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Histoire - Page 5

  • Petite précision, en passant, sur le distributisme

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     (Gravure sur bois d'Ericl Gill : Zacharie et Elisabeth)
     
     
     
    À la suite de mon premier texte sur le distributisme, une discussion s'est engagée sur le Forum catholique, grâce à l'intervention de X.A. (ici).
    Un des intervenants a placé des liens vers des sites mettant en cause le distributisme. Pourquoi pas ! L'un de ces liens est consacré au sculpteur-typographe Eric Gill, l'une des personnalités de ce courant. Ce lien reprend les accusations portées par Fiona MacCarthy, le dernier biographe de Gill contre celui-ci. Documents à l'appui, ces accusations montrent que Gill fut un détraqué sexuel et un pervers. Les extraits que nous pouvons en lire ne laissent aucun doute à ce sujet. 
    En revanche, ce site américain – dont le sens de la mesure n'est pas exactement la caractéristique première – présente Gill comme le fondateur du distributisme. Que Gill ait incarné une certaine forme de distributisme, c'est exact. En faire le fondateur ou même l'un des fondateurs, c'est abusif et complètement faux. Il n'y a pas de fondateur du distributisme parce qu'il ne s'agit pas d'un mouvement ou d'un parti politique. Il s'agit d'une vision du monde et d'une interprétation (qui peut être discutée) de la doctrine sociale de l'Église, et notamment de Rerum novarum. Gill, avec sa communauté d'artistes de Ditchling, a voulu incarner un mode de vie qui s'inspirait des anciennes Guildes médiévales, ce qui apparemment n'était pas son seul but. Il a davantage marqué son époque par cette tentative de vie communautaire d'artistes (ainsi que par ses œuvres, dont certaines révèlent effectivement ses obsessions) que par une théorisation du distributisme.
    Le raisonnemment sous-jacent au site américain qui met en cause Gill (mais aussi Arthur J.Penty) est le suivant : « Gill est un distributiste; or Gill est un obsédé sexuel, donc les distributistes sont dans l'erreur politique et morale ». On échappe, de peu, à la conclusion qui ferait d'eux tous des obsédés sexuels. Chesterton et Belloc sont donc épargnés sur ce plan-là. Ouf ! Mais on voit le sophisme et le raccourci. Utilisons le même type de procéder, mais appliqué à un autre domaine : « l'abbé X est prêtre, or l'abbé X est pédophile, donc les prêtres sont des pédophiles ». C'est à peu près ce que les grands médias veulent sous-entendre en permanence au sujet de l'Église en nous entretenant jusqu'à plus soif de ce sujet. Preuve que l'on peut se déclarer traditionaliste (c'est le nom du blog américain en question) et tomber dans ce type de panneau.
    Le cas d'Arthur J.Penty est différent. Que lui reproche notre auteur américain ? De n'être pas catholique et d'avoir donné raison à Marx dans son Manifeste distributiste. La conclusion coule de source : si Penty donne raison à Marx, Penty est un fourrier du communisme. Donc le distributisme est un socialisme puisque Penty est un ténor du distributisme. Donc il n'est pas catholique. CQFD.
    En isolant une phrase de son contexte, on peut lui donner toute les significations que l'on veut. Penty reconnaît que face aux conséquences désastreuses de l'industrialisation, Marx a dressé le bon constat. Il lui reproche de n'avoir pas trouvé la bonne solution et il en donne la raison. Pour Penty, celle-ci se trouve dans le fait que libéralisme comme marxisme défendent l'industrialisation, ne remettent pas en cause la société moderne, auquel s'ajoute le fait que Marx entend résoudre le problème par le biais de la lutte des classes.
    La plupart des lecteurs français ignorent qui est Arthur J. Penty. Disons le tout net : beaucoup de catholiques anglo-saxon aussi. Arthur J. Penty n'a pas eu l'aura, la célébrité et la postérité de Chesterton ou même de Belloc. L'assise de sa pensée est moins catholique et donc moins satisfaisante pour nous. Il a eu une vision différente de celle de Chesterton et de Belloc, au point qu'il s'est demandé publiquement, en mai 1926, si l'on pouvait raisonnablement le considérer comme appartenant au courant distributiste. Il a cependant évolué et corrigé sa pensée sur le point important de la propriété privée.
    Et le catholicisme ? Penty est venu du socialisme Fabian au distributisme. Sa pensée a évolué et elle a rencontré pendant un moment le christianisme. Pas suffisamment, hélas. Pas au point en tous les cas de mourir en catholique. Dans son livre Towards a Christian Sociology, Penty tente cependant d'appliquer les principes de la morale chrétienne au drame posé par l'industrialisation. Dans un autre livre, Communism and the Alternative, il montre que le communisme ne peut atteindre son but d'une société communiste parfaite en raison de sa défense de l'industrialisme et de la théorie de la lutte des classes. Il lui oppose les principes du christianisme.
    Par rapport à un Chesterton, par exemple, Penty a l'avantage de ne pas exalter de façon romanesque les Guildes du Moyen-Âge dont il note qu'elles ont fini par se scléroser. Il en défend le principe mais envisage une adaptation à son époque. Il a mené également toute une réflexion sur le rôle de la monnaie. C'est un esprit extrêmement différent de celui de Chesterton et même de Belloc. Moins romanesque, davantage sociologue, plus synthétique et rationnel. Chesterton, qui louera en lui des qualités profondes, lui reprochera de rester influencé par son passé socialiste et d'avoir du mal à se défaire de cette tournure d'esprit qui vise à vouloir tout planifier. Penty reprochera à Chesterton et Belloc de rester influencé par leur passé libéral et d'accorder une place trop importante à la propriété privée. Vaste débat, lié pour une grande part à des tempéraments différents. Je reviendrai sur Arthur J. Penty en présentant bientôt un recueil de ses écrits.


