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Réflexions - Page 3

  • Le nouveau bal des girouettes

    Saint-Pierre-apôtre-Vatican-Rome.jpgJe ne suis pas vaticaniste et, vu ce qui se passe depuis une semaine (et même un peu plus) j’en remercie le Ciel. Le métier de vaticaniste n’est pas facile. Il faut connaître non seulement les rouages de l’Église, mais aussi les hommes de l’Église. Ceux qui sont à Rome ; ceux qui ont été à Rome ; ceux qui ne sont pas à Rome ; ceux qui pourraient être à Rome et, enfin, ceux qui rêvent d’être à Rome. Il faut aussi connaître la doctrine de l’Église. Au minimum son petit catéchisme, même si celui-ci a disparu. On se consolera avec le Compendium, mais l’ont-ils lu ?

    À part, un très très petit nombre de vaticanistes, personne n’avait prévu l’élection du cardinal Bergoglio au siège de Pierre. Et moi qui ne suis pas vaticaniste, je ne l’avais pas prévu non plus.

    Et j’avais encore moins prévu la suite.

    La suite ? Comment dire ? Nous assistons, en effet, à un étrange spectacle. Nous voyons, par exemple, des cardinaux conclavistes racontant tranquillement et publiquement sur leurs blogs ou à la presse des épisodes du conclave. Ils ont pourtant promis sur les saints Évangiles de ne pas révéler un iota de ce qui se passerait dans la sainte enclave.

    Je suis père de famille et j’ai appris à mes enfants qu’une promesse engageait et que les saints Évangiles n’étaient pas un livre parmi d’autres, mais la Parole même de Notre Seigneur. Devant ce spectacle, que vais-je leur dire désormais ? Qu’il y a une loi pour nous laïcs et une autre loi pour les cardinaux ?

    Mais le spectacle ne s’arrête pas ici. Là aussi, comment dire exactement ? Les mots m’échappent pour décrire l’étrange situation à laquelle nous assistons. Situation tellement étrange que je suis même, ici, obligé de prendre mes précautions, en prévenant que ce que je vais écrire n’est pas une critique du nouveau pape.

    Non, mais c’est une critique du bal des girouettes auquel nous assistons.

    Nous lisons sous la plume de sérieux vaticanistes – ceux qui hier se sont trompés du tout au tout et qui aujourd’hui n’en font nullement repentance – ; nous lisons donc que François Ier est le pape de la simplicité et qu’il est le pape de la rupture.

    Pape de la simplicité ? Est-ce à dire que Benoît XVI n’était ni humble ni simple ? Est-ce à dire que saint Pie X n’était pas simple ? Est-ce à dire qu’aucun pape avant le pape actuel ne fut humble et simple ? Il y a là non seulement un emballement dans le commentaire – car tous ils disent la même chose – mais un mensonge.

    Le site Benoît et moi l’a montré très justement à propos d’un fait précis et je renvoie à la lecture éloquente de cet article.

    François Ier, un pape de rupture ? Ceux qui écrivent de telles choses comprennent-ils les mots qu’ils utilisent ? En qualifiant ainsi un pontificat à peine commencé, sur un pontife dont on sait très peu de choses, mesurent-ils qu’au regard de la doctrine catholique ils torpillent celui qu’ils veulent encenser ?

    La rupture n’a jamais été catholique puisque l’Église repose justement sur la transmission et la continuité. Certes un pape peut donner des inflexions et des directions nouvelles, mais s’il rompt avec ses prédécesseurs, d’une certaine manière, il se met hors course. C’est tellement vrai que Paul VI tout en assurant avoir introduit une « nouvelle messe » a tenu à dire qu’elle s’inscrivait dans la continuité de la messe précédente, ce que nous avons du mal à voir, avouons-le.

