation particulière qui nous occupe, celle des catholiques parmi le monde contemporain, il y a, comme à chaque époque, nécessité de se méfier de ses œuvres et de ses pompes. Il y a aussi, tant son pouvoir est grand aujourd’hui, nécessité de rappeler à tout moment quelle influence il peut avoir sur nos consciences, notamment par toutes les techniques qu’il a à sa disposition, notamment par la raideur plus aiguë qu’il a dessinée à la pente conduisant à la perdition. Le toboggan est bien huilé vers le néant et je peux, et nous pouvons, d’une seconde à l’autre, passant du bréviaire à Internet, quittant le royaume de la paix intérieure atteindre immédiatement aux rives de la pire obscénité. L’absence de transition est le risque  propre à ce monde, qui s’est constitué, Bernanos l’a dit, comme « conspiration permanente contre toute vie intérieure ». Alors, Catholic city  ? Non, mille fois non, encore une fois, car de toute façon, dans Catholic city renaîtront, c’est certain, décuplés, ces périls. Le mal est là, dans le monde, dans moi, jusqu’à la fin, il faut se le mettre dans le crâne. Le plus grand saint n’a pas connu parfaite béatitude ici bas, et nous voudrions, nous, pauvres pécheurs, bâtir la Babel nouvelle qui par nos seules forces conduirait à Dieu ? Malheur à nous si nous caressons ce désir au fond de nos cœurs ! Malheur à nous si nous oublions que là où le péché abonde, la grâce surabondera et surabonde déjà !
Les catholiques ne sont pas complexés, ils manquent simplement à l’espérance. Nous avons été prévenus par celui qui compte chaque cheveu de notre tête que les « enfants des hommes sont plus intelligents que les fils de la Lumière ». Pour y parer, il est requis de nous diligence, labeur, humilité et foi, afin de tenir tout le jour sous les ardeurs du soleil de Satan, jusqu’à ce que les derniers ouvriers aient rejoint la moisson. Alors boxons, mais pas dans le vide. Cognons le monde où ça lui fait mal, dans sa prétention à exclure tout ce qui ne lui est pas asservi. Ne pas se rendre, c’est aussi ne pas fuir. Ne pas se rendre, c’est demeurer écharde dans la chair de ce monde qui a cru déjà triompher, c’est demeurer skandalon, cette pierre où bute le pied dominateur de qui se croit pareil à Dieu. C’est saler ses plaies jusqu’à ce qu’il se rende à l’évidence et revienne à la vie. C’est, tel le dernier juste dans la ville de l’Ancien testament, détourner la colère du Seigneur et appeler sa bénédiction sur les pécheurs. Car si je n’aime que mes amis, quel sera mon mérite, quelle sera ma récompense ?  A une autre époque sont venus à nous des hommes, pêcheurs et culs-terreux, qui bravèrent notre inculte paganisme pour nous apprendre le Salut. A d’autres époques sont sortis de nous des hommes qui ne craignaient pas de porter l’Evangile et la croix vers des rivages inconnus, à des peuples sanguinaires, qui ne tremblaient pas sous la hache, le tomahawk, ni devant le poignard, l’arc, la roue et le gibet qui les attendaient. A une autre époque encore, il y eut chez nous des prêtres et des gens de toutes conditions qui ne manquèrent pas devant l’échafaud industriel où tombaient leurs têtes pour les punir de leur foi. Et nous nous plaignons encore de notre sort.

A propos de la question sur le mariage entre catholique, vous avez récusé la question en raison de la moquerie qu’elle pouvait entraîner (et de fait, nous sommes d’accord sur ce point). Mais pour élargir le débat, la moquerie n’est-elle pas aussi un des éléments de la condition du chrétien ?
Evidemment, si. Mais pourvu que ce soit pour une injuste raison. Heureux sommes-nous si l’on nous persécute, si l’on se moque et si l’on dit toute sorte de mal de nous, mais à cause de Lui. Pas à cause de nos bouffonneries.
 

(à suivre)… 

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15/01/2007

Entretien avec Denis Sureau sur l'État et la société (II)

 

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Suite et fin de l'entretien avec Denis Sureau sur l'État et la société.

 

 4°) Vous estimez que la modernité a perverti la notion de pouvoir, en donnant naissance à l'État moderne. Pouvez-vous nous expliquer la perversion de l'État moderne ?

« Etat moderne », c’est redondant : l’Etat est moderne. Le prince médiéval n’est pas l’Etat. A moins de l’employer abusivement dans un sens tellement large qu’il s’applique à toute forme d’organisation politique (y compris la tribu !), le concept d’« Etat » est une création relativement récente. Cet élément clé de la modernité politique a été élaboré entre 1450 et 1650, théorisé à partir de Jean Bodin (inventeur de la notion de souveraineté) puis développé par les penseurs du libéralisme tels que Hobbes, Locke. D’abord conçu à travers le modèle de la monarchie absolue, la souveraineté étatique et nationale a pris une dimension encore plus subversive au XVIIIe siècle en s’appuyant sur la souveraineté du peuple exprimée dans le contrat social et dont le totalitarisme fut au XXe siècle l’ultime développement.
L’espace politique et social antérieur à l’Etat est un espace « complexe », pour reprendre l’expression de John Milbank en opposition à l’espace « simple » unitaire moderne. Il présente une richesse de relations personnelles et sociales, une variété de libertés et de droits qui appartiennent aux différentes communautés et s’enchevêtrent : la souveraineté est conjuguée au pluriel. Tandis que l’Etat s’est constitué, notamment à l’occasion des guerres qu’il ne cesse d’attiser à son profit (l’Etat fait la guerre, la guerre fait l’Etat), en absorbant progressivement les droits de ces communautés (guildes, provinces etc.), en s’octroyant le monopole de la violence à l’intérieur d’un territoire déterminé, selon la définition classique.

5°) Face à l'État, comment doit agir le catholique aujourd'hui ? Comment notamment faire renaître vraiment de véritables communautés intermédiaires ?

Il y a un préalable d’ordre intellectuel : déconstruire les concepts de la modernité séculière et restaurer une véritable théologie politique. Certes, cela ne suffit pas, mais sans cet exercice, comment concevoir une action politique juste ? Et puis, il faut resocialiser les chrétiens, recommunautariser leur mode de vie. Cela passe par la multiplication d’initiatives de toutes sortes (entreprises, associations, réseaux…) y compris dans le champ économique et social. C’est ce qu’ont fait les militants de Communion de Libération en créant des milliers de coopératives. Ou les entrepreneurs s’inspirant de l’économie de communion des Focolari. Deux exemples parmi beaucoup d’autres. La communauté ecclésiale peut devenir, en tant que contre-société, le site à partir duquel la véritable société peut renaître. Pas demain : dès aujourd’hui. Sans rien attendre de l’Etat.
 

09:28 Publié dans Entretien | Lien permanent | Commentaires (48)