  • Le distributisme, cet inconnu (II)

    Dans une note précédente, j'ai évoqué le distributisme catholique, à travers la présentation de Distributist perspectives, édité par IHS Press. Voici le deuxième volet de cette présentation.

     

    Dans une longue citation placée en tête de Distributist Perspectives I, S. Sagar apporte un premier éclairage sur cette vision : « le Distributisme n'est pas un 'isme' dans le sens où ce terme est compris aujourd'hui. Il ne s'agit pas  d'une nouvelle voie qui viendraient après une série d'échecs et qui aurait été pensé par quelques hommes intelligents dans la solitude d'une bibliothèque ou d'une université. Ce n'est pas une nouvelle tendance de la sociologie. C'est une chose organique (…) qui a été la marque de la vie européenne pendant des siècles; il a été considéré comme allant de soi par les hommes qui ont fondé le Nouveau Monde. (…) Le distributisme a semblé une chose si normale que les hommes ne lui ont pas donné de nom avant qu'il ne soit détruit ». [Photo : Thomas H. Naylor]
    a4f79a8be655653042eeac125ae06ef5.jpg Outre les textes historiques présentés dans ce premier volume (un second volume devrait paraître prochainement), les éditeurs ont placé en tête de l'ouvrage plusieurs interventions montrant la nécessité d'une clarification au sujet du distributisme, sa pertinence face aux maux actuels engendrés par l'économie libérale, la globalisation, la société de consommation et la destruction de la planète. Professeur honoraire d'économie à la Duke University, Thomas H. Naylor en profite pour apporter une tentative de définition de cette vision socio-politique non-identifiée qu'est le distributisme : « le distributisme appelle à la décentralisation de la propriété privée aussi bien que des petits commerces, des petites usines, des  petites écoles, des  petites fermes, des petits métiers et des  petites villes. Il préconise un retour à l'agriculture, à la primauté de la campagne, aux méthodes organiques, au respect de l'intégrité de l'environnement et aux entreprises à échelle humaine ». En un mot, et selon la formule d'Ernst Schumacher, économiste de réputation mondiale et auquel se réfère les distributistes aujourd'hui : small is beautiful. [Photo : E.F. Schumacher]e73fb84e370e5f3a190ab589ec589d36.jpeg
    Cette défense de la petitesse en économie n'est pas qu'un slogan. C'est la traduction imagée du principe de subsidiarité, qui est au cœur de la doctrine sociale de l'Eglise et au cœur du courant distributiste. Les petites villes ou les petits commerces ne sont pas seulement plus humains parce que l'autre est identifiable et que l'on vit avec lui en permanence. Ils sont plus humains aussi parce que l'on prend des décisions dans des domaines qui sont les nôtres, pour lesquels notre responsabilité est directement engagée. Répondre de ces choix, poser des actes concrets qui engagent directement la vie de l'homme, en mesurer les effets, éventuellement les corriger immédiatemment, n'est-ce pas une traduction pratique du principe du respect de la dignité de la personne humaine ?

