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Chesterton - Page 5

  • Les contes de l'Arbalète

    bc763b09d4c11ed60a7bbb42330b9926.jpgOyez ! Oyez ! Rejoignez la Ligue de l'Arbalète qui défend l'honneur des petites choses contre le gigantisme moderne. Rassemblez-vous au sein de cette phalange née d’enjeux aussi fantastiques que politiquement incorrect. Le souffle de l'ancienne chevalerie, de l'amour du pays, de la défense du plus faible, anime cette Ligue pas comme les autres. G.K. Chesterton en est le grand ordonnateur et les éditions de l'Age d'Homme les dispensateurs.

     

    Le mois de janvier, dit-on, est une période difficile. Lendemain de fêtes, reprise du travail froid qui s’installe, compte en banque décidément bien vide. Contre la mélancolie ambiante et la tristesse du temps, un remède à prendre, que dis-je à déguster sans modération : G.K. Chesterton. Et comme les choses ne vont pas toujours aussi mal qu’on le pense, il s’avère que les éditions de l’Age d’homme viennent de publier de l’auteur en question, Les Contes de l’Arbalète.
    Publié dix ans avant la mort de l’écrivain, en 1925, sous le titre Tales of the Long Bow, ce roman avait déjà bénéficié d’une traduction française, déjà à l’Age d’homme, sous le titre Le Club des fous. La nouvelle traduction, réalisée par Gérard Joulié, qui signe également un excellent avant-propos, est agréable et nerveuse. Elle sert bien le texte, même si on s’étonne de trouver au passage une remarque sur la « démocratie participative » (p. 54), absente de l’original anglais. Du Club des fous aux Contes de l’arbalète, on peut s’interroger sur les motivations d’un éditeur ou d’un traducteur, voire des deux, pour transformer un club en conte et des fous en arbalète. Ceux qui auront l’audace de s’engager dans la lecture de ce roman pour entretenir leur « santé mentale » (grand thème chestertonien, s’il en est !), comprendront très vite que ces deux titres ornent à merveille les couvertures d’une même histoire et qu’ils auraient très bien pu servir de sous-titre à l’une ou l’autre version.
    Reste qu’il y a quelque chose de plaisant dans cette référence à l’arbalète puisque chaque chapitre de cette histoire rocambolesque est une flèche, mieux, un carreau, tiré contre le monde moderne, ses pompes et ses œuvres, dans un délicieux éclat de rire permanent. On me demande parfois où trouver des écrits politiques de Chesterton. On s’imagine l’auteur d’Orthodoxie, penché sur son grimoire, élaborant un complexe système politico-social sous arrière-fond théologique. Il y aurait pu y avoir de cela, mais alors Chesterton n’aurait pas été Chesterton.
    Si certains de ces ouvrages sont plus directement politiques – mais à sa manière, qui a de quoi déconcerter dès la première ligne tout cartésien qui se respecte –, il faut aller chercher sa pâture dans plusieurs de ses romans.
    Ici, à travers la constitution de la Ligue de l’arbalète, l’histoire de ses folies et de ses amours, Chesterton aborde ses thèmes de prédilection : la défense de la petite propriété, l’exaltation d’une société rurale et paysanne anti-industrielle (thème que l’on retrouve chez Tolkien, mais exploité d’une autre manière), l’apologie du mariage monogame, fidèle, fondé sur un solide réalisme enveloppé d’idéaux chevaleresques. Voilà pour la face sud, le versant positif de l’édifice chestertonien.
    Face nord, Chesterton ne se prive pas de dénoncer, également, avec une sorte de vision au regard de notre propre monde, l’hygiéniste moderne, la propagande que représente la publicité, la confiscation de la démocratie par une clique oligarchique et ploutocratique, et même, la guerre menée contre le cochon, élevé par l’auteur au rang de symbole de toute une civilisation.
    Autant de bonnes raisons de commencer bien l’année en allant prendre un pinte de bonne humeur au service de bonnes idées. On en redemande.

    Les contes de l’arbalète, G.K. Chesterton, 190 pages, 18€.

    Article paru dans le numéro de janvier 2008 de La Nef (avec l'aimable autorisation de la revue).

