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propriété privée - Page 2

  • Hilaire Belloc, distributisme et propriété privée (VI)

    Plusieurs jours d'absence et un blogue décidément bien vide… Mais il faut dire que Caelum et Terra est un blogue qui a décidé de prendre le temps et son temps, histoire de faire un joli pied de nez à notre époque trop pressée. Et si je vous reparlais du vieux Belloc et de son Essay on the Restoration of Property ? Où en étions nous au fait ? Toujours au chapitre premier de ce texte. La présentation précédente (ici) se terminait par ses mots : "Belloc montre que le capitalisme industriel et libéral d'une part et le socialisme d'autre part sont des erreurs jumelles dans le même souci de produire une masse abondante de biens matériels au détriment de la liberé économique". La suite ? C'est en-dessous.

     

    Un contre-projet de société
    Dans la suite de ce premier chapitre de son essai, Belloc insiste beaucoup sur la philosophie commune du capitalisme libéral et du socialisme.
    f41d12c5d0a6139a4ecd4fbd0d59b41c.jpeg Ce caractère commun se trouve dans la primauté absolue donnée à l'obtention des biens matériels, à la consommation. Cette idée a été développée par Jean-Paul II dans Centesimus annus, notamment au chapitre IV consacré à la propriété privée et à la destination universelle des biens (lire, ici).
    Belloc dénonce lui aussi la philosophie matérialiste propre aux deux systèmes. Ce matérialisme  réduit l'homme au seul facteur économique. Selon cette vision, la finalité de l'économie se trouve en elle-même (la production de biens matériels) et elle n'est plus ordonnée à la vie bonne de l'homme, partie intégrante de sa dignité.2b332bee54f59f1770fdcd6e7ddacdb8.jpeg
    C'est en fonction de ce dernier point que Belloc réaffirme la bonté de la liberté économique, dès lors qu'elle est ordonnée à cette finalité supérieure. Cette bonté de la vie économique implique alors qu'elle ne soit pas limitée à quelques-uns (capitalisme libéral) ou confisqué par l'État (socialisme). D'où encore cette insistance à prôner la large distribution de la propriété privée, ou pour être plus précis encore, une société fondée sur cette large distribution. Pour employer une terminologie plus actuelle, il s'agit donc d'un véritable contre-projet de société, une alternative à la société libérale et/ou à la société socialiste.

    Trois conditions

    Une nouvelle fois, Belloc revient sur les trois conditions pour la réalisation d'une telle société qui n'est pas une solution idéale, mais une solution nécessaire.
    1°) la restauration de la propriété privée n'est pas quelque chose de mécanique. Sa philosophie s'oppose au mécanisme moderne, soubassement idéologique du libéralisme et du socialisme. Elle nécessite un changement d'esprit, de « ton général » écrit Belloc, dans la société. Il faut donc une réforme morale et intellectuelle qui crée un état favorable à la propriété privée.
    2°) Il faut vouloir vraiment la propriété privée, la soutenir, aider son mouvement de restauration.
    3°) L'État, au regard des conditions de départ, a un rôle fondamental à jouer. La solution n'est pas seulement économique et sociale; elle est aussi politique. Il faut des lois pour protéger et encourager la large distribution de la propriété privée.

    L'État servile
    À nouveau – on notera l'insistance –, Belloc dénonce les formes prises par l'État dans une société libérale et dans une société socialiste.
    Dans le premier cas, il s'agit d'un État servile. Pourquoi servile ? Parce qu'il repose sur la servilité, l'esclavage du salariat. Dans l'État servile, il y a peu de capitalistes (d'hommes libres) et beaucoup de salariés (d'esclaves économiques). Dans l'État communiste, il y a l'État (et sa nomenclatura, c'est-à-dire les hommes économiquement libres) et beaucoup de salariés. Il est surprenant de constater que Belloc, évoquant le concept « d'État servile complet » ou total prévoit en quelque sorte notre société. Ce type d'État repose sur une série de lois, où subsistent seulement les individus, la famille étant légalement éliminée, qui reçoivent une certaine somme de revenus nécessaires à maintenir une certaine norme de confort et de loisir. Pour le reste, la liberté économique a quasiment disparu. Une telle société repose sur la confusion entretenue entre richesse et salaire. Le salaire apporte la sécurité mais prive de la liberté. La majorité, en effet, n'a aucune expérience de la liberté économique. Les masses, écrit Belloc, sont tenues vivantes à coup de subvention. Dans l'enfance, dans la maladie et dans la vieillesse.
    Au contraire, la société de la propriété privée largement distribuée implique la diversification, à l'image des familles qui la composent, et la liberté économique. Belloc met cependant en garde contre un effet naturel sinon logique. Même une fois restaurée, la propriété privée doit être maintenue, sauvegardée, défendue car elle aura tendance sinon à retourner dans les mains de quelques-uns, ce qu'il appelle en économie, le capitalisme, et en politique, la ploutocratie.
     

