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06/02/2008

Et si on reparlait de Chesterton

c02595f1614d7050438362d97121234d.jpegQuel est le point commun entre le sociologue Marcel Gauchet, le député souverainiste Paul-Marie Coûteaux, l’écrivain flamboyant Maurice G. Dantec, l’économiste David Friedman, le romancier Jean Echenoz, le penseur catholique Jean Madiran ou le journaliste anti-mondialiste, Eric Zemmour ? Ne cherchez pas, vous ne trouverez pas ! La réponse se trouve outre-Manche. À un moment ou l’autre, ils ont tous cité l’écrivain catholique Chesterton.
Chesterton ? Oui, Chesterton ! Gilbert Keith Chesterton pour être plus précis. D’ailleurs, la liste ne s’arrête pas là. On a même vu un Commissaire européen, Philippe Busquin agrémenter un discours à la "Friedrich-Ebert-Stiftung", le 18 janvier 2001, d’une référence à Chesterton. Comme quoi, tout est possible !
G. K. Chesterton est aujourd’hui en France l’un des auteurs les plus cités en même temps qu’il est l’un des moins lus. On pille son œuvre, mais on ne sait pas que c’est une œuvre. On se contente d’à peu près, de citations toutes faites et souvent mal recuites. Dernier exemple en date : Eric Zemmour. Dans le grand cirque de Ruquier, il dénonce les bons sentiments des membres de l’Arche de Zoé en appelant à la rescousse G.K. Chesterton. Sûr de son fait, il lance que les idées modernes sont des idées chrétiennes devenues folles. Dans une Tribune du Figaro du 8 novembre, intitulée très justement « Nicolas Sarkozy ou le soixante-huitard malgré lui », le journaliste récidive en affirmant que « le néocolonialisme humanitaire » « prouve une fois encore, selon le mot de Chesterton, que « le monde est plein d’idées chrétiennes devenues folles ».
 
Quand Zemmour se trompe
90de09f7e1e10b1baf7a87953c4b8bb9.jpegBingo ! Ce n’était pas mal vu. Sauf que ce n’est pas tout à fait bien vu. La phrase renvoie à l’un des best-sellers de Chesterton : Orthodoxie. Au chapitre III, l’écrivain anglais ne parle pas d’idées, mais de vertus : « Le monde moderne est envahi de vieilles vertus chrétiennes devenues folles. ». Ni le texte original en anglais, ni les traductions françaises ne parlent d’idées mais bien de vertus qui sont, selon Chesterton, une réalité profondément incarnée et passionnelle, « le heurt entre deux passions apparemment opposées ». Pas question, bien sûr, d’intenter à Éric Zemmour un procès en citations mal formulées. Disons simplement qu’il est le dernier exemple en date de la situation paradoxale de Chesterton en France. Inconnu, au mieux mal connu, mais souvent utilisé tant certaines de ses phrases font mouche.
Heureusement, Chesterton n’est pas un homme à se laisser faire. Il revient en force en ce début d’année, avec la publication de deux ouvrages. Le bruit court même que son héros de prêtre-détective, le Father Brown, pourrait lui aussi opérer un retour remarqué dans les rayons de nos librairies, malgré sa discrétion constitutionnelle. On parle même d’un recueil qui aiderait les journalistes trop pressés à faire des citations… exactes !
Pour l’heure, il convient assurément de se plonger dans Les Contes de l’Arbalète (1), paru aux éditions de l’Age d’homme et déjà présenté rapidement sur ce blogue (ici). Précédemment publié chez le même éditeur sous le titre Le Club des fous, ce roman profite d’une nouvelle et magnifique traduction de Gérard Joulié qui signe un avant-propos montrant sa parfaite connaissance de Chesterton et de son œuvre. Avec cet ouvrage, il nous est livré un véritable carquois de huit contes, qui s’imbriquent les uns dans les autres, pour faire flèche de tout bois. Cible visée ? Le monde moderne dans sa version mercantile et capitaliste, le vieux monde essoufflé à force d’être repu et engraissé, sans rêve parce que sans poésie.
 
Les désordres de la City
ebf923841826a3161112276b51c70bbf.jpg Les héros des Contes de l’arbalète ont décidé de relever chacun un défi parce que résonnent en eux les vieux échos du monde médiéval et qu’ils sont décidés à ne pas laisser régner trop longtemps le désordre établi de la City. Ils veulent remettre le monde à l’endroit parce qu’il ne tourne décidément pas rond. Qui sont-ils  ? Des êtres de chair et de sang, traversés de passions et d’idéaux, amoureux, excentriques et pourtant attachés à l’ordre vrai des choses. Petit signe qui trouvera un écho à notre époque où s’entremêlent politiquement et hygiéniquement corrects, l’un d’entre eux se croise pour défendre les cochons dont on veut interdire l’élevage et que Chesterton élève au rang de symbole de la civilisation.
Sous ses vrais airs de contes fantastiques, ce roman propose un véritable manifeste politique. Mais attention : cartésien, s’abstenir ! Que l’on n’attende  pas ici un exposé systématique des idées politiques chestertoniennes même si elles ne cessent pas de vivre et de s’incarner à travers ces contes. En tout point, Chesterton est un anti-Marx comme il est un anti-Adam Smith. Il n’en partage pas les idées, mais il ne recourt pas non plus à la même façon de s’exprimer. On le lui a d’ailleurs souvent reproché…
Quoi qu’il en soit, pour ceux qui savent lire, il défend ici la petite propriété et la nécessité de sa distribution sur une large échelle tout autant que la société rurale anti-industrielle traversée des idéaux médiévaux. Il pourfend la publicité et la confiscation du pouvoir par une clique oligarchique et ploutocratique. Sous le nom de Ligue de l’arbalète, il transpose dans un univers romanesque une partie de l’histoire de la Ligue distributiste fondée par ses soins et ceux de son alter ego, l’écrivain franco-britannique, Hilaire Belloc.
Les critiques, qui avaient tous des liens avec les puissants du jour, décidèrent que ce livre était un mauvais roman. Les lecteurs de Chesterton eurent un avis opposé. On a oublié les critiques, et grâce à Gérard Joulié et les éditions de l’Age d’homme, Les Contes de l’Arbalète sont à nouveau disponibles en langue française.
 
Contes métaphysico-policiers 
ec7da9159ef77aa2e0fd70fa2c4df73c.jpgNaguère publié chez Glénat, sous le titre La Tour de la trahison (mais devenu introuvable et recherché par les collectionneurs), un autre livre de Chesterton nous revient lui aussi avec un nouveau nom : Le Jardin enfumé (2). Il s’agit en fait du même ouvrage, l’éditeur ayant juste inversé l’ordre des contes et donné au recueil le titre du premier. On se hasarderait à la pire déconvenue si l’on tentait de donner un bref aperçu des trois contes de ce recueil. Mise à part la date de leur composition – 1919 et 1920 –, aucun point commun entre eux. Aucun, vraiment ? Si, bien sûr, le talent de l’auteur. Mais c’est un peu facile. Disons alors que ces histoires semblent nous mener nulle part et parviennent toujours à nous conduire là où nous ne pensions pas aller. Ajoutons enfin l’ambiance qui combine merveilleusement le fantastique et le récit policier. Pas de visée politique ici, mais de purs joyaux de la littérature, bousculant avec force les convenances d’un ordre trop bourgeois et mettant notre intelligence sans cesse en éveil. À l’évidence, un bon remède contre la grisaille du monde moderne.



1) 190 pages, 18€
2) Éditions L’Arbre vengeur, 162 pages, 11€


31/01/2008

La Tyrannie technologique

0be36b537365decee92347b919a56a01.jpgTéléphones portables, iPod, agendas électroniques sont devenus aujourd’hui des objets très accessibles. Un regard dans la rue, et la démonstration est faite. Un voyage en train et les sonneries de téléphone crépitent. Une fin de réunion et les agendas sortent des vestons. Une sortie d'école et la musique s'envole.
Face à cette déferlante, le livre La Tyrannie technologique, critique de la société numérique, ne fera certainement pas le poids. Publié par une petite maison d’éditions (1), il n’aura pas le bonheur d’être distribué à grande échelle. Pas de distribution pour les ennemis de la distribution. Logique ! Au demeurant, c’est un livre qu’il convient de lire, non pour conclure toujours et partout dans le même sens que les auteurs, mais pour sortir au moins le temps d’une lecture de l’unanimisme panurgien qui est trop souvent le nôtre devant la société numérique.
Depuis une dizaine d’années, nous assistons à un accroissement de la place (sans parler des parts du sacro-saint marché) prise par les produits technologiques censés améliorer notre quotidien sans que nous prenions le temps de nous interroger sur cette véritable révolution et ses éventuelles conséquences. Les chiffres parlent : 80 % de la population française possède aujourd’hui un téléphone portable contre moins de 5 % dix ans plus tôt. Pourquoi, et comment, ce qui n’apparaissait que comme un rêve est devenu une « nécessité absolue » pour autant de nos concitoyens ?
Posée ainsi, la question risque d’être encore piégée. Elle isole un produit alors qu’il n’est que le révélateur d’un problème plus large. Si la question ne tourne qu’autour du téléphone portable, les arguments ne manquent pas pour dire son utilité dans telle ou telle circonstance. Même chose pour la télévision ! Isolée comme problème, elle trouve, pour sa défense, autant d’avocats qu’il y a de bonnes émissions et d’excellents films qui sont diffusés au moins une à deux fois par an.
L’intérêt de ce livre est justement de refuser d’isoler tel produit comme problème pour s’interroger sur le phénomène de société que révèlent ces produits considérés dans leur globalité. Même s’ils s’appuient sur des exemples précis, les auteurs les envisagent toujours dans leurs conséquences sociales. Il ressort de ces études que les nouvelles technologies sont non seulement les produits fétiches d’industries soucieuses avant tout de rentabilité, mais qu’elles détruisent les formes anciennes de sociabilité et d’organisation en promouvant l’individualisme, la vitesse, l’immédiateté, la superficialité, le profit… Hasard ?
En tant que catholiques, nous pouvons ajouter que le matérialisme et l’impossibilité de la contemplation et du silence (et Dieu se révèle dans le silence) sont aussi les fruits amers de cette techonologie omniprésente, omnidévorante.


1°) Cédric Biagini, Guillaume Carnino, Celia Izoard, et collectif, La Tyrannie technologique, critique de la société, L’Échappée, 256 p., 12€. Sur les éditions L'Échappée, j'ai déjà exprimé quelques réserves ici.

25/01/2008

Les contes de l'Arbalète

bc763b09d4c11ed60a7bbb42330b9926.jpgOyez ! Oyez ! Rejoignez la Ligue de l'Arbalète qui défend l'honneur des petites choses contre le gigantisme moderne. Rassemblez-vous au sein de cette phalange née d’enjeux aussi fantastiques que politiquement incorrect. Le souffle de l'ancienne chevalerie, de l'amour du pays, de la défense du plus faible, anime cette Ligue pas comme les autres. G.K. Chesterton en est le grand ordonnateur et les éditions de l'Age d'Homme les dispensateurs.

 

Le mois de janvier, dit-on, est une période difficile. Lendemain de fêtes, reprise du travail froid qui s’installe, compte en banque décidément bien vide. Contre la mélancolie ambiante et la tristesse du temps, un remède à prendre, que dis-je à déguster sans modération : G.K. Chesterton. Et comme les choses ne vont pas toujours aussi mal qu’on le pense, il s’avère que les éditions de l’Age d’homme viennent de publier de l’auteur en question, Les Contes de l’Arbalète.
Publié dix ans avant la mort de l’écrivain, en 1925, sous le titre Tales of the Long Bow, ce roman avait déjà bénéficié d’une traduction française, déjà à l’Age d’homme, sous le titre Le Club des fous. La nouvelle traduction, réalisée par Gérard Joulié, qui signe également un excellent avant-propos, est agréable et nerveuse. Elle sert bien le texte, même si on s’étonne de trouver au passage une remarque sur la « démocratie participative » (p. 54), absente de l’original anglais. Du Club des fous aux Contes de l’arbalète, on peut s’interroger sur les motivations d’un éditeur ou d’un traducteur, voire des deux, pour transformer un club en conte et des fous en arbalète. Ceux qui auront l’audace de s’engager dans la lecture de ce roman pour entretenir leur « santé mentale » (grand thème chestertonien, s’il en est !), comprendront très vite que ces deux titres ornent à merveille les couvertures d’une même histoire et qu’ils auraient très bien pu servir de sous-titre à l’une ou l’autre version.
Reste qu’il y a quelque chose de plaisant dans cette référence à l’arbalète puisque chaque chapitre de cette histoire rocambolesque est une flèche, mieux, un carreau, tiré contre le monde moderne, ses pompes et ses œuvres, dans un délicieux éclat de rire permanent. On me demande parfois où trouver des écrits politiques de Chesterton. On s’imagine l’auteur d’Orthodoxie, penché sur son grimoire, élaborant un complexe système politico-social sous arrière-fond théologique. Il y aurait pu y avoir de cela, mais alors Chesterton n’aurait pas été Chesterton.
Si certains de ces ouvrages sont plus directement politiques – mais à sa manière, qui a de quoi déconcerter dès la première ligne tout cartésien qui se respecte –, il faut aller chercher sa pâture dans plusieurs de ses romans.
Ici, à travers la constitution de la Ligue de l’arbalète, l’histoire de ses folies et de ses amours, Chesterton aborde ses thèmes de prédilection : la défense de la petite propriété, l’exaltation d’une société rurale et paysanne anti-industrielle (thème que l’on retrouve chez Tolkien, mais exploité d’une autre manière), l’apologie du mariage monogame, fidèle, fondé sur un solide réalisme enveloppé d’idéaux chevaleresques. Voilà pour la face sud, le versant positif de l’édifice chestertonien.
Face nord, Chesterton ne se prive pas de dénoncer, également, avec une sorte de vision au regard de notre propre monde, l’hygiéniste moderne, la propagande que représente la publicité, la confiscation de la démocratie par une clique oligarchique et ploutocratique, et même, la guerre menée contre le cochon, élevé par l’auteur au rang de symbole de toute une civilisation.
Autant de bonnes raisons de commencer bien l’année en allant prendre un pinte de bonne humeur au service de bonnes idées. On en redemande.

Les contes de l’arbalète, G.K. Chesterton, 190 pages, 18€.

Article paru dans le numéro de janvier 2008 de La Nef (avec l'aimable autorisation de la revue).

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