    LA NEF – 2, cour des Coulons – F-78810 FEUCHEROLLES
    Tél. : 01 30 54 40 14 – Fax : 01 30 54 40 72
    lanef@lanef.net

  • Le distributisme, cet inconnu (III)

    Troisième volet de l'évocation du distributisme catholique, à l'occasion de la présentation de Distributist perspectives, édité par IHS Press

     

    Illustré par Chesterton, Belloc ou Gill aussi bien que Dorothy Day, chacun à sa manière, chacun en mettant l'accent sur tel ou tel point, le distributisme est rédécouvert aujourd'hui dans le monde catholique anglo-saxon comme un appui ancien pour tenter de résoudre la crise du monde actuel.
    « Redécouvert » n'est d'ailleurs peut-être pas le mot qui convient. En effet, alors que le distributisme se réfère facilement à des modes de vie anciens, propose comme modèle la société médiévale (il faudrait d'ailleurs faire la part du romantisme dans cette vision de ce qui est vraiment l'attachement à des principes immuables), il n'a cessé de vivre et de se développer. Les grands auteurs de référence sont, bien sûr, restés les mêmes – principalement Chesterton et Belloc –, mais les voies suivies par les distributistes ont varié au cours du temps. [Photo : Dorothy Day].
    f263c8ba7b72bbad6aa26208a869af44.jpeg Le Catholic Worker de Dorothy Day et de Peter Maurin, attentif à la vie des plus pauvres, soucieux de vivre avec eux, dans le quotidien de leurs misères, tout en proposant une réadaptation à la vie sociale par le biais des fermes et de la ruralité ne ressemble pas à la Ligue distributiste ni aux traductions directement politiques de ce courant de pensée. Au regard de ses origines, le Catholic worker a d'ailleurs évolué et ne présente plus aujourd'hui une façade uniforme et les accentuations sont diverses, pour ne pas dire parfois divergentes. [Photo : William Cavanaugh].2e58247591722be8ed35a5b230a4ddeb.jpeg
    Des auteurs comme E.F. Schumacher avec Small is beautiful ou Good Work ont enrichi la réflexion distributiste. Celle-ci continue aujourd'hui avec des auteurs comme Joseph Pearce ou Thomas Storck, par exemple, sans parler, sur un plan plus théologique, de William Cavanaugh.  La mondialisation, la disparition du bloc soviétique, la suprématie des Etats-Unis comme seule superpuissance hégémonique, la destruction de l'environnement, ont remis au goût du jour la vision distributiste.
    Un regret : l'influence française semble quasi nulle chez les actuels distributistes. Ils connaissent, bien sûr, les catholiques sociaux français du XIXe siècle, certains ont été en lien avec l'œuvre de Jean Ousset, mais ils ne semblent pas avoir intégré, par exemple, les travaux d'un Louis Salleron (dont le livre Diffuser la propriété est un titre directement distributiste, de même pour ses travaux sur la propriété collective) ni les réflexions plus philosophiques du belge Marcel De Corte. 

  • Petite précision, en passant, sur le distributisme

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     (Gravure sur bois d'Ericl Gill : Zacharie et Elisabeth)
     
     
     