     

     

  • Hilaire Belloc, distributisme et propriété privée (V)

    bab19bfa88a560c48a9b7ef267b7cc4a.jpgPoursuivant ma présentation de An Essay on the Restoration of Property de Hilaire Belloc, j'aborde maintenant les distinctions apportées par Belloc sur le trois types de sociétés qu'il détermine au regard de la question de la propriété privée. Il s'interroge aussi pour savoir si la liberté économique est un vrai bien. Je rappelle que ce présentation concerne pour l'instant le premier chapitre de son essai. Et que ce premier chapitre est en quelque sorte introductif par rapport au reste du livre. 

     

    Trois voies
    Il va cependant plus loin. Il estime que même si l'on faisait disparaître l'insécurité dans laquelle se trouve la propriété privée et l'insuffisance du nombre de propriétaires, cela ne rétablirait pas pour autant la liberté économique. Toujours selon Belloc, il existe trois voies pour supprimer les deux maux indiqués. Deux l'élimineraient sans restaurer la liberté économique alors que la troisième permettrait une renaissance de celle-ci :

    1°) L'Etat servile. C'est un terme qu'affectionne Belloc. Il a déjà consacré un livre, publié en octobre 1912, à ce sujet et sous ce titre. Qu'entend-t-il ainsi ? Dans cet essai, il en donne une définition très limitée par rapport à son livre de 1912. Par ce terme, il désigne une société dans laquelle quelques capitalistes contrôlent les moyens de production et font vivre par le biais du salariat ou à défaut par des subventions, la grande majorité des non-propriétaires.
    2°) L'Etat communiste. L'Etat contrôle le capital et la richesse est distribuée à la population devenue un réservoir de fonctionnaires.
    3°) L'Etat distributiste. Le terme n'est pas utilisé pas Belloc. Je le fais par commodité, en sachant qu'il ne traduit pas tout à fait la pensée bellocienne. Dans ce type de société, suffisance et sécurité peuvent être combinées avec la liberté économique parce que la propriété privée des moyens de production est largement distribuée aux familles et que celles-ci contrôlent ainsi les forces productives et donnent la philosophie générale de cette société.

    La liberté économique est-elle un vrai bien ?
    A ce stade de sa réflexion, Belloc fait en quelque sorte une pause pour s'interroger sur le moyen terme de sa réflexion. Son raisonnement repose sur le fait que la propriété privée largement distribuée assure la liberté économique. Mais celle-ci est-elle un vrai bien ?
    Est bon pour un être humain ce qui perfectionne sa nature. Les actions de l'homme n'ont de valeur morale que si elles sont accomplies selon sa propre initiative et non sous la contrainte.
    Pour Belloc, la liberté économique est donc un bien parce qu'elle engendre des actions diverses chez l'homme, en fonction de ses désirs et qu'elle fait appel à ses facultés créatrices. Sans liberté économique, l'homme ne parvient pas à exprimer cette diversité de la vie. C'est l'uniformité noire et mécanique.

    Le parlementarisme n'est pas la démocratie
    Belloc s'attache ensuite à répondre aux défenseurs du système communiste qui prétendent que la liberté économique existe sans la propriété. Pour Belloc, cet argument vient de la théorie fausse née au moment de la Révolution française et qu'il met en cause sous le nom de parlementarisme. Il refuse que l'on qualifie le système parlementaire de démocratique. Pourquoi ? Le système parlementaire repose sur la délégation, laquelle est donnée à un moment, autour d'une question, d'un programme, plus ou moins clair, plus ou moins formulé. L'émotion joue également un rôle dans le processus de désignation. Le délégué par la suite peut prendre des décisions qui ne correspondent plus aux choix du votant, qui lui-même a pu changer, évoluer. Par ailleurs – c'est l'une des grandes luttes de Belloc –, le parlementarisme conduit au règne de l'oligarchie, réunions de politiciens professionnels.
    Pour Belloc, la délégation détruit la liberté et la propriété par délégation est une contradiction dans les termes. Or la propriété est facteur de liberté…

    Enfin, Belloc montre que le capitalisme industriel et libéral d'une part et le socialisme d'autre part sont des erreurs jumelles dans le même souci de produire une masse abondante de biens matériels au détriment de la liberé économique. 