    Parmi les textes historiques proposés dans ce recueil, il convient de citer particulièrement le Manifeste distributiste (Distributism : a manifesto) d'Arthur J. Penty, peut-être la tentative la plus élaborée d'apporter une vue synthétique sur cette vision du monde. Le texte date de 1937, mais il conserve une valeur historique et certaines réflexions mériteraient juste d'être mises à jour. Penty s'inspire ouvertement de Marx et il s'appuie, comme exemple historique, sur l'influence qu'a rencontré son manifeste. Il prend évidemment le contre-pied des thèses marxistes mais aussi de celles du capitalisme libéral de son époque. Il dénonce dans les deux systèmes un point commun : la défense d'une société industrielle (et pas simplement la défense d'une industrie, ce qui n'est pas la même chose). [Photo : Arthur J. Penty]

    d72b0de54afc6fa527d08e9753481b63.jpg Selon Penty,  la société industrielle  a bouleversé le mode de vie organique des hommes, créant non seulement la pauvreté du prolétariat, mais aussi une mauvaise vie pour tous. Sans précaution rhétorique, il affirme : « L'établissement de la propriété privée est organiquement une partie de l'ancien monde que l'industrialisme a détruit. De là, sa restauration implique dans une certaine mesure le rétablissement des valeurs qui a permis à l'ancien monde d'exister. En un mot, les distributistes travaillent pour un retour au passé. » Il précise, toutefois, qu'il s'agit de retenir les aspects positifs des valeurs anciennes et non tout un système qui, d'une certaine manière, a failli. Parmi les distributistes, Penty est certainement l'un des plus critiques vis-à-vis de la sclérose  du système des Guildes (équivalent anglo-saxon des corporations) dont il défend pourtant le principe. Il s'attaque de front au problème véritablement métaphysique posé par l'utilisation massive de machines qui conduisent paradoxalement les hommes à devenir les esclaves d'engins créés pour les aider. Penty reproche à la machine, dans le cadre professionnel, de réduire l'homme à une spécialité, de l'empêcher de déployer toute sa mesure et les potentialités de sa nature. Il lui reproche surtout de prendre le primat au détriment de ce qui caractérise la vie humaine : la religion, la culture, l'art.
    Impossible de revenir en arrière, lui rétorque-t-on. Penty est conscient de cette impossibilité : « Qu'il y ait de grandes difficultés pour réaliser un tel idéal, il ne faut pas le nier. (…) Le public s'éveille enfin à l'existence d'un problème de la machine, au fait que, sans restriction, elle devient un instrument de pouvoir plutôt que de richesse, qu'elle mécanise la vie, créant le chômage, et, en sapant le pouvoir d'achat, menace d'apporter à l'industrie un coup d'arrêt. En augmentant énormément la compétition pour des marchés et la matière première, avec le pouvoir destructif des armes, cette situation menace l'existence de la civilisation. Mais beaucoup de personnes ne se rendent pas encore compte que la civilisation est dans le péril, non seulement par la stagnation économique et la guerre, mais aussi par l'effet du machinisme désagrégeant le tissu social.  ».
    Le Manifeste de Penty est, bien sûr, loin d'être le seul texte intéressant de ce volume. Bien que sa personnalité soit très controversée, il convient de lire, par exemple, les réflexions d'Eric Gill sur l'art ou celle de Massingham sur le même sujet.  