    À la suite de mon premier texte sur le distributisme, une discussion s'est engagée sur le Forum catholique, grâce à l'intervention de X.A. (ici).
    Un des intervenants a placé des liens vers des sites mettant en cause le distributisme. Pourquoi pas ! L'un de ces liens est consacré au sculpteur-typographe Eric Gill, l'une des personnalités de ce courant. Ce lien reprend les accusations portées par Fiona MacCarthy, le dernier biographe de Gill contre celui-ci. Documents à l'appui, ces accusations montrent que Gill fut un détraqué sexuel et un pervers. Les extraits que nous pouvons en lire ne laissent aucun doute à ce sujet. 
    En revanche, ce site américain – dont le sens de la mesure n'est pas exactement la caractéristique première – présente Gill comme le fondateur du distributisme. Que Gill ait incarné une certaine forme de distributisme, c'est exact. En faire le fondateur ou même l'un des fondateurs, c'est abusif et complètement faux. Il n'y a pas de fondateur du distributisme parce qu'il ne s'agit pas d'un mouvement ou d'un parti politique. Il s'agit d'une vision du monde et d'une interprétation (qui peut être discutée) de la doctrine sociale de l'Église, et notamment de Rerum novarum. Gill, avec sa communauté d'artistes de Ditchling, a voulu incarner un mode de vie qui s'inspirait des anciennes Guildes médiévales, ce qui apparemment n'était pas son seul but. Il a davantage marqué son époque par cette tentative de vie communautaire d'artistes (ainsi que par ses œuvres, dont certaines révèlent effectivement ses obsessions) que par une théorisation du distributisme.
    Le raisonnemment sous-jacent au site américain qui met en cause Gill (mais aussi Arthur J.Penty) est le suivant : « Gill est un distributiste; or Gill est un obsédé sexuel, donc les distributistes sont dans l'erreur politique et morale ». On échappe, de peu, à la conclusion qui ferait d'eux tous des obsédés sexuels. Chesterton et Belloc sont donc épargnés sur ce plan-là. Ouf ! Mais on voit le sophisme et le raccourci. Utilisons le même type de procéder, mais appliqué à un autre domaine : « l'abbé X est prêtre, or l'abbé X est pédophile, donc les prêtres sont des pédophiles ». C'est à peu près ce que les grands médias veulent sous-entendre en permanence au sujet de l'Église en nous entretenant jusqu'à plus soif de ce sujet. Preuve que l'on peut se déclarer traditionaliste (c'est le nom du blog américain en question) et tomber dans ce type de panneau.
    Le cas d'Arthur J.Penty est différent. Que lui reproche notre auteur américain ? De n'être pas catholique et d'avoir donné raison à Marx dans son Manifeste distributiste. La conclusion coule de source : si Penty donne raison à Marx, Penty est un fourrier du communisme. Donc le distributisme est un socialisme puisque Penty est un ténor du distributisme. Donc il n'est pas catholique. CQFD.
    En isolant une phrase de son contexte, on peut lui donner toute les significations que l'on veut. Penty reconnaît que face aux conséquences désastreuses de l'industrialisation, Marx a dressé le bon constat. Il lui reproche de n'avoir pas trouvé la bonne solution et il en donne la raison. Pour Penty, celle-ci se trouve dans le fait que libéralisme comme marxisme défendent l'industrialisation, ne remettent pas en cause la société moderne, auquel s'ajoute le fait que Marx entend résoudre le problème par le biais de la lutte des classes.
    La plupart des lecteurs français ignorent qui est Arthur J. Penty. Disons le tout net : beaucoup de catholiques anglo-saxon aussi. Arthur J. Penty n'a pas eu l'aura, la célébrité et la postérité de Chesterton ou même de Belloc. L'assise de sa pensée est moins catholique et donc moins satisfaisante pour nous. Il a eu une vision différente de celle de Chesterton et de Belloc, au point qu'il s'est demandé publiquement, en mai 1926, si l'on pouvait raisonnablement le considérer comme appartenant au courant distributiste. Il a cependant évolué et corrigé sa pensée sur le point important de la propriété privée.
    Et le catholicisme ? Penty est venu du socialisme Fabian au distributisme. Sa pensée a évolué et elle a rencontré pendant un moment le christianisme. Pas suffisamment, hélas. Pas au point en tous les cas de mourir en catholique. Dans son livre Towards a Christian Sociology, Penty tente cependant d'appliquer les principes de la morale chrétienne au drame posé par l'industrialisation. Dans un autre livre, Communism and the Alternative, il montre que le communisme ne peut atteindre son but d'une société communiste parfaite en raison de sa défense de l'industrialisme et de la théorie de la lutte des classes. Il lui oppose les principes du christianisme.
    Par rapport à un Chesterton, par exemple, Penty a l'avantage de ne pas exalter de façon romanesque les Guildes du Moyen-Âge dont il note qu'elles ont fini par se scléroser. Il en défend le principe mais envisage une adaptation à son époque. Il a mené également toute une réflexion sur le rôle de la monnaie. C'est un esprit extrêmement différent de celui de Chesterton et même de Belloc. Moins romanesque, davantage sociologue, plus synthétique et rationnel. Chesterton, qui louera en lui des qualités profondes, lui reprochera de rester influencé par son passé socialiste et d'avoir du mal à se défaire de cette tournure d'esprit qui vise à vouloir tout planifier. Penty reprochera à Chesterton et Belloc de rester influencé par leur passé libéral et d'accorder une place trop importante à la propriété privée. Vaste débat, lié pour une grande part à des tempéraments différents. Je reviendrai sur Arthur J. Penty en présentant bientôt un recueil de ses écrits.