  • Hilaire Belloc, distributisme et propriété privée (IV)

    Après avoir rappelé le rôle fondamental de la famille au plan économique ainsi que la nécessité de l'échange et de l'État, Hilaire Belloc, dans le premier chapitre de son essai, propose une première définition large de la propriété privée.



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    Première définition de la propriété
    Mais la propriété dans tout cela ? Belloc lui apporte une définition au sens large du terme qui pourra surprendre au premier abord. Il écrit, en effet, que « la propriété est le nom donné au contrôle des moyens de production ». Quand ce contrôle est exercé solidairement par des unités individuelles, nous parlons de « propriété privé ». Quand un grand nombre de familles possèdent la propriété privée, en quantité suffisante, nous pouvons parler de propriété largement distribuée. Pour Belloc donc, la « propriété largement distribuée comme condition de la liberté est nécessaire pour la satisfaction normale de la nature humaine ».
    On touche là au sens du mot distributiste qui, en français du moins, entraîne d'autres interprétations, d'autres compréhensions. Au sens de Chesterton et de Belloc, au sens du courant distributiste catholique anglo-saxon en général, il s'agit bien d'une distribution de la propriété privée ou plus exactement de la possession et du contrôle par le plus grand nombre possible de familles – unité sociale et économique de base – de la propriété.

    Première différence avec le capitalisme libéral
    Quelle est, alors, la différence avec ce que nous entendons habituellement par capitalisme, principalement dans sa version libérale ? Un capitalisme qui défend lui aussi la propriété privée et la vigueur de l'initiative personnelle ! Tout l'essai de Belloc tente de montrer la différence entre le distributisme et le capitalisme. Disons pour l'instant que cette différence porte sur les éléments suivants :

    – Le distributisme s'insère dans une vision chrétienne et morale de la société et de l'économie qui fait que l'un et l'autre sont considérées comme devant permettre une vie suffisamment décente qui elle-même donne la possibilité aux hommes de poursuivre leur fin qui est Dieu, à travers une vie vertueuse, une vie morale. Le capitalisme libéral sépare radicalement la finalité de la vie humaine des moyens mis à la disposition de l'homme. Dans le meilleur des cas, il reconnaît seulement que l'économie ne doit pas se faire au détriment des hommes et il estime que la liberté est le garant de ce respect de l'homme.
    – Le distributisme considère que la famille est la première unité sociale et économique et que l'organisation sociale et économique doit traduire cette priorité. En sens inverse, le capitalisme moderne et industriel ne considère que l'individu, déconnecté de ses responsabilités sociales.
    – Le distributisme considère que la propriété privée doit appartenir, sous une forme ou une autre, au plus grand nombre possible de familles, à toutes les familles. Le capitalisme libéral estime que cette propriété sera le fruit d'une régulation naturelle due à l'échange, au marché. Autrement dit, il postule sans le dire le droit du plus fort.
    – Le distributisme estime que l'Etat a un rôle à jouer pour favoriser les conditions de la liberté économique. Ce rôle est précis et limité. Nous y reviendrons.

    Le rapport à la liberté
    Belloc n'hésite pas à écrire qu'il considère le capitalisme industriel comme une maladie, contraire à la pleine santé morale de la famille. Cette maladie vient du fait que les moyens de production sont la propriété d'un petit nombre. Or la propriété privée des moyens de production est un signe concret de la liberté. Donc la liberté n'est plus la marque du grand nombre.
    Il apporte également quelques distinctions de vocabulaire.
    a) Le capitalisme ne signifie pas une société dans laquelle le capital est accumulé, protégé et investi en partie dans la production de nouvelles richesses. N'importe quelle société, même communiste, possède normalement cette caractéristique.
    b) Le capitalisme ne signifie pas non plus une société dans laquelle les citoyens possèdent le capital.

    Selon Belloc, le capitalisme est une société dans laquelle une minorité contrôle les moyens de production.
     
    À suivre…