  • Le distributisme, cet inconnu (I)

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    Qu'est-ce que le distributisme ? Il m'est arrivé, à plusieurs reprises, d'en parler sur ce blogue, souvent de manière elliptique. Sans entrer dans le détail ni suivre d'ailleurs un plan rigoureux de présentation, je me propose de donner, de temps en temps, quelques aperçus sur ce courant mal connu en France.
    Sous le terme générique de « distributisme » courent d'ailleurs plusieurs définitions qui ne se réfèrent pas toutes à la même réalité. Ici, nous voulons évoquer le distributisme catholique, né de l'encyclique de Léon XIII, Rerum novarum [ici]. A la suite de ce texte fondateur, des catholiques anglo-saxons ont développé tout un courant dont la principale revendication était la distribution de la propriété privée.[photo : G.K. Chesterton]
    8610d28e78a28739520ab373d820d47c.jpeg Deux noms émergent parmi les principaux défenseurs de ce catholicisme social : Chesterton et son ami Hilaire Belloc. Ils ne furent pourtant pas les seuls. Il faut leur adjoindre notamment Arthur J. Penty, le sculpteur et typographe Eric Gill ou l'historien et naturaliste H.J. Massingham sans oublier le dominicain MacNabb. En 1926, une Ligue distributiste fut même fondée. Elle bénéficie alors de l'aura de Chesterton, mais pâtit aussi de ses défauts. L'écrivain n'est absolument pas fait pour diriger un mouvement politique ni même une publication régulière. Son esprit étant anti-systématique par nature, il illustre plutôt qu'il n'expose ce qu'est le distributisme. Le mouvement profite, en revanche, du « sang-froid » d'Hilaire Belloc. A l'époque, il a déjà consacré plusieurs ouvrages à la défense de la propriété privé dans une perspective catholique. Il donnera une synthèse de ses travaux, dans son célèbre essai sur la Restauration de la propriété (An essay on the restoration of property que nous présenterons prochainement). [photo : Hilaire Belloc]db6739790cd2a9f226ae15e9799e3347.jpeg
    Les événements joueront aussi un mauvais tour au courant distributiste. L'apparition du fascisme, un vocabulaire commun avec celui de la doctrine sociale de l'Eglise  (le fascisme et l'Eglise défendent les corporations par exemple, mais n'entendent pas exactement la même chose sous le même terme), la lutte des démocraties contre le fascisme et enfin la guerre froide fondée sur l'opposition entre capitalisme et socialisme, entraînent la quasi-disparition du distributisme.
    Il finit pourtant par réapparaître. Principalement au sein du monde catholique américain. Des débats, parfois houleux, souvent passionnants, opposent les tenants du distributisme aux catholiques favorables au libéralisme économique. Le plus souvent – pas toujours – les uns et les autres partagent une même vision de la foi, une même fidélité à la doctrine et à la morale traditionnelle, un même souci de défendre la papauté et de prendre en compte ses enseignements. [photo : Eric Gill]
    db81525a7fab381e8fc13e89227935a9.jpeg Alors pourquoi ces débats ? Tout simplement en raison d'une interprétation radicalement différente de la doctrine sociale de l'Eglise. Les distributistes ont une vision organique de celle-ci. Il s'agit d'un autre projet de société, opposé aussi bien au capitalisme libéral qu'aux divers socialismes. Les catholiques libéraux voient avant tout dans l'enseignement social de l'Eglise une simple amélioration morale au mode de vie occidentale et une plus grande prise en compte de priorités (la personne, la place des pauvres, etc.) trop souvent mises à l'écart dans l'économie libérale.
    La grande difficulté pour les tenants du courant distributiste a d'abord consisté dans les références avancées. On peut avoir de l'admiration pour Chesterton et estimer que ses idées politiques et sociales datent. On peut comprendre la rage de Belloc contre la grande finance et penser que les acteurs de ce secteur ne sont plus simplement des exploiteurs du peuple. L'autre difficulté tient aussi au terme qui leur sert de drapeau. Favorable à la distribution, mais à la distribution de quoi ? Et par qui ? A la limite, le terme évoque une sorte de socialisme, saupoudré de christianisme. Une ambiguïté qui pose également un problème aux tenants la « démocratie en économie » qui, sous le titre « d'économie distributive » défendent une espèce de « socialