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Belloc - Page 4

  • Hilaire Belloc, distributisme et propriété privée (IV)

    Après avoir rappelé le rôle fondamental de la famille au plan économique ainsi que la nécessité de l'échange et de l'État, Hilaire Belloc, dans le premier chapitre de son essai, propose une première définition large de la propriété privée.



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    Première définition de la propriété
    Mais la propriété dans tout cela ? Belloc lui apporte une définition au sens large du terme qui pourra surprendre au premier abord. Il écrit, en effet, que « la propriété est le nom donné au contrôle des moyens de production ». Quand ce contrôle est exercé solidairement par des unités individuelles, nous parlons de « propriété privé ». Quand un grand nombre de familles possèdent la propriété privée, en quantité suffisante, nous pouvons parler de propriété largement distribuée. Pour Belloc donc, la « propriété largement distribuée comme condition de la liberté est nécessaire pour la satisfaction normale de la nature humaine ».
    On touche là au sens du mot distributiste qui, en français du moins, entraîne d'autres interprétations, d'autres compréhensions. Au sens de Chesterton et de Belloc, au sens du courant distributiste catholique anglo-saxon en général, il s'agit bien d'une distribution de la propriété privée ou plus exactement de la possession et du contrôle par le plus grand nombre possible de familles – unité sociale et économique de base – de la propriété.

    Première différence avec le capitalisme libéral
    Quelle est, alors, la différence avec ce que nous entendons habituellement par capitalisme, principalement dans sa version libérale ? Un capitalisme qui défend lui aussi la propriété privée et la vigueur de l'initiative personnelle ! Tout l'essai de Belloc tente de montrer la différence entre le distributisme et le capitalisme. Disons pour l'instant que cette différence porte sur les éléments suivants :

    – Le distributisme s'insère dans une vision chrétienne et morale de la société et de l'économie qui fait que l'un et l'autre sont considérées comme devant permettre une vie suffisamment décente qui elle-même donne la possibilité aux hommes de poursuivre leur fin qui est Dieu, à travers une vie vertueuse, une vie morale. Le capitalisme libéral sépare radicalement la finalité de la vie humaine des moyens mis à la disposition de l'homme. Dans le meilleur des cas, il reconnaît seulement que l'économie ne doit pas se faire au détriment des hommes et il estime que la liberté est le garant de ce respect de l'homme.
    – Le distributisme considère que la famille est la première unité sociale et économique et que l'organisation sociale et économique doit traduire cette priorité. En sens inverse, le capitalisme moderne et industriel ne considère que l'individu, déconnecté de ses responsabilités sociales.
    – Le distributisme considère que la propriété privée doit appartenir, sous une forme ou une autre, au plus grand nombre possible de familles, à toutes les familles. Le capitalisme libéral estime que cette propriété sera le fruit d'une régulation naturelle due à l'échange, au marché. Autrement dit, il postule sans le dire le droit du plus fort.
    – Le distributisme estime que l'Etat a un rôle à jouer pour favoriser les conditions de la liberté économique. Ce rôle est précis et limité. Nous y reviendrons.

    Le rapport à la liberté
    Belloc n'hésite pas à écrire qu'il considère le capitalisme industriel comme une maladie, contraire à la pleine santé morale de la famille. Cette maladie vient du fait que les moyens de production sont la propriété d'un petit nombre. Or la propriété privée des moyens de production est un signe concret de la liberté. Donc la liberté n'est plus la marque du grand nombre.
    Il apporte également quelques distinctions de vocabulaire.
    a) Le capitalisme ne signifie pas une société dans laquelle le capital est accumulé, protégé et investi en partie dans la production de nouvelles richesses. N'importe quelle société, même communiste, possède normalement cette caractéristique.
    b) Le capitalisme ne signifie pas non plus une société dans laquelle les citoyens possèdent le capital.

    Selon Belloc, le capitalisme est une société dans laquelle une minorité contrôle les moyens de production.
     
    À suivre… 

  • Hilaire Belloc, distributisme et propriété privée (III)