    Les vaticanistes et les prélats qui parlent aujourd’hui nous montrent un spectacle affligeant. Hier, ils se réclamaient de l’autorité de Benoît XVI pour légitimer leurs prises de position et leurs actions. Aujourd’hui, ils n’ont que les mots de rupture, de changement, de transformation à la bouche. Un vaticaniste oppose même « l’autorité cléricale autoritaire » (sic) d’hier à « l’autorité d’estime » de celui qui n’a encore pris vraiment aucune décision. Les vaticanistes sont tellement collés à l’événement qu’ils sont submergés par l’émotion et incapables du moindre recul. Ils étaient hier pour Benoît XVI ; ils lui opposent maintenant François Ier. Ils brûlent ce qu’ils ont (trop) adoré, allant du connu à l’inconnu, drogués par l’effervescence et la chaleur romaine. Au lieu de maintenir la distance, ils se noient dans l’événement. Ce bal des girouettes va se terminer par un appel au Samu.

    Il est étonnant de voir leur réaction quand nous osons proclamer notre attachement à la papauté. Pour les vaticanistes, il s’agit là d’un signe d’opposition au pape actuel, qu’ils traitent sur le registre de la dérision et de la psychanalyse de bazar. Or, n’est-ce pas eux qui glosent dans la pamoison sur le fait que François Ier a déclaré que le pouvoir est un service ? À vrai dire, le pape n’a fait qu’énoncer la vision catholique traditionnelle du pouvoir. Faut-il leur rappeler, à ces grands experts, que le pape a pour titre « serviteur des serviteurs de Dieu ». S’ils l’ignorent qu’ils aillent vérifier dans l’Annuaire pontifical, à la page consacrée au pape.

    En tant que catholiques, nous devons bien sûr être attachés au pape et à la personne du pape. Non pas parce qu’il s’agit d’un magicien, du super curé du monde et du personnage le plus charismatique de la planète. Tout simplement parce qu’il est le vicaire du Christ et le successeur de Pierre. Au-delà de ses mérites et de ses défauts, la fonction papale ne lui appartient pas. Elle est le bien commun de l’Église, qu’il rend certes visible à sa manière. La véritable humilité consiste à se fondre en elle et à se laisser épouser par elle. Il faut du temps. Mgr Tardini a témoigné que Pie XII lui-même – pourtant au service de la curie depuis le début de sa carrière sacerdotale et ancien secrétaire d’État – a mis plusieurs semaines avant d’entrer complètement dans son rôle nouveau, qui dépasse pour une part les forces humaines. Bien qu’il fut préparé à ce poste, le pape Pacelli aura mis du temps. On comprend mieux ainsi pourquoi il aura fallu du temps aussi à Benoît XVI hier, et aujourd’hui à François Ier, pour se laisser investir par la fonction suprême.

    La papauté est trop importante pour être abandonné aux ratiocinations des vaticanistes, aux feux médiatiques et au bal des girouettes. Après cette semaine importante pour l’Église, ils seraient temps qu’ils se taisent et qu’ils entrent en retraite. 

  • Une vision pour notre temps

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    Certainement, l'avez-vous déjà lu ? Mais, permettez-moi de m'attarder sur le message du Pape Benoît XVI pour la Journée mondiale de la paix qui se déroulera le 1er janvier prochain. Intitulé, « Si tu veux construire la paix, protège la création », ce message est profondément ratzinguérien. Je renvoie pour cela aux pages écrites ici au sujet d'un livre signé du cardinal Ratzinger (ICI, , et ).

    Ce nouveau message, qui s'inscrit également dans la suite de certains textes du pape Jean-Paul II et lds messages précédents de Benoît XVI, résume bien les raisons d'être de ce modeste blogue. Les passages ci-dessous l'expriment bien, me semble-t-il. Les intertitres sont de Caelum et Terra.


