Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

21/01/2010

La France contre les robots


Image 1.pngContrairement à nombre de mes amis, et de certains petits marquis des lettres, je n'ai pas pour Georges Bernanos une révérence absolue. Je reconnais cependant qu'il s'agit de l'un des plus grands écrivains du XXe siècle. Je reconnais également que sa voix est puissante et qu'elle porte loin, malgré le temps qui passe. Je me reconnais même en nombre de ses idées et pour autant, je ne communie nullement au culte bernanosien, dont je ne suis pas même sûr qu'il soit digne de lui, esprit libre et sans école, ni même qu'il lui aurait plu. Par-dessus tout, je déteste le qualificatif de « prophète » qui lui est souvent attribué, non pas parce qu'il s'agit de lui, Bernanos, mais parce que certains milieux du catholicisme français en usent avec une telle abondance que ce terme a fini par perdre de sa rudesse et de sa franchise. Un prophète auquel tous rendent les honneurs en est-il encore un ? Les prophètes sont faits pour mourir lapidés.

S'il vous plaît, donc, ne faites pas de Bernanos un prophète, vous le rabaissez au niveau du premier saltimbanque venu, qui semble dire des choses nouvelles aussi vieilles que le monde. Plus que tout, pour moi, Bernanos est une voix qui dérange, qui tonne, qui claque, qui dit mille vérités au milieu de quelques erreurs, de quelques partis pris. Et ce sont ces vérités qu'il faut entendre, à défaut de toujours les comprendre. Or, ce sont justement les partis pris de Bernanos que les petits marquis de la littérature continuent de bégayer, enfourchant courageusement l'opposition à Maurras, la lutte contre Franco, la dénonciation de Pétain, à l'heure où tout le troupeau bêle la même chanson. Bernanos dénonçant Franco, il y avait des raisons. Bernanos s'en prenant à Vichy, il y avait des explications. Mais les petits marquis reprenant ce type de discours, il y a vraiment de quoi rire ou pleurer, c'est selon l'humeur.

Tout cela étant dit, je suis d'autant plus libre pour conseiller la lecture de La France contre les robots que les éditions du Castor Astral viennent de rééditer. Je suis d'autant plus libre que les premières lignes m'ont exaspéré, Bernanos chantant la résistance à l'heure où le meilleur de ses idéaux est bafoué par une Libération qui a vite tourné au règlement de compte, dans la pire tradition qui soit, celle de la foule révolutionnaire. Je ne trouve pas que notre écrivain se montre là grand prophète. La Résistance, dans un pays libéré de l'Occupant ennemi, nous a ramené le vieux système des partis, la collusion avec le communisme, l'hypocrisie des politiciens professionnels, le règne des profiteurs et les prébendes diverses. On aurait aimé que Bernanos le vît en commençant son livre le 5 janvier 1945. Or, ce n'est pas le cas. Et c'est donc pour une autre raison qu'il convient de lire ce livre. Pour le reste, laissons les historiens démêler les actions humaines, leurs mobiles et leurs portées.

Dans La France contre les robots, Bernanos va au cœur de la mutation du monde moderne tel qu'il s'expose sous ses yeux au point d'aveugler alors le plus grand nombre. Il souligne avec justesse que « ce monde s'est fondé sur une certaine conception de l'homme commune aux économistes anglais du XVIIIe siècle, comme à Marx ou à Lénine ». Cette vérité est tellement aveuglante qu'elle n'est toujours pas reconnue aujourd'hui. Dans certains milieux, on s'obstine à mettre en avant le libéralisme, censé s'opposer au marxisme, alors qu'il repose sur une même vision de l'homme. Avec précision, Bernanos rétorque que, dans les deux cas, on réduit l'homme aux facteurs économiques. Mais il va plus loin. Il annonce, ce que Jacques Ellul s'emploiera à expliciter, que désormais « le progrès n'est plus dans l'homme, il est dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain ». Ils n'étaient pas nombreux alors à mettre le doigt sur ce danger interne au système technicien qui transforme non pas d'abord le monde, mais dans le monde, l'homme lui-même. C'est une révolution considérable qui atteint à partir de ces années de guerre un point culminant, alors qu'elle trouve ses racines dans l'homme des Lumières. Dans Le Système technicien, Jacques Ellul le décrira à sa manière, très différente de celle de Bernanos : « Ainsi l'on arrivait à une nouvelle conception de la Technique, comme milieu et comme système : c'est-à-dire que les techniques combinées entre elles et concernant la totalité des actions ou des modes de vie humains prenaient une importance qualitativement différente. La Technique cessait d'être une addition de techniques pour, au travers de la combinaison et de l'universalisation, arriver à une sorte d'autonomie et de spécificité ».

À ce monde nouveau, Bernanos oppose la civilisation française ou plutôt ce qu'il en survit. Tous le reste de son livre est une espèce de cri de colère et de défense de cette civilisation française qui ne trouve plus de rempart institutionnel, mais qui doit autant que possible perdurer. Il fallait un Bernanos pour le dire et le clamer avec cette force. À nous qui croyons encore au beau nom de Français, qui n'entendons pas baisser les bras devant le pire de la civilisation américaine, l'écrivain français nous invite à revenir aux sources de notre civilisation, pour défendre la condition d'homme. Car c'est le paradoxe dramatique du monde moderne : il exalte l'homme pour mieux le ruiner. Au primat de l'action, qui est le nerf du monde moderne, Bernanos oppose celui de la contemplation et la vie intérieure, condition de la vraie liberté. Il lance un appel à la libération. Il tente de nous réveiller à chaque page, remuant en nous, pour peu que nous soyons encore un peu vivant, les derniers soubresauts de la révolte. La civilisation des machines, fondée sur la cupidité et le mercantilisme, a-t-elle fait le bonheur des hommes, demande-t-il ? Aujourd'hui, nous pouvons répondre, sans ambages : non ! Bernanos nous a prévenus, mais c'est à nous de nous délivrer.


02/12/2009

À propos de résister au libéralisme


Image 1.pngÀ ceux qui par hasard, par aventure, par curiosité ou par fidélité, viendraient se promener sur ce blogue, je voudrais en reprenant contact parler d'un ouvrage que je lis actuellement. Son titre : Résister au libéralisme, les penseurs de la communauté. Son auteur ? François Huguenin, auquel on doit déjà plusieurs ouvrages d'exploration des idées politiques françaises. Cet ouvrage est publié aux éditions du CNRS.

Il aborde, on s'en doute, plusieurs thèmes déjà évoqués sur ce blogue et notamment il touche à la querelle du communautarisme. Face aux penseurs du libéralisme, François Huguenin a réalisé avec ce livre une synthèse passionnante de la critique non marxiste qui s'est faite jour, principalement outre-Atlantique, à travers principalement les penseurs dits « communautariens ». Le livre est donc un état des lieux, une exploration et une mise en perspective de ces penseurs dans une tentative de situer les termes du débat intellectuel. À ce titre, il complète le livre de Denis Sureau, Pour une nouvelle théologie politique, autour de Radical Orthodoxy (Parole et Silence).

De Radical Orthodoxy, il en est question dans l'ouvrage de François Huguenin, mais pas seulement. Il part en fait de la présentation de la pensée de John Rawls, qui a renouvelé l'approche du libéralisme politique, comme refus de l'utilitarisme et comme affirmation de la priorité du juste sur le bien. C'est principalement à partir de là - même s'il présente également la pensée libertarienne (Robert Nozick) que François Huguenin fait entrer en scène les très divers penseurs qui ont tenté de « penser la communauté » en réponse au libéralisme. On prend ainsi connaissance de Michael Sandel, de MacIntyre, de Charles Taylor, d'Hauerwas, de Cavanaugh, de Milbank, des penseurs du « républicanisme », mais aussi des réponses libérales à ces pensées de la communauté. Chemin faisant, l'auteur nous conduit aussi sur le plan théologique, en bifurquant très adroitement vers Joseph Ratzinger, le débat sur le surnaturel et la pensée lubacienne et la position de la loi naturelle chez saint Thomas d'Aquin.

N'ayant pas encore fini l'ouvrage, je m'en voudrais de tirer une conclusion trop rapide. Pour l'heure, je dirais que cette étude est claire, passionnante sur bien des plans et qu'elle rehausse le niveau du débat sur le communautarisme tel qu'il a eu lieu (par exemple) sur ce blogue. Il n'est pas sans défaut non plus. Je reprocherais à François Huguenin l'usage de quelques qualificatifs... disqualifiants justement. Quand il aborde la querelle du surnaturel pourquoi qualifier les opposants à Lubac de tenants d'un thomisme conservateur.  Ces derniers ne se seraient pas reconnus dans cette terminologie au fond plus « mondaine » que théologique. Dire qu'il a fallu attendre 2009 et la thèse de Guillaume de Tanoüarn pour parler de Cajetan revient à donner beaucoup de droit à l'amitié au détriment de la vérité.  Ainsi c'est faire peu de cas des travaux sur Cajetan du Père dominicain Charles Morerod, aujourd'hui secrétaire de la Commission théologique internationale (CTI), doyen de la Faculté de Philosophie de l'Université pontificale Saint-Tomas d'Aquin (Angelicum) à Rome et professeur de théologie dogmatique. Affirmer, sans démonstration et par le seul recours à l'argument d'autorité qui consiste à invoquer les travaux du Père Sesboüé que la formule « hors de l'Église point de salut » est revenue « dans la tradition catholique, avec Vatican II à une interprétation plus en adéquation avec la pensée patristique », est un peu rapide. Discuter Rawls sur ce point ne méritait assurément pas cette mention qui n'apporte rien à la position débattue et qui ne démontre rien.

On le voit, il s'agit de points minimes. J'attends de lire la conclusion du livre, plus personnelle je pense, pour en dire davantage. En attendant, que les visiteurs de passage n'hésitent pas à lire ce livre. Il en vaut la peine.


14/03/2009

Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste

Chesterton.JPGL'événement du moment pour les amis de G.K. Chesterton est constitué par la sortie de Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste, traduction française de Outline of sanity, livre que Chesterton fit paraître en 1926. Inédit en langue française, cet ouvrage complète ainsi la vision que nous pouvions avoir de l'écrivain, qui ne fut pas seulement un romancier, un apologiste, un essayiste chrétien, mais aussi un homme engagé pour une plus grande justice sociale.
Édité par les Éditions de l'Homme Nouveau, Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste, est formé de cinq grandes parties, comprenant chacune de deux à quatre chapitres. Il se termine par un ultime chapitre conclusif dans lequel Chesterton, conscient de l'aspect un peu éparpillé de ses essais, donne une synthèse générale de sa pensée.
L'ouvrage a une coloration nettement polémique, au meilleur sens du terme. Chesterton défend une vision de la société, argumente en sa faveur, mais, par le fait même, la distingue de conceptions opposées. Bien sûr, le contexte dans lequel furent publiés les articles réunis dans ce livre est aujourd'hui largement dépassé. Bien sûr, le vocabulaire a évolué et le monde est devenu largement plus complexe. Chesterton écrit à une époque où le monde est sorti de la Première Guerre mondiale depuis moins de dix ans. Le fascisme est au pouvoir en Italie depuis quatre ans seulement. En revanche, le monde libre regarde en direction de la Russie, devenue l'URSS, et affiche une grande crainte devant la menace communiste. En France, l'expérience du Front populaire n'a pas encore eu lieu; l'Espagne ne connaît pas encore la guerre civile. En Allemagne, le nazisme devra attendre 1933 pour parvenir au pouvoir. Deux grands modèles socio-économiques s'affrontent donc alors : le capitalisme et le socialisme étatique. L'un est incarné par les États-Unis et l'autre par l'URSS.
C'est face à ces deux conceptions que Chesterton propose une autre vision, inspirée directement de l'encyclique Rerum novarum du pape Léon XIII. C'est si l'on veut une vision chrétienne de la société, une conception conforme à la doctrine sociale de l'Église, mais qui, en même temps, ne nécessite pas forcément d'avoir la foi. Chesterton et ses amis, notamment Hilaire Belloc, lui ont donné le nom de « distributisme ». Ce terme n'est pas en soi très clair et il demande quelques explications.
Distributisme implique l'idée de « distribution ». Mais de « distribution » de quoi ? C'est ici que le contexte anglais est largement différent du contexte français. En France, les catholiques sociaux, également inspirés par Rerum novarum de Léon XIII, ont été amenés à porter leurs efforts dans une direction différente de celle qui fut prise par les catholiques sociaux anglais comme Chesterton. En France, l'effort sera mis sur la réconciliation des classes à travers la proposition d'un ordre corporatif, capable également d'améliorer la condition ouvrière. De ce fait, une partie des catholiques sociaux français estimera nécessaire de parvenir à changer les structures de l'État pour permettre l'émergence de cet ordre corporatif. En revanche, comme la société française est encore largement paysanne et que la propriété privée, même de petite dimension, y est présente, l'accent est moins mis sur cette question.
L'Angleterre se trouve dans une autre situation. La question du régime ne se pose pas. Mais les chrétiens sociaux sont confrontés à une organisation sociale qui réserve encore la majorité des terres à une petite classe : l'aristocratie. Il n'y a quasiment pas d'équivalent de la paysannerie française en Angleterre. Les prolétaires – c'est-à-dire ceux qui ne sont pas propriétaires (et d'abord d'eux-mêmes) – ne sont pas seulement les ouvriers de l'industrie, mais également les paysans qui peuvent du jour au lendemain se retrouver sans emploi. En gros, c'est cette situation que dénonce Chesterton, tout en tentant d'y apporter une réponse satisfaisante au plan humain et politique. Il lui donne le nom de distributisme puisqu'il s'agit de rendre les familles et les hommes vraiment libres en leur donnant à tous la propriété privée des moyens de production. À partir de là, il développe toute une conception de la vie sociale qui s'oppose au mythe du progrès, base commune de la conception « capitaliste » et de la conception « socialiste ».
En quoi, un tel livre peut-il concerner des Français du XXIe siècle ? Au-delà des mots et du contexte d'une époque, Chesterton montre bien que notre monde n'est pas le fruit du hasard. Il répond à un développement logique, dont il dénonçait les prémisses en 1926 et dont il voyait bien ce qu'il donnerait. Dans un monde globalisé, en partie grâce à la technologie, en partie grâce aux moyens de communication et en partie, en raison de la victoire de l'idéologie libérale, la situation dénoncée par Chesterton est devenue la nôtre. Alors que l'effort et le travail sont des valeurs mises en avant constamment, il semble que seuls certains en bénéficient. Alors que le monde de l'entreprise est exalté, seuls les grands groupes internationaux bénéficient de l'intérêt de l'État, au détriment des petits commerces, qui formaient encore naguère le tissu économique de notre pays. Alors que la famille traditionnelle n'est en soi ni une valeur de droite ni une valeur de gauche, celle-ci ne cesse d'être attaquée au point non seulement de n'être plus considérée comme la cellule de base de la société, mais d'être mis en concurrence avec d'autres formes de « famille ». Alors que la France est une terre paysanne, comprenant un large éventail de productions agricoles, notre agriculture n'a cessé de diminuer, transformant autant le visage économique de la France que le visage de la société.
La question qui se pose est donc de savoir si cette nouvelle situation a rendu l'homme plus heureux, la société plus stable, la paix plus assurée ?
En lisant les propositions de Chesterton – qui reste toujours habité de la flamme de l'espérance et d'une philosophie de la gratitude même en matière politique – il ne s'agit pas forcément de tomber d'accord avec chacune d'entre elles, mais de prendre le temps de réfléchir un instant en compagnie d'un auteur qui reste un grand écrivain. L'enjeu, c'est tout simplement notre propre liberté, notre capacité à redevenir réellement les maîtres de notre destin, à redevenir propriétaire de nous-mêmes.
Pour se procurer le livre, il suffit de le commander en ligne sur www.hommenouveau.fr (envoi immédiat) ou en écrivant aux Éditions de l'Homme Nouveau, 10 rue Rosenwald 75015 Paris ou en téléphonant au 01 53 68 99 77. Le prix du livre est de 22 €. Ce tirage est limité et il est offert en priorité à ceux qui commanderont le livre au mois de mars, avant que le reste éventuel soit mis en vente en librairie en avril.

 

Ce texte est également disponible sur le blog des Amis des Chesterton.