    ea547c0d4bd6193ab437af6d9c3140e5.jpegEn 1936, Hilaire Belloc publie un petit essai d'une centaine de pages, An Essay on the Restoration of Property qui synthétise ses idées sur le problème de la restauration de la propriété privée telle que l'entend le courant distributiste catholique dont il est l'une des grandes figures. Je continue ici la présentation détaillée des idées de Belloc. Le courant d'idées incarné par Belloc, Chesterton et d'autres, propose une interprétation de la doctrine sociale de l'Église. Ce courant est né après la publication de l'encyclique Rerum Novarum (ici traduction française de cette encyclique). Malgré une certaine éclipse, il n'a pas cessé d'exister et même de se développer dans les pays anglo-saxon, principalement aux États-Unis. Il retrouve une certaine vigueur par sa contestation du primat de l'économie et de la finance, par sa mise en avant du principe de subsidiarité, sa préférence pour ce qui est de taille humaine, son refus du gigantisme anonyme, par son goût prononcé pour l'enracinement, l'insertion de l'homme au sein de la Création, par sa dénonciation des méfaits de l'industrialisme, par son refus de l'impérialisme politique, économique et financier et sa préférence pour les petites nations. On peut, bien sûr, contester la vision distributiste, les idées et les préconisations de ce courant. Au sein d'un catholicisme qui a tendance souvent a baptisé le libéralisme ou le socialisme, voire un mélange des deux, en les gratifiant d'un soupçon de spiritualité, il m'a semblé intéressant de faire connaître un courant souvent ignoré en France et qui entre en accord avec l'interprétation traditionnelle française de la doctrine sociale de l'Église. Dans cette troisième présentation, j'aborde le début du premier chapitre de l'essai de Belloc. Il est consacré à la famille. 

     

    0921f72832e9a78fb6ac416239984f34.jpegLa famille, à la base de la réflexion de Belloc (en photo, Léon XIII)
    Dans le premier chapitre de son essai, Belloc pose en quelque sorte les fondements de sa réflexion. Bien qu'il ne le dise pas et qu'il n'y fasse même pas allusion, il opère ce retour à la racine de l'économie, à savoir cette production et cette gestion des biens nécessaires à la vie décente de la famille. A la base de la réflexion de Belloc se trouve donc :

    – le rappel de ce qu'est la production des richesses et à quoi cette production est ordonnée : la vie saine de la famille;
    – le rappel, qui découle en fait du principe précédent, que la famille, destinatrice de la richesse, doit en contrôler la production.


    Belloc indique clairement que le problème posée par l'économie moderne, depuis l'apparition du capitalisme libéral, découle de l'impossibilité pour les familles de contrôler les moyens de production qui lui sont pourtant et normalement ordonnés, aussi bien dans la société libéralo-capitaliste que dans la société socialo-étatiste. Précisons d'emblée que lorsque Belloc parle des familles, il n'entend nullement certaines familles, une partie des familles ou les grandes familles comme nous avons pu avoir les grandes familles d'industriels. Il entend une société de familles, où toutes les familles, à un degré peut-être plus ou moins importants, ont la propriété de leur outil de production.

    bc24eeca8c4409463b8c5c048296dda8.jpeg On ne fait pas du social avec de l'individuel
    Contrairement à ce que nous pouvons lire, ici ou là, à travers le prisme de bonnes intentions, Belloc n'évoque absolument pas l'individu ou la personne, mais bien la famille. Celle-ci n'est pas un corps intermédiaire entre la personne et l'Etat, au même titre que d'autres groupes sociaux comme les métiers ou les provinces. La famille est bien la cellule de base de la société et cette affirmation constante, dans la philosophie classique comme dans l'enseignement de l'Eglise, implique qu'elle est le socle de la vie sociale et que la société elle-même peut être définie comme une « famille » de familles. L'autre conséquence a été naguère réaffirmée avec force par le philosophe Marcel de Corte. On ne fait pas du social avec de l'individuel. Par nature, l'homme est un animal social. Il ne naît pas comme une monade isolée. Le socle de la société ne peut être qu'une communauté et celle-ci est la famille.

    L'interdépendance des familles
    De son côté, Hilaire Belloc insiste dans ce chapitre sur la nécessaire interdépendance des familles entre elles. L'idéal type est effectivement que la famille contrôle intégralement et toujours l'ensemble de la production nécessaire à sa consommation. Mais, cet idéal s'avère le plus souvent impossible. Ne serait-ce qu'en raison du fait que les familles grandissent, se divisent, créent entre elles des rapports de dépendance et de réciprocité. Belloc le note d'ailleurs : « la multiplicité est essentielle à la vie et l'homme pour être véritablement humain doit être social ».

    a18e87113350a21a8a433319a6aff029.jpeg Deux limites à la vie économique
    De ce caractère social de l'homme découle deux limites apportées à la liberté économique nécessaire pourtant à la vie des familles :
    1°) La Nécessité de l'échange. Chaque famille produira ce qu'elle a de meilleur et vendra son excédent. C'est la spécialisation du travail, auquel on ne peut échapper effectivement dès lors que les producteurs sont multiples.
    2°) La Nécessité de l'Etat. Là où existe une multiplicité de communautés qui débouche sur une plus grande complexité de la vie sociale, un facteur d'unité est nécessaire. Son rôle ? Belloc apporte un élément de réponse en évoquant la justice, l'ordre intérieur, la défense contre l'agresseur extérieur.

     

    À suivre… 

  • Hilaire Belloc, distributisme et propriété privée (II)

    4c50e1f4f0d6f5ebece7396a658c1d23.jpegSuite de la présentation de la réflexion d'Hilaire Belloc sur la propriété privée. Merci de ne pas conclure trop vite dans un sens ou dans un autre. Des lecteurs ont pensé que Belloc avait une conception embrouillé de la propriété privée, alors que je n'avais même pas présenté celle-ci dans le détail.  Pour l'instant, seule ma présentation peut être confuse. Ne pas accuser trop vite Belloc des défauts qui me reviennent éventuellement. Pour le reste, j'entends suivre pas-à-pas l'argumentation de Belloc, ce qui prendra plusieurs textes à paraître prochainement sur ce blogue. Em prime, cette fois-ci un petit extrait cinématographique. Bien français pour sa part.

     

     

    An Essay on the Restoration of Property est paru pour la première fois en 1936, édité par la Distributist league. L'Essai en lui-même comprend sept parties distinctes, précédées d'une préface de l'auteur. Le livre dans sa plus récente édition compte 80 pages (IHS Press).

    Les limites d'un essai

    Dans la Préface qu'il donne à ce travail, Belloc s'attache à lever les équivoques qui pourraient naître de sa défense de la propriété privée. Il prend soin d'indiquer les limites de son travail, précisant qu'il concerne essentiellement l'Angleterre, et surtout l'Angleterre moderne [c'est-à-dire celle qu'il a sous les yeux]. A cela deux raisons. D'abord parce que, selon Belloc, l'Angleterre moderne représente, en 1936, l'état de destruction la plus avancée de la propriété privée des moyens de production. Ensuite, parce que l'Angleterre s'offre immédiatement à son regard, mieux et davantage que les autres pays.
    Il faut tout de suite prendre une première distance critique avec cette affirmation de Belloc. Certes, il part de l'Angleterre de l'époque et tient, dans un souci de réalisme, à rester accroché à cette réalité. Cependant, sa réflexion s'appuie sur des principes permanents qui dépassent très largement l'époque. C'est ce qui fait d'ailleurs que ce texte mérite d'être encore lu aujourd'hui, malgré les inévitables anachronismes.

    La question du comment
    Cette première limite posée, Belloc en annonce immédiatement une autre. Il ne répondra pas à toutes les objections qui existent contre la propriété privée. On peut le regretter (même s'il n'évite pas par la suite la discussion sur tel ou tel point). Un travail systématique de Belloc sur la question aurait – peut-être ? – permis de mieux assurer le travail de restauration de la propriété privée qu'il espérait. Mais, pourquoi cette limite ? Tout simplement parce qu'il entend traiter uniquement la question du « comment » une telle restauration peut s'effectuer dans les conditions de l'Angleterre moderne. Encore une fois, malgré cette affirmation, Belloc ne pourra pas éviter de répondre à des objections car le « comment » vient toujours après le « pourquoi ».

    La question monétaire n'est pas abordée
    e14fe5afd6566673c5a4d8f2cd1232de.jpg Autre limite, qui s'adresse directement aux militants de la Distributist league : il n'aborde pas la question du Crédit social, théorie défendue principalement par le major C.H. Douglas. La théorie créditiste est d'abord, bien qu'elle ne se limite pas à cela, une réflexion sur la monnaie et le revenu. Belloc estime que les deux problèmes – propriété privée et crédit social – ne sont pas directement liés. Son argument ? S'il est vrai qu'il ne peut y avoir de liberté économique sans pouvoir d'achat et s'il est vrai que la liberté économique varie de degré selon le pouvoir d'achat, il n'est pas vrai que le pouvoir d'achat soit équivalent à la liberté économique. C'est un point qui distingue certainement les adeptes purs du Crédit social des Distributistes bellociens. Belloc utilise à ce sujet une analogie environnementale ou sportive (c'est selon) : « si vous essayez de persuader les gens de vivre sur terre plutôt que dans l'eau, vous n'avez pas besoin d'ajouter un chapitre sur l'art de la natation ».

    L'esclavage du salaire
    Ces limites posées, affirmées, peu explicitées malgré tout, Belloc prend soin (j'ai déjà insisté là-dessus) d'affirmer que la restauration de la propriété privée des moyens de production sera une œuvre difficile, de longue haleine, qui s'étendra sur plusieurs générations. Pourquoi cette difficulté ? Parce que la pratique et l'habitude de « l'esclavage du salaire » se sont installées durablement dans la société.
    Malgré cette insistance, un point d'action politique émerge, comme au détour, comme en passant : il faut promouvoir, dans cette œuvre de restauration de la propriété privée des moyens de production, ce qui est particulier, local, et au moins au début, petit.
    Pour Belloc, une chose est claire cependant. Le choix se trouve entre la propriété et l'esclavage. Il n'y a pas, selon lui, d'alternatives.