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25/01/2012

Eric Gill traduit en français (2)

Suite de la présentation d'Un Essai sur la typographie d'Eric Gill, livre traduit pour la première fois en français et considéré comme un classique dans le monde de l'imprimerie et du livre. Outre ses aspects techniques, cet ouvrage contient plusieurs considérations générales intéressantes, exposées ici, et ce, malgré les aspects troubles de son auteur, liés à son comportement sexuel absolument contraire à sa foi catholique. 

 

Eric Gill

Eric Gill (1882-1940)

 

Par rapport à cet ensemble de principes, Eric Gill réfléchit au tracé des lettres et à la fabrication des livres. Bien avant d’entrer dans la considération technique de la fabrication des alphabets d’imprimerie et de celle du papier, Gill s’interroge sur l’Angleterre de son temps, tentant d’en cerner les grands contours. Ce chapitre, intitulé « Considérations de temps et de lieu », lui donne l’occasion d’expliquer les principes qui régissent le monde moderne : « l’industrialisme… est le corps de notre monde moderne. » Il se fait plus explicite encore ailleurs : « le principe qui détermine un monde industriel (ce que les théologiens appellent son âme) est bien tel que nous l’avons décrit – la perfection de la manufacture mécanisée, la disparition de toute responsabilité intellectuelle pour l’ouvrier, la relégation de tous les intérêts proprement humains aux heures de temps libre et conséquemment l’effort pour réduire le temps de travail à une durée minimale ». Il oppose très clairement ce monde moderne et industriel à un autre monde, lequel lui est irréductible mais dans lequel « la notion de temps libre existe à peine, car elle y est presque inconnue, et très peu désirée ; un monde où le travail est la vie, et où l’amour l’accompagne ».

C’est par rapport à ce cadre qu’il s’interroge sur la place de l’artisan et de l’artisanat. Une réflexion aux conclusions finalement plutôt positives : « Même le petit artisan, bien qu’il soit impossible de rivaliser avec les “grosses firmes” et la production de masse, ne saurait être définitivement neutralisé, ne serait-ce que parce que nous avons toujours des canifs, et que les hommes voudront toujours fabriquer des choses pour leur plaisir, ne fût-ce que pendant leur temps libre. Rien n’empêchera les hommes de chanter ou de faire des chansons, même si la musique diffusée “sur les ondes” vient satisfaire le gros de la demande ? Enfin, et c’est le plus important, la religion, bien qu’institution désormais sans incidence sur la politique, ne peut pas être détruite. Et quand bien même toute forme de religion institutionnelle serait bannie de l’État, chacun se ferait une religion pour lui-même, car nul homme ne peut éviter de chercher une réponse à la question “A quoi tout cela peut-il bien rimer ?” »

Image 1.pngCet optimisme, ou devrait-on dire, cette espérance, n’empêche pas Gill de mettre le doigt exactement sur le drame du monde moderne d’un point de vue social, faisant de cet Essai sur la typographie du même coup, un livre distributiste, ce courant politico-social qu’il a illustré par ses écrits et par Ditchling (et qu’il a hélas souillé également par son comportement immoral). Pour Gill, en effet (comme pour Chesterton, Belloc et leurs amis) l’un des aspects du drame social vient du fait que « les méthodes de manufacture que nous employons et qui font notre orgueil, sont telles qu’elles empêchent le travailleur ordinaire d’être un artiste, c’est-à-dire un ouvrier responsable, un homme responsable non seulement de l’exécution de ce qui lui est demandé, mais encore de la qualité intellectuelle ainsi produite. » Autrement dit, le produit, fait normalement pour les hommes, est aujourd’hui réalisé au détriment des hommes qui le fabriquent, réduits, déclare Gill, au rang de simple « outil » ou de « rouage ».

On le voit Un essai sur la typographie dépasse le cadre étroit d’un livre technique. Il s’appuie sur une véritable réflexion sur le monde moderne et sur ses conséquences profondes dans le bouleversement social, culturel, moral, auquel est confronté l’homme contemporain. Il s’essaye à être réaliste et, par moments, ce réalisme prend des allures de prophétie si l’on se souvient que cet ouvrage date des années trente du siècle dernier et si on le compare avec notre monde actuel. Mais livre technique, il l’est aussi, à travers les chapitres consacrés à ce qu’est l’écriture et le rôle des caractères d’imprimerie. Je ne m’aventurerai pas à en traiter ici, n’ayant pas cette compétence technique. Assurément, tout amoureux du livre apprendra beaucoup à la lecture de cet essai et saisira mieux ainsi l’évolution de la fabrication de cet objet si particulier.

On saluera aussi le travail de l’éditeur qui visiblement a voulu respecter les normes données par Gill et qui est allé jusqu’à utiliser l’une des polices mises au point par cet homme vraiment étonnant : le Joanna.

 

Un Essai sur la typographie d’Eric Gill, Ypsillon éditeur, 174 pages, 19€.


© Philippe Maxence


23/01/2012

Eric Gill traduit en français

Essai-typo.pngVous intéressez-vous à la typographie ? C’est pourtant d’un livre sur ce sujet dont j’aimerais vous parler aujourd’hui. Publié une première fois en 1931, puis dans une seconde édition révisée en 1936, An Essay on Typography d’Eric Gill vient d’être traduit pour la première fois en français. Dans les milieux de cette profession, c’est un classique bien connu, mais jusqu’ici peu accessible pour ceux qui ne maîtrisent pas suffisamment la langue de Shakespeare.

En Angleterre, Eric Gill est un nom connu et reconnu. Non seulement parce qu’il est à l’origine de plusieurs polices de caractères – dont le fameux Gill – mais aussi parce que cet artiste aux talents multiples a sculpté plusieurs monuments publics ou a participé à la réalisation du premier timbre poste représentant le roi Georges VI (celui du Discours d'un roi…). Eric Gill fut aussi l’un des penseurs du courant distributiste d’avant-guerre et c’est lui qui réalisa la pierre tombale de G.K. Chesterton. Dans le village de Ditchling, il avait aussi réuni une communauté d’artistes (The Guild of St Joseph and St Dominic) qui essayait de vivre selon les règles des antiques corporations tout en développant un renouveau de l’art. Parmi les membres de cette communauté, David Jones est certainement l’un des plus connus aujourd’hui, en France, puisque certains de ses ouvrages ont été traduits aux éditions Ad Solem. Cette courte présentation ne serait pas complète si on laissait sous silence le fait que la dernière biographe de Gill a révélé les pratiques sexuelles immorales de celui-ci, ce qui entache très largement son action et les idées qu’il a défendues.

Fallait-il, pour cela, taire l’intérêt de son Essai sur la typographie ? Finalement, je ne le crois pas puisque les idées défendues dans ce livre ne sont aucunement une apologie de ses déviations.

En fait, l’Essai sur la typographie est une succession de surprises.

Première surprise : ce livre, qui semble destiné en priorité aux professionnels du livre, comporte une série de réflexions qui vont bien au-delà de l’aspect strictement professionnel.

Deuxième surprise : il y a un style d’écriture Gill. Un style que l’on pourrait qualifier de directement inverse à celui de Chesterton, alors même que les deux hommes se connaissaient bien. Le style d’Eric Gill est direct et il ne s’embarrasse pas de détours ou de circonvolutions. Il va directement à son sujet. Il cherche peu à convaincre. Il entend dire ce qu’il a à dire sans argumenter au-delà du strict nécessaire.

Troisième surprise : malgré sa défense d’une société pré-industrielle, Eric Gill a une conception parfois très moderne de l’écriture, qui va jusqu’à la défense de la sténographie à la place de l’écriture traditionnelle. On comprend mieux dès lors pourquoi l’éditeur et critique anglais Robin Kinros a pu qualifier sa démarche de ce paradoxe : un « moderne traditionalisme ».

Quatrième surprise : il y a un réalisme de Gill. Son opposition à l’industrialisme, et à la société qui en est née, est évidente et absolue. Pour autant, dès le début de son livre, il marque bien que ce monde-là a remporté la guerre contre la société traditionnelle. Il sait que le monde industriel est installé pour plusieurs décennies. Mais « si l’industrialisme a remporté une victoire presque complète, les activités artisanales n’ont pas été anéanties pour autant ; elles ne sauraient disparaître tout à fait, car elles répondent à un besoin permanent, indestructible, inhérent à la nature humaine ». Il va même plus loin puisqu’il invite son lecteur à constater la bonté de l’une et l’autre des activités : « la puissance de l’industrialisme, l’humanité de l’artisanat ». Mais il condamne d’avance ce qui est devenu un produit commercial fréquent aujourd’hui, c’est-à-dire le produit industriel que l’on fait ressembler à un produit artisanal et que l’on vend quasiment comme tel : « ces deux mondes sont désormais absolument distincts. Seuls les marchands d’imitation “d’époque” ou artisanale, sont certainement condamnés. Les normes artisanales sont aussi absurdes pour l’industrie mécanisée que les normes de la machine le sont pour l’artisan ».


À suivre… 

© Philippe Maxence

25/06/2010

Perspectives distributistes

Couv.Distribytist002.jpgLe courant distributiste, inspiré de la philosophie politique et sociale de Chesterton et Belloc, connaît aujourd’hui un véritable renouveau, notamment dans un pays comme les États-Unis. En 2004, les éditions (américaines) IHS Press publiaient un petit recueil de textes intitulé Distributist Perspectives, avec comme sous-titre « Essays on the economics of Justice and Charity ». On y trouvait des textes des grands noms du courant distributiste anglais, à commencer par ceux de G.K. Chesterton, Hilaire Belloc, Arthur J. Penty ou Eric Gill (voir ICI et ).

Ce premier volume vient de connaître une suite, avec un second volume, préfacé par l’Américain Allan C. Carlson qui retrace brièvement dans son introduction l’implantation aux États-Unis des idéaux distributistes avant la Seconde Guerre mondiale et les évolutions de certains de ses ténors pendant la Guerre froide. Celle-ci ne fut cependant pas la seule cause du désenchantement pour le « distributisme » puisque selon Carlson la mécanisation à outrance de l’agriculture américaine dans les années cinquante changea radicalement la situation.

Dans ce nouveau recueil, le volume II des Distributist Perspectives, on ne trouve pas de textes de Chesterton, mais ce dernier reste le grand inspirateur auquel se réfèrent les différents auteurs. Les différentes contributions réunies ici datent d’une période allant de 1943 à 1948, postérieure donc à la mort de Chesterton.

Eric Gill, par exemple, célèbre sculpteur et typographe, à l’origine de la communauté des artistes de Ditchling, consacre une étude sur l’instruction qu’il regrette voir se focaliser sur le carriérisme au détriment de la religion et du bien de l’enfant. La romancière Dorothy Sayers, célèbre reine du polar anglais, envisage les conditions d’une presse vraiment libre, notamment vis-à-vis de la publicité. Gerard Vernon Wallop, vicomte Lymington, souligne l’importance de la vie rurale pour la famille. H.J. Massingham expose, pour sa part, la manière dont les gouvernements britanniques ont supprimé la petite agriculture. Un propos repris par Harold Robbins qui l’élargit à l’importance du village comme communauté de vie. Philip Hagreen, partant de l’exemple de saint Joseph et de Jésus, montre qu’ils ont produit des objets destinés aux besoins normaux du voisinage, utilisant une matière première locale. Ils étaient les propriétaires de leur outil de production et leurs intelligences pratiques ont produit de véritables œuvres d’art. Mais Hagreen ne se contente pas d’évoquer ces modèles de l’artisan, selon la vision distributiste. Il dénonce vigoureusement les responsables des Églises qui ne sont pas opposés aux maux de l’industrialisme. D’autres auteurs, comme George Maxwell ou Jorian Jenks développent des idées similaires.

Le texte le plus important, en tous les cas, le plus théorique, est signé S. Sagar. Il s’agit d’une série d’articles publiés d’octobre à novembre 1946 dans The Weekly Review qui avait pris la succession du G.K.’s Weekly et qui paraîtra jusqu’en 1948. Sous le titre « Distributism », Sagar présente les grandes lignes de ce courant, sa philosophie et les difficultés qu’il rencontre dans une société et dans une économie entièrement bâties sur des fondements opposés. Il recentre l’ensemble du distributisme autour de la propriété familiale des moyens de production.

L’intérêt de ces textes ? Il est multiple. D’abord ils montrent que le courant distributiste, porté sur les fonts baptismaux par Chesterton et Belloc, a touché un nombre d’intellectuels plus grands qu’on ne le pense. Ces derniers ont cherché à explorer les pistes ouvertes par leurs devanciers, même s’ils ont été pris dans l’étau de la Guerre froide, peu propice à des chemins divergents. Ce qui frappe, enfin, c’est l’actualité de nombreux thèmes abordés alors et qui reviennent aujourd’hui sous les effets de la mondialisation. Il est étonnant de constater, en revanche, l’absence de réflexion sur l’État, son rôle, ses limites, de la part de ce courant.