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Belloc - Page 5

  • Hilaire Belloc, distributisme et propriété privée (I)

    Historien, journaliste, romancier et essayiste, un temps député, marin, catholique fervent, Hilaire Belloc (1870-1953) a été, avec son ami et alter ego G.K. Chesterton, le principal penseur du courant distributiste. Son Essay on the Restoration of Property résume sa pensée sur le sujet. Il m'a paru intéressant d'en faire une présentation détaillée dont voici le premier volet. 

     

    4e7e9581702f934d41869264e36b44c9.jpgUn Essai sur la restauration de la propriété d'Hilaire Belloc est certainement l'une des œuvres les plus connues du courant distributiste. Ce petit livre a d'ailleurs été réédité, aux Etats-Unis, par les éditions IHS Press en 2002. Ce court texte sert, en effet, toujours de référence dans les débats et les contributions de ceux qui se reconnaissent dans le distributisme. En France, il reste peu connu. En revanche, dans un livre à paraître fin octobre-début novembre, en langue française, le théologien américain William Cavanaugh y fait directement mention dans sa critique de la société de consommation dans laquelle nous vivons. Je reviendrais d'ailleurs plus largement sur ce nouveau livre prochainement.

    Dans la préface qu'ils ont donnée à cet Essai, les éditeurs remarquent très justement que Belloc ne recourt jamais à des statistiques, à des pourcentages ou à des paramètres comme le PNB alors qu'il aborde directement un sujet économique : la propriété privé des moyens de production. L'économie, elle-même, en effet, a subi une profonde mutation avec le développement des sciences mathématiques, le recourt aux statistiques et la primauté qu'on finit par prendre à l'âge moderne, les sciences expérimentales. Cette mutation a élevé l'économie au rang d'une science, subordonnée d'abord, première ensuite.

    Retour à la racine des choses
    Or, si l'on s'astreint à retourner aux racines des choses, non pour nier l'évolution mais pour mieux la comprendre et, peut-être, remédier à certaines de ses faiblesses, il apparaît clairement que l'économie était directement liée, à l'origine, à la vie domestique. La racine des choses pour un mot, c'est son étymologie. Economie vient de « oikos » qui veut dire maison ou foyer et de « nomos » qui indique l'idée de loi et d'administration. L'économie renvoie donc à l'administration des biens nécessaires à la vie d'une maison, à une famille. Constatant – et contestant aussi – la dérive de l'économie, certains aujourd'hui proposent ainsi de traduire dans le vocabulaire le refus de l'économie moderne et d'utiliser, à la place, dans le sens premier, le terme d' « oeconomie ».

    Conception classique
    Dans la conception classique, le rôle et l'importance de l'économie ne sont pas niés, mais ils sont ordonnés à une finalité plus importante. Dans le De Regno, saint Thomas d'Aquin indique ainsi que le roi a pour tâche de mener ses sujets à une vie bonne et que celle-ci nécessite deux choses. Premièrement d'agir selon la vertu, et, deuxièmement, d'avoir les biens nécessaires pour cette vie vertueuse.  La sagesse populaire a traduit cette dernière considération en disant qu'un ventre affamé n'a pas d'oreilles. A titre de cause dispositive, un certain degré de biens matériels est donc nécessaire pour parvenir à la vie vertueuse.
    Dès lors, quel est l'intérêt de Belloc ? Tout simplement de reprendre toute la question de la propriété privée des moyens de production à l'aune de cette perspective classique. Il libère ainsi l'économie de tout un poids historique et technique; il lui fait subir un aggiornamento salutaire qui permet de reprendre une question essentielle, à la base et à frais nouveaux.

    fd6aa9d1fc437782de706ebc7635e937.jpegSoumettre l'économie à la morale
    Ce faisant, Belloc (dessin) va beaucoup plus loin qu'une simple cure de dégraissage. Il réintroduit la morale dans l'économie et réordonne celle-ci au bien de l'homme. L'économie comme dépendante de la morale est l'un des rappels de l'Eglise. On ne s'étonnera donc pas de trouver ici un accord entre le magistère et le catholique Belloc. Cette demande est aussi, depuis plusieurs années, l'une des revendications de plusieurs courants non-libéraux, qui pour des raisons diverses et variées, contestent la dictature économique commune au libéralisme et au socialisme et veulent remettre l'homme à la première place de leurs réflexions. Le plus souvent, ces derniers ignorent Belloc. Il est à craindre cependant que, s'il le connaissait, ils repousseraient plusieurs de ses affirmations.  Et notamment celles qui sont présentes dans An Essay on the Restoration of Property.

    La difficulté de la restauration de la propriété privée

    Belloc, par un grand souci d'honnêteté d'ailleurs, et aussi parce qu'il en est persuadé, insiste à plusieurs reprises sur la réelle difficulté à son époque de pouvoir commencer à restaurer réellement la propriété. Il ne facilite pas les choses à son lecteur ni ne l'entraîne dans une nouvelle utopie politico-économique. Si cet Essai se lit aisément, sans devoir recourir à des connaissances particulières dans les domaines de la philosophie, de la politique et de l'économie, il n'est en rien romanesque ou romantique.
    Il faut, bien évidemment  faire la part du caractère de l'homme dans le souci de Belloc d'insister sur les difficulés qui se présentent contre la restauration de la propriété privée des moyens de production.  Son grand ami Chesterton n'envisage pas les choses de la même manière. Habitée d'un grand appétit de vivre, il bouscule les difficultés quand il ne les ignore pas tout simplement. Belloc, au contraire, par un souci de réalisme, ne veut rien cacher des difficultés. A plusieurs reprises, il réaffirme que la restauration de la propriété privée des moyens de production est une œuvre difficile qui nécessite plusieurs conditions dont il n'est pas sûr que son époque puisse les remplir.  Et, pour dire vrai, les choses semblent encore pires aujourd'hui. 

     

    A suivre… 

  • Le distributisme, cet inconnu (III)

    Troisième volet de l'évocation du distributisme catholique, à l'occasion de la présentation de Distributist perspectives, édité par IHS Press

     

    Illustré par Chesterton, Belloc ou Gill aussi bien que Dorothy Day, chacun à sa manière, chacun en mettant l'accent sur tel ou tel point, le distributisme est rédécouvert aujourd'hui dans le monde catholique anglo-saxon comme un appui ancien pour tenter de résoudre la crise du monde actuel.
    « Redécouvert » n'est d'ailleurs peut-être pas le mot qui convient. En effet, alors que le distributisme se réfère facilement à des modes de vie anciens, propose comme modèle la société médiévale (il faudrait d'ailleurs faire la part du romantisme dans cette vision de ce qui est vraiment l'attachement à des principes immuables), il n'a cessé de vivre et de se développer. Les grands auteurs de référence sont, bien sûr, restés les mêmes – principalement Chesterton et Belloc –, mais les voies suivies par les distributistes ont varié au cours du temps. [Photo : Dorothy Day].
    f263c8ba7b72bbad6aa26208a869af44.jpeg Le Catholic Worker de Dorothy Day et de Peter Maurin, attentif à la vie des plus pauvres, soucieux de vivre avec eux, dans le quotidien de leurs misères, tout en proposant une réadaptation à la vie sociale par le biais des fermes et de la ruralité ne ressemble pas à la Ligue distributiste ni aux traductions directement politiques de ce courant de pensée. Au regard de ses origines, le Catholic worker a d'ailleurs évolué et ne présente plus aujourd'hui une façade uniforme et les accentuations sont diverses, pour ne pas dire parfois divergentes. [Photo : William Cavanaugh].2e58247591722be8ed35a5b230a4ddeb.jpeg
    Des auteurs comme E.F. Schumacher avec Small is beautiful ou Good Work ont enrichi la réflexion distributiste. Celle-ci continue aujourd'hui avec des auteurs comme Joseph Pearce ou Thomas Storck, par exemple, sans parler, sur un plan plus théologique, de William Cavanaugh.  La mondialisation, la disparition du bloc soviétique, la suprématie des Etats-Unis comme seule superpuissance hégémonique, la destruction de l'environnement, ont remis au goût du jour la vision distributiste.
    Un regret : l'influence française semble quasi nulle chez les actuels distributistes. Ils connaissent, bien sûr, les catholiques sociaux français du XIXe siècle, certains ont été en lien avec l'œuvre de Jean Ousset, mais ils ne semblent pas avoir intégré, par exemple, les travaux d'un Louis Salleron (dont le livre Diffuser la propriété est un titre directement distributiste, de même pour ses travaux sur la propriété collective) ni les réflexions plus philosophiques du belge Marcel De Corte. 

  • Petite précision, en passant, sur le distributisme

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     (Gravure sur bois d'Ericl Gill : Zacharie et Elisabeth)
     
     
     
    À la suite de mon premier texte sur le distributisme, une discussion s'est engagée sur le Forum catholique, grâce à l'intervention de X.A. (ici).
    Un des intervenants a placé des liens vers des sites mettant en cause le distributisme. Pourquoi pas ! L'un de ces liens est consacré au sculpteur-typographe Eric Gill, l'une des personnalités de ce courant. Ce lien reprend les accusations portées par Fiona MacCarthy, le dernier biographe de Gill contre celui-ci. Documents à l'appui, ces accusations montrent que Gill fut un détraqué sexuel et un pervers. Les extraits que nous pouvons en lire ne laissent aucun doute à ce sujet. 
    En revanche, ce site américain – dont le sens de la mesure n'est pas exactement la caractéristique première – présente Gill comme le fondateur du distributisme. Que Gill ait incarné une certaine forme de distributisme, c'est exact. En faire le fondateur ou même l'un des fondateurs, c'est abusif et complètement faux. Il n'y a pas de fondateur du distributisme parce qu'il ne s'agit pas d'un mouvement ou d'un parti politique. Il s'agit d'une vision du monde et d'une interprétation (qui peut être discutée) de la doctrine sociale de l'Église, et notamment de Rerum novarum. Gill, avec sa communauté d'artistes de Ditchling, a voulu incarner un mode de vie qui s'inspirait des anciennes Guildes médiévales, ce qui apparemment n'était pas son seul but. Il a davantage marqué son époque par cette tentative de vie communautaire d'artistes (ainsi que par ses œuvres, dont certaines révèlent effectivement ses obsessions) que par une théorisation du distributisme.
    Le raisonnemment sous-jacent au site américain qui met en cause Gill (mais aussi Arthur J.Penty) est le suivant : « Gill est un distributiste; or Gill est un obsédé sexuel, donc les distributistes sont dans l'erreur politique et morale ». On échappe, de peu, à la conclusion qui ferait d'eux tous des obsédés sexuels. Chesterton et Belloc sont donc épargnés sur ce plan-là. Ouf ! Mais on voit le sophisme et le raccourci. Utilisons le même type de procéder, mais appliqué à un autre domaine : « l'abbé X est prêtre, or l'abbé X est pédophile, donc les prêtres sont des pédophiles ». C'est à peu près ce que les grands médias veulent sous-entendre en permanence au sujet de l'Église en nous entretenant jusqu'à plus soif de ce sujet. Preuve que l'on peut se déclarer traditionaliste (c'est le nom du blog américain en question) et tomber dans ce type de panneau.
    Le cas d'Arthur J.Penty est différent. Que lui reproche notre auteur américain ? De n'être pas catholique et d'avoir donné raison à Marx dans son Manifeste distributiste. La conclusion coule de source : si Penty donne raison à Marx, Penty est un fourrier du communisme. Donc le distributisme est un socialisme puisque Penty est un ténor du distributisme. Donc il n'est pas catholique. CQFD.
    En isolant une phrase de son contexte, on peut lui donner toute les significations que l'on veut. Penty reconnaît que face aux conséquences désastreuses de l'industrialisation, Marx a dressé le bon constat. Il lui reproche de n'avoir pas trouvé la bonne solution et il en donne la raison. Pour Penty, celle-ci se trouve dans le fait que libéralisme comme marxisme défendent l'industrialisation, ne remettent pas en cause la société moderne, auquel s'ajoute le fait que Marx entend résoudre le problème par le biais de la lutte des classes.
    La plupart des lecteurs français ignorent qui est Arthur J. Penty. Disons le tout net : beaucoup de catholiques anglo-saxon aussi. Arthur J. Penty n'a pas eu l'aura, la célébrité et la postérité de Chesterton ou même de Belloc. L'assise de sa pensée est moins catholique et donc moins satisfaisante pour nous. Il a eu une vision différente de celle de Chesterton et de Belloc, au point qu'il s'est demandé publiquement, en mai 1926, si l'on pouvait raisonnablement le considérer comme appartenant au courant distributiste. Il a cependant évolué et corrigé sa pensée sur le point important de la propriété privée.
    Et le catholicisme ? Penty est venu du socialisme Fabian au distributisme. Sa pensée a évolué et elle a rencontré pendant un moment le christianisme. Pas suffisamment, hélas. Pas au point en tous les cas de mourir en catholique. Dans son livre Towards a Christian Sociology, Penty tente cependant d'appliquer les principes de la morale chrétienne au drame posé par l'industrialisation. Dans un autre livre, Communism and the Alternative, il montre que le communisme ne peut atteindre son but d'une société communiste parfaite en raison de sa défense de l'industrialisme et de la théorie de la lutte des classes. Il lui oppose les principes du christianisme.
    Par rapport à un Chesterton, par exemple, Penty a l'avantage de ne pas exalter de façon romanesque les Guildes du Moyen-Âge dont il note qu'elles ont fini par se scléroser. Il en défend le principe mais envisage une adaptation à son époque. Il a mené également toute une réflexion sur le rôle de la monnaie. C'est un esprit extrêmement différent de celui de Chesterton et même de Belloc. Moins romanesque, davantage sociologue, plus synthétique et rationnel. Chesterton, qui louera en lui des qualités profondes, lui reprochera de rester influencé par son passé socialiste et d'avoir du mal à se défaire de cette tournure d'esprit qui vise à vouloir tout planifier. Penty reprochera à Chesterton et Belloc de rester influencé par leur passé libéral et d'accorder une place trop importante à la propriété privée. Vaste débat, lié pour une grande part à des tempéraments différents. Je reviendrai sur Arthur J. Penty en présentant bientôt un recueil de ses écrits.