    À la racine une vision de l'homme

    « Toutefois, il faut considérer que la crise écologique ne peut être appréhendée séparément des questions qui s'y rattachent, étant profondément liée au concept même de développement et à la vision de l'homme et de ses relations avec ses semblables et avec la création. Il est donc sage d'opérer une révision profonde et perspicace du modèle de développement, et de réfléchir également sur le sens de l'économie et de ses objectifs, pour en corriger les dysfonctionnements et les déséquilibres. L'état de santé écologique de la planète l'exige; la crise culturelle et morale de l'homme le requiert aussi et plus encore, crise dont les symptômes sont évidents depuis un certain temps partout dans le monde.[8] L'humanité a besoin d'un profond renouvellement culturel; elle a besoin de redécouvrir les valeurs qui constituent le fondement solide sur lequel bâtir un avenir meilleur pour tous. Les situations de crise qu'elle traverse actuellement - de nature économique, alimentaire, environnementale ou sociale - sont, au fond, aussi des crises morales liées les unes aux autres. Elles obligent à repenser le cheminement commun des hommes. Elles contraignent, en particulier, à adopter une manière de vivre basée sur la sobriété et la solidarité, avec de nouvelles règles et des formes d'engagement s'appuyant avec confiance et avec courage sur les expériences positives faites et rejetant avec décision celles qui sont négatives. Ainsi seulement, la crise actuelle devient-elle une occasion de discernement et de nouvelle planification. »


    La responsabilité de l'homme

    « L'harmonie entre le Créateur, l'humanité et la création, que l'Écriture Sainte décrit, a été rompue par le péché d'Adam et d'Ève, de l'homme et de la femme, qui ont désiré prendre la place de Dieu, refusant de se reconnaître comme ses créatures. En conséquence, la tâche de «soumettre» la terre, de la «cultiver et de la garder» a été altérée, et entre eux et le reste de la création est né un conflit (cf. Gn 3, 17-19). L'être humain s'est laissé dominer par l'égoïsme, en perdant le sens du mandat divin, et dans sa relation avec la création, il s'est comporté comme un exploiteur, voulant exercer sur elle une domination absolue. Toutefois, la véritable signification du commandement premier de Dieu, bien mis en évidence dans le Livre de la Genèse, ne consistait pas en une simple attribution d'autorité, mais plutôt en un appel à la responsabilité. Du reste, la sagesse des anciens reconnaissait que la nature est à notre disposition, non pas comme «un tas de choses répandues au hasard»,[10] alors que la Révélation biblique nous a fait comprendre que la nature est un don du Créateur, qui en a indiqué les lois intrinsèques, afin que l'homme puisse en tirer les orientations nécessaires pour «la garder et la cultiver » (cf. Gn 2, 15).[11] Tout ce qui existe appartient à Dieu, qui l'a confié aux hommes, mais non pour qu'ils en disposent arbitrairement. Quand, au lieu d'accomplir son rôle de collaborateur de Dieu, l'homme se substitue à Lui, il finit par provoquer la rébellion de la nature «plus tyrannisée que gouvernée par lui».[12] L'homme a donc le devoir d'exercer un gouvernement responsable de la création, en la protégeant et en la cultivant. »


    Le caractère moral de l'économie

    « Il n'est pas difficile dès lors de constater que la dégradation de l'environnement est souvent le résultat du manque de projets politiques à long terme ou de la poursuite d'intérêts économiques aveugles, qui se transforment, malheureusement, en une sérieuse menace envers la création. Pour contrer ce phénomène, en s'appuyant sur le fait que «toute décision économique a une conséquence de caractère moral»,[16] il est aussi nécessaire que l'activité économique respecte davantage l'environnement. Quand on utilise des ressources naturelles, il faut se préoccuper de leur sauvegarde, en en prévoyant aussi les coûts - en termes environnementaux et sociaux -, qui sont à évaluer comme un aspect essentiel des coûts mêmes de l'activité économique. Il revient à la communauté internationale et aux gouvernements de chaque pays de donner de justes indications pour s'opposer de manière efficace aux modes d'exploitation de l'environnement qui lui sont nuisibles. Pour protéger l'environnement, pour sauvegarder les ressources et le climat, il convient, d'une part, d'agir dans le respect de normes bien définies, également du point de vue juridique et économique, et, d'autre part, de tenir compte de la solidarité due à ceux qui habitent les régions plus pauvres de la terre et aux générations futures. »


    Changer de style de vie

    « il est nécessaire que les sociétés technologiquement avancées soient disposées à favoriser des comportements plus sobres, réduisant leurs propres besoins d'énergie et améliorant les conditions de son utilisation (...).Je souhaite donc l'adoption d'un modèle de développement basé sur le caractère central de l'être humain, sur la promotion et le partage du bien commun, sur la responsabilité, sur la conscience d'un changement nécessaire des styles de vie et sur la prudence, vertu qui indique les actes à accomplir aujourd'hui en prévision de ce qui peut arriver demain. »


    Sortir de la consommation

    « Il est nécessaire, enfin, de sortir de la logique de la seule consommation pour promouvoir des formes de production agricole et industrielle respectueuses de l'ordre de la création et satisfaisantes pour les besoins essentiels de tous. La question écologique ne doit pas être affrontée seulement en raison des perspectives effrayantes que la dégradation environnementale dessine à l'horizon; c'est la recherche d'une authentique solidarité à l'échelle mondiale, inspirée par les valeurs de la charité, de la justice et du bien commun, qui doit surtout la motiver. »


    La technique n'est pas un absolu

    « «la technique n'est jamais purement technique. Elle montre l'homme et ses aspirations au développement, elle exprime la tendance de l'esprit humain au dépassement progressif de certains conditionnements matériels. La technique s'inscrit donc dans la mission de «cultiver et de garder la terre» (cf. Gn 2, 15), que Dieu a confiée à l'homme, et elle doit tendre à renforcer l'alliance entre l'être humain et l'environnement appelé à être le reflet de l'amour créateur de Dieu ».


    Un véritable changement moral et... politique

    Il apparaît toujours plus clairement que le thème de la dégradation environnementale met en cause les comportements de chacun de nous, les styles de vie et les modèles de consommation et de production actuellement dominants, souvent indéfendables du point de vue social, environnemental et même économique. Un changement effectif de mentalité qui pousse chacun à adopter de nouveaux styles de vie, selon lesquels «les éléments qui déterminent les choix de consommation, d'épargne et d'investissement soient la recherche du vrai, du beau et du bon, ainsi que la communion avec les autres hommes pour une croissance commune», devient désormais indispensable. On doit toujours plus éduquer à construire la paix à partir de choix de grande envergure au niveau personnel, familial, communautaire et politique.


    Défendre la Création plutôt qu'un écologisme horizontal et anti-humain

    « une conception correcte de la relation de l'homme avec l'environnement ne conduit pas à absolutiser la nature ni à la considérer comme plus importante que la personne elle-même. Si le Magistère de l'Église exprime sa perplexité face à une conception de l'environnement qui s'inspire de l'éco-centrisme et du bio-centrisme, il le fait parce que cette conception élimine la différence ontologique et axiologique qui existe entre la personne humaine et les autres êtres vivants. De cette manière, on en arrive à éliminer l'identité et la vocation supérieure de l'homme, en favorisant une vision égalitariste de la «dignité» de tous les êtres vivants. On se prête ainsi à un nouveau panthéisme aux accents néo-païens qui font découler le salut de l'homme de la seule nature, en son sens purement naturaliste. L'Église invite au contraire à aborder la question de façon équilibrée, dans le respect de la «grammaire» que le Créateur a inscrite dans son œuvre, en confiant à l'homme le rôle de gardien et d'administrateur responsable de la création, rôle dont il ne doit certes pas abuser, mais auquel il ne peut se dérober. »


    La technique comme absolu est aussi un danger

    « la position contraire qui absolutise la technique et le pouvoir humain, finit par être aussi une grave atteinte non seulement à la nature, mais encore à la dignité humaine elle-même. »


    Ce message du Pape, que l'on trouvera dans son intégralité ICI s'adresse aux hommes de bonne volonté, mais aussi aux Catholiques. Il est grand temps que la défense de la culture de vie ne se limite pas seulement aux questions touchant la morale sexuelle, qu'il s'agit bien sûr de ne pas oublier, mais s'étende à toutes les dimensions de la vie humaine.


  • John Senior et l'IHP (1)

     L'annonce de la nomination de Mgr James D. Conley comme évêque de Denver (USA) m'a conduit à expliquer pourquoi cette nouvelle constitue un signe positif en raison des liens du nouvel évêque avec l'œuvre de John Senior (1923-199). Peu connu en France, ce dernier méritait d'être présenté, ce que j'ai fait ici et . Je complète cette présentation par une explication du travail réalisé au sein « Integrated Humanities program » (IHP) de l’Université de Kansas, dans le texte ci-dessous. 

     

    1006723336.jpg1973487378.jpgPeut-on changer les choses en enseignant les Humanités ? Pour incongrue qu’elle paraisse, la question mérite d’être posée au regard de l’expérience menée dans les années soixante-dix par le professeur John Senior à l’Université de Kansas. Changer le cours des choses, voire du monde ? Assurément, John Senior aurait été étonné de voir attribuer à son travail de professeur une telle ambition. Plus simplement, il entendait accomplir son devoir d’état d’enseignant de la meilleure façon, en relation constante avec la vérité. Au fond, ce n’est que depuis quelques années que les Américains puis les Européens se rendent compte que ce faisant il a peut-être accompli une œuvre profonde de restauration.
    Cette œuvre porte un nom : « Integrated Humanities program » (IHP) de l’Université de Kansas.
    Tout commence en 1971, à une époque particulièrement troublée pour les universités américaines. C’est l’heure du grand chambardement, de la révolte étudiante sur fond de refus de la guerre du Vietnam, de la contestation érigée en règle morale, de la drogue et de la libération sexuelle. À l’université de Kansas, les étudiants se plaignent aussi d’être enseigné par des vacataires et de subir un programme très fragmenté sans aucun lien avec les questions fondamentales de l’existence. Cette année- là, trois professeurs John Senior, Dennis B. Quinn (photo de gauche) et Franklyn C. Nelick (photo de droite) mettent donc au point un programme d’enseignement des Humanités.

    Une méthode curieuse
    La méthode de ces trois professeurs est curieuse. Elle n’est ni révolutionnaire ou moderne, ni conservatrice. Il ne s’agit pas d’amphi où les étudiants peuvent se transformer en professeur ou remettre en question l’héritage passé. Il ne s’agit pas non plus d’un cours magistral. D’abord éducateurs, les trois professeurs de l’IHP ont saisi que les bouleversements étudiants sont le reflet d’une crise profonde, d’une quête de sens, de jeunes bousculés par la modernité et ses contemporaines incarnation. Ils savent qu’il faut d’abord impérativement répondre à cette soif profonde. Il sera toujours temps ensuite d’apprendre les techniques pour être un bon ingénieur, un bon fermier ou un bon journaliste. Au préalable, il faut apprendre d’abord à être un homme, au sens plein du terme. Élementaire ? Oui, élémentaire bon sens, sauf que personne n’y pense et n’y songe, et que l’enseignement se réduit souvent à un bourrage de crâne de notions diverses et variées, transmises et intégrées sans ordre. Or, le propre du sage, explique saint Thomas d’Aquin, est d’ordonner.
    Comment faire lorsqu’on est simplement professeur d’université ? Proposer de puiser dans la grande expérience de l’humanité qui se trouve dans les grands classiques. Recourir à cette somme et à cette richesse à la portée de tous. À partir du moment où l’on ouvre la porte pour pénétrer dans ce domaine. À partir du moment où l’on donne le goût de lire et d’approfondir.

    Surtout ne pas prendre de notes
    L’enseignement à l’IHP se déroulait de manière simple. Il y avait des cours magistraux, mais les étudiants ne devaient pas prendre notes. Ils leur étaient tout simplement interdit d’écrire. Ils devaient… écouter. Ils devaient réapprendre à exercer leurs sens externes et internes (entendre, voir, mémoriser, imager). Deux fois par semaine, pendant une heure et vingt minutes, ils assistaient au spectacle unique d’entendre la conversation qui se déroulait devant eux entre John Senior, professeur de littérature classique et Quinn et Nelick, professeurs d’anglais.

     

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    L'amphi Smith 

    De quoi parlaient-ils ? Il ne s’agissait pas d’un café du commerce, mais d’une conversation partant de l’Odyssée d’Homère ou de La République de Platon et établissant des liens et des connexions avec d’autres œuvres classiques. La matière de l’enseignement était donc la littérature classique, l'histoire et la philosophie. Aux témoignages des étudiants, ce spectacle était fabuleux et le silence régnait dans la salle sauf quand les étudiants partaient en de véritables éclats de rire… Silence et rire, un réapprentissage utile dans une époque qui se prenait trop au sérieux tout en oubliant la valeur de la contemplation.
    Entre deux conférences, le mardi et le jeudi, des groupes d’étudiants se réunissaient pour retenir par cœur des poèmes. Ils se retrouvaient aussi avec leurs professeurs la nuit pour contempler les étoiles, prennaient des cours de calligraphie, apprenaient des chansons anciennes, dont des chansons à boire, qu’ils chantaient en chœur. Le but était de rééduquer les sens pour offrir à ces étudiants des villes la possibilité de rencontrer le réel. Chaque printemps, un grand bal rassemblait élèves, professeurs et parents pour danser des valses. Les filles s’habillaient avec leur plus belle robe, de préférence fabriquée par leurs soins ; les garçons louaient un habit de soirée, dans la plus pure tradition anglo-saxonne.

    Retrouver un mode d'être
    On l’aura compris, il s’agissait avant toute chose de retrouver un mode d’être et de transmission de l’enseignement plutôt que d’acquérir un grand nombre de connaissances. Le modèle était directement l’enseignement du moyen âge, avec les arts libéraux et la lectio médiévale à voix haute qui donne l’occasion au professeur de livrer un commentaire en direct. Le sens des nuances était donné directement par le ton employé par le professeur. Les trois professeurs aimaient à utiliser l’analogie du groupe de jazz classique improvisant sur un thème bien connu. C’est exactement ce qu’ils faisaient. Et, bien sûr, les étudiants avaient l’occasion de poser des questions après les cours, de rencontrer les professeurs et de nouer des amitiés profondes. C’est ainsi qu’un nouvel évêque américain a eu John Senior comme parrain lors de son entrée dans l’Église catholique. Il faut dire que la devise de l’IHP était « nascantur in admiratione ».

    La haine du laïcisme

    Pourquoi l’IHP est-il mort ? En raison de son succès et de la haine du laïcisme. Pour aller aux sources de la civilisation occidentale, un voyage était chaque année organisée. En Irlande ou en France, par exemple. C’est ainsi que les étudiants découvrirent l’abbaye Notre-Dame de Fontgombault et que certains choisirent d’y rester. C’en était trop. L’administration fit tout pour tuer cette source de conversion à la vérité catholique.


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    Ci-dessus : le journal The Kansas City Times symbolise le problème posé par l'IHP :
    des hippies se transforment au point de devenir des moines. Intolérable pour le laïcisme.

     

     

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     Le symbole de l'IHP

    Annexe :

    La brochure de l'IHP pour l'année universitaire 1976 indique la liste de livres suivantes :

    Semestre I
    L'Odyssée et L'Iliade d'Homère
    La République de Platon
    Les Fables d'Ésope
    Les Guerres médiques d'Hérodote
    L'Orestie d'Eschyle

    Semestre II
    L'Énéide de Virgile
    La guerre des Gaules de Jules César
    Vies parallèles de Plutarque
    De natura rerum de Lucrèce
    De Officiis de Cicéron

    Semestre III
    Le Nouveau Testament
    Les Confessions de saint Augustin
    La Chanson de Roland
    Mémoire sur les croisades
    Sir Gauvain et le chevalier vert
    Consolation de la philosophe de Boèce
    Les Fioretti de saint François
    Les contes de Canterbury de Chaucer

    Semestre IV

    Don Quichotte de Cervantès
    Autobiographie de Cellini
    Henry IV de Shakespeare
    Hamlet de Shakespeare
    Méditations de Descartes
    Dialogues sur la religion naturelle de Hume
    Ivanhoé de Walter Scott
    Réflexions sur la révolution française de Burke
    Sélections sur l'éducation de Newman et Huxley

     

     

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    L'écusson de l'IHP