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Réflexions - Page 5

  • Hilaire Belloc, distributisme et propriété privée (VII)

    cacb2beb6b796870c1552736df31f0c8.jpegAvant de donner la suite de l'essai de Hilaire Belloc sur la propriété, occasion de plusieurs textes sur le sujet (voir le début ici), petite précision générale. Les chapitres de An essay on the restauration of property ne portent pas de titre. Chacun pourtant est consacré à une question spécifique. L'ensemble est composé de sept chapitres. Le premier chapitre posait les fondements de la réflexion de Belloc et indiquait les limites de celle-ci ainsi que les conditions nécessaires à une restauration large de la propriété privée. Désormais, Belloc va entrer dans la discussion d'une question particulière. À chaque fois, le début de son chapitre va indiquer le sujet qu'il développe ensuite au long de sa réflexion.
     
    Dans le chapitre II, il s'agit encore de répondre (rapidement) à quelques objections. Belloc commence par deux arguments avancés par les socialistes :
    1°) le premier lie capitalisme industriel et propriété privée;
    2°) le second estime que la vision distributiste est juste dans une société pré-industrielle et fausse dans l'ère industrielle et, ajoutons, dans l'ère post-industrielle.
    Belloc estime que ces objections sont historiquement et philosophiquement fausses. Selon lui, la propriété privée a été historiquement confisquée ou détruite parce que les conditions de son existence ont été anéanties. Les conséquences de ce fait sont doubles :
    – développement de la ploutocratie au plan politique;
    – essor du capitalisme au plan économique.
    Pour lui, au regard de l'histoire de l'Angleterre, une sorte de prolétariat existait déjà vers la fin de ce qu'on appelle le moyen âge. Il affirme ainsi que le premier grand coup porté fut la destruction des Guildes est la saisie de la propriété universitaire, à l'époque de la Réforme. Par ailleurs, il récuse l'affirmation selon laquelle le machinisme ait favorisé automatiquement le capitalisme. Belloc n'est clairement pas un luddite (sur ce sujet, voir ici, et ). Postulant que l'homme contrôle les machines, il estime qu'une partie de celles-ci ont, en effet, permis une plus grande centralisation pendant que l'utilisation d'autres a favorisé une plus grande décentralisation.

    Sept étranges raisons
    Par la suite, Belloc s'attache surtout à énumérer les sept arguments par lesquels une société saine, normalement humaine, où la propriété est largement distribuée, peut dégénérer en une société où les moyens de production sont contrôlés ou confisqués par un petit nombre.
    1°) plus une unité de production est grande moins elle est coûteuse au plan des frais généraux. La seule limite serait la difficulté d'organisation, de plus en plus surmontée par la pratique et le développement d'organisations perfectionnées.
    2°) plus une unité de production est grande, mieux elle peut investir dans l'achat de machines ou dans la publicité.
    3°) plus une unité de production est grande, plus les banques lui feront confiance et lui feront crédit;
    4°) plus une unité de production est grande, plus elle diminue ses coûts et peut vendre à prix réduit.
    5°) Plus une unité de production est grande, mieux elle peut accumuler du capital.
    À partir de là, Belloc semble changer de registre. Il passe de la considération de la grande unité de production aux effets de la ploutocratie. Il ne faut pas oublier que pour lui la ploutocratie est la traduction politique du « big is better » au plan économique.
    6°) puisqu'une fois établie la ploutocratie favorisera des lois entrant dans sa logique, autant préférer dès maintenant les grandes unités de production.
    7°) Une fois établie, la ploutocratie corrompra la justice, autant préférer dès maintenant les grandes unités de production.

    Ces deux derniers arguments sonnent étrangement puisqu'ils laissent entendre qu'il faut se rallier à un régime politico-économique en fonction de ses maux après son établissement. En fait, Belloc présente ici, en résumé, les arguments de ses adversaires, se laissant entraîné par la fatalité ou le sens de l'histoire, souvent rebaptisé, dans la sphère non marxiste, progrès.
     
     
    À suivre… 

  • Hilaire Belloc, distributisme et propriété privée (VI)

    Plusieurs jours d'absence et un blogue décidément bien vide… Mais il faut dire que Caelum et Terra est un blogue qui a décidé de prendre le temps et son temps, histoire de faire un joli pied de nez à notre époque trop pressée. Et si je vous reparlais du vieux Belloc et de son Essay on the Restoration of Property ? Où en étions nous au fait ? Toujours au chapitre premier de ce texte. La présentation précédente (ici) se terminait par ses mots : "Belloc montre que le capitalisme industriel et libéral d'une part et le socialisme d'autre part sont des erreurs jumelles dans le même souci de produire une masse abondante de biens matériels au détriment de la liberé économique". La suite ? C'est en-dessous.

     

    Un contre-projet de société
    Dans la suite de ce premier chapitre de son essai, Belloc insiste beaucoup sur la philosophie commune du capitalisme libéral et du socialisme.
    f41d12c5d0a6139a4ecd4fbd0d59b41c.jpeg Ce caractère commun se trouve dans la primauté absolue donnée à l'obtention des biens matériels, à la consommation. Cette idée a été développée par Jean-Paul II dans Centesimus annus, notamment au chapitre IV consacré à la propriété privée et à la destination universelle des biens (lire, ici).
    Belloc dénonce lui aussi la philosophie matérialiste propre aux deux systèmes. Ce matérialisme  réduit l'homme au seul facteur économique. Selon cette vision, la finalité de l'économie se trouve en elle-même (la production de biens matériels) et elle n'est plus ordonnée à la vie bonne de l'homme, partie intégrante de sa dignité.2b332bee54f59f1770fdcd6e7ddacdb8.jpeg
    C'est en fonction de ce dernier point que Belloc réaffirme la bonté de la liberté économique, dès lors qu'elle est ordonnée à cette finalité supérieure. Cette bonté de la vie économique implique alors qu'elle ne soit pas limitée à quelques-uns (capitalisme libéral) ou confisqué par l'État (socialisme). D'où encore cette insistance à prôner la large distribution de la propriété privée, ou pour être plus précis encore, une société fondée sur cette large distribution. Pour employer une terminologie plus actuelle, il s'agit donc d'un véritable contre-projet de société, une alternative à la société libérale et/ou à la société socialiste.

    Trois conditions

    Une nouvelle fois, Belloc revient sur les trois conditions pour la réalisation d'une telle société qui n'est pas une solution idéale, mais une solution nécessaire.
    1°) la restauration de la propriété privée n'est pas quelque chose de mécanique. Sa philosophie s'oppose au mécanisme moderne, soubassement idéologique du libéralisme et du socialisme. Elle nécessite un changement d'esprit, de « ton général » écrit Belloc, dans la société. Il faut donc une réforme morale et intellectuelle qui crée un état favorable à la propriété privée.
    2°) Il faut vouloir vraiment la propriété privée, la soutenir, aider son mouvement de restauration.
    3°) L'État, au regard des conditions de départ, a un rôle fondamental à jouer. La solution n'est pas seulement économique et sociale; elle est aussi politique. Il faut des lois pour protéger et encourager la large distribution de la propriété privée.

    L'État servile
    À nouveau – on notera l'insistance –, Belloc dénonce les formes prises par l'État dans une société libérale et dans une société socialiste.
    Dans le premier cas, il s'agit d'un État servile. Pourquoi servile ? Parce qu'il repose sur la servilité, l'esclavage du salariat. Dans l'État servile, il y a peu de capitalistes (d'hommes libres) et beaucoup de salariés (d'esclaves économiques). Dans l'État communiste, il y a l'État (et sa nomenclatura, c'est-à-dire les hommes économiquement libres) et beaucoup de salariés. Il est surprenant de constater que Belloc, évoquant le concept « d'État servile complet » ou total prévoit en quelque sorte notre société. Ce type d'État repose sur une série de lois, où subsistent seulement les individus, la famille étant légalement éliminée, qui reçoivent une certaine somme de revenus nécessaires à maintenir une certaine norme de confort et de loisir. Pour le reste, la liberté économique a quasiment disparu. Une telle société repose sur la confusion entretenue entre richesse et salaire. Le salaire apporte la sécurité mais prive de la liberté. La majorité, en effet, n'a aucune expérience de la liberté économique. Les masses, écrit Belloc, sont tenues vivantes à coup de subvention. Dans l'enfance, dans la maladie et dans la vieillesse.
    Au contraire, la société de la propriété privée largement distribuée implique la diversification, à l'image des familles qui la composent, et la liberté économique. Belloc met cependant en garde contre un effet naturel sinon logique. Même une fois restaurée, la propriété privée doit être maintenue, sauvegardée, défendue car elle aura tendance sinon à retourner dans les mains de quelques-uns, ce qu'il appelle en économie, le capitalisme, et en politique, la ploutocratie.
     

     

     

  • Le Premier pouvoir

    e4c914b1a52f8d66401a224dfb1a98d0.jpgL'une des meilleurs émissions, et des plus écoutées de France Culture, avec celle d'Alain  Finkielkraut, a été supprimée à l'été 2006. L'affaire n'est pas nouvelle et elle a occupé pendant les semaines suivantes les colonnes de la presse.

    Le Premier pouvoir de la journaliste Élisabeth Lévy avait eu le malheur de déplaire. David Kessler, directeur de France Culture et ancien conseiller de Lionel Jospin, a donc décidé de ne pas l'inscrire dans la grille des programmes de la rentrée suivante. Dans sa dernière émission, intitulée Spécial dernière : inventaire avant liquidation, Élisabeth Lévy déclarait :
    « Nous l’avions dit dès la première. Nous allions parler de corde dans la maison d’un pendu. Avons-nous trop tiré sur cette corde ? En tout cas, le Premier Pouvoir ne reprendra pas à la rentrée. Vous avez été nombreux à vous en indigner. Soyez-en remerciés. Penser la société des médias – titre emprunté à la revue Le Débat-, ce programme ambitieux a été le nôtre pendant deux années. Les médias détiennent un pouvoir croissant, parfois exorbitant, nous l’avons souvent dit ici. Il serait fâcheux que celui-ci s’exerce sans contre-pouvoir. Alors que les citoyens accordent de moins en moins de crédit à ceux qui ont pour mission de les informer, nombre d’acteurs du système médiatique ont compris qu’ils avaient tout intérêt à se soumettre à une critique libre et pluraliste. »
    Dans un livre paru cette année (mais dans un autre monde, celui d'avant les élections. Comme le temps passe et c'est l'un des problèmes majeurs posés à la presse aujourd'hui : se laisser dévorer par Chronos au point de ne plus avoir le recul nécessaire, la distance pour appréhender un événement), Élisabeth Lévy revient sur cette affaire. Elle tente de l'analyser parce qu'au-delà de cette mésaventure, difficile à vivre au plan humain et professionnel, elle estime que la suppression de cette émission révèle beaucoup de la réalité des médias aujourd'hui.
    Longtemps présenté comme un contre-pouvoir moderne, un facteur essentiel de l'édification de la démocratie, le monde médiatique a subi une mutation que la journaliste résume ainsi : « la plupart des gens pressentent que les journalistes ont cessé d'être un contre-pouvoir pour s'intégrer au système du pouvoir ». Certes, ce ressenti n'est pas tout à fait exact, et Élisabeth Lévy est à la fois trop bonne journaliste et connaît trop bien son monde, pour réduire le monde médiatique et son évolution à une simple fascination/complicité avec le pouvoir. Il faudrait d'ailleurs définir plus clairement la nature de celui-ci. Politique ? Financier ? Idéologique ?
    Sans entrer dans ces détails, l'intérêt du retour sur un épisode douloureux opéré par la journaliste est finalement d'expliquer qu'il n'y a même pas besoin de l'appel à la théorie du complot ou à la pression exercée sur la hiérarchie pour comprendre la disparition d'une émission comme Le Premier pouvoir. Il était, en fait, impossible et impensable qu'un média consacre une émission à décortiquer les travers, les égarements, les fautes, du monde médiatique. Ouvrir cette lucarne, offrir cette possibilité, lever un coin de ce voile, consistait finalement à découdre semaine après semaine (dans le cas d'une émission hebdomadaire comme Le Premier pouvoir) les fils de la tunique. Renvoyer, par un jeu de miroir, son image à soi-même revenait trop à destabiliser volontairement le système qui aujourd'hui repose sur un fragile équilibre, difficile à cerner et donc à décrire, mais dans lequel, assurément, le monde médiatique occupe une place.
    Pourtant l'expérience avait été tentée. Et, avec une journaliste dont la réputation de grande gueule et de chercheuse d'ennuis, n'est plus à démontrer. On peut se demander pourquoi ? Une des hypothèses pourrait être que, finalement, le système a besoin de générer en son sein sa propre contestation pour conserver le masque de la vertu démocratique. Une Élisabeth Lévy ou un Éric Zemmour par exemple (il y en a d'autres).
    L'explication n'est pas tout à fait convaincante, non plus. Elle repose sur une volonté a priori, une décision arrêtée de plus ou moins longue date. Dans quelle mesure, en effet, un système se pense-t-il ? Certes, il génère, au long d'un processus historique, certains effets. Dont éventuellement celui de laisser naître ses propres critiques. Mais si c'est bien le cas, pourquoi alors avoir supprimé l'émission Le Premier pouvoir qui semblait si bien remplir ce rôle ?
    b383c9402a4dd1d88be039d0f2ba66b8.jpg La réponse est peut-être ailleurs. Elle est suggérée par la journaliste quand elle écrit : « le 'pouvoir' médiatique est un pouvoir sans visage. Et, c'est une première dans l'histoire de l'humanité, ce pouvoir à vocation planétaire, s'exerce non pas par la coercition, mais par la séduction. Nous sommes tous les acteurs consentants d'un étrange Truman show. Sauf qu'il n'y a personne derrière la caméra. Big brother is watching you – rien de nouveau. Sauf que, comme disait Flaubert, Big brother c'est moi ». La remarque est importante. S'il y a un système politico-médiatico-idéologique, il n'est peut-être plus adéquat de le distinguer du reste de la société. Il y a eu une sorte de fusion, à force d'influence et d'imprégnation lente. La distinction chère aux maurrassiens – le pays réel et le pays légal; le pays réel contre le pays légal – est facteur d'espérance, mais rend-t-elle compte de la réalité à l'heure des émissions de téléréalité ? Pour une minorité, certainement. Mais peut-on réduire le pays réel à cette minorité ? Rien n'est moins sûr. Si tous ceux qui dénonçaient les méfaits de la télévision, le mauvais travail des journalistes (pas un dîner sans entendre parler de ces « journaleux » qui manipulent, disent n'importe quoi, sont vendus, etc.), se plaignent en un mot de la presse en général, éteignaient leur poste de télévision, la nuit paradoxalement se verraient mieux. Le noir du soir retrouverait de sa consistance sans la petite lucarne lumineuse qui brille dans tous les foyers. Pourtant, personne n'a perçu cette révolte du pays réel. Ce dernier continue de lire la presse qu'il dénonce ou de regarder la télévision qui l'insupporte. Cette révolution silencieuse et pacifique n'a jamais vu le jour. Elle semble même impossible. On ne vit pas en dehors du monde. On ne s'exclut pas de la réalité. Nous estimons tous que ce que nous renvoie le monde médiatique est la réalité. Le pays réel a fusionné avec le pays légal. Il n'y a pas eu de noces. Un simple concubinage, qui n'aura pas de Pacs. Pas besoin, plus personne n'y fait plus attention. Élisabeth Lévy le dit autrement : « il est difficile de se départir de la conviction que l'on pourrait rendre les médias plus vertueux, les remettre dans le droit chemin. Nous ne voyons pas qu'ils sont le droit chemin ».
    c9e80016131a7a5c9aff700718d35949.jpeg Si Le Premier pouvoir, inventaire après liquidation (éditions Climats) est un retour sur l'épisode douloureux de la fin de cette émission, c'est aussi, on le voit, une réflexion sur la place des médias dans notre monde, sur leur fonctionnement et sur le sens de notre société. La première partie de l'ouvrage est consacrée à cet effort d'interprétation, sous le titre, Sixième étage, porte A. La seconde est un florilège des « conducteurs » d'émission et un reflet des thèmes abordés par la journaliste et son équipe. Élisabeth Lévy s'interroge malgré tout : « Sur un terrain aussi miné que les médias, l'autocensure peut vite devenir un réflexe (Louis Veuillot disait la même chose au XIXe siècle, ndPM). Je me suis souvent demandé comment j'aurais évoqué à France Culture un scandale mettant en cause l'un de mes employeurs si le cas s'était présenté ». On ne lui a pas laissé la possibilité de donner une réponse concrète à cette question. L'émission a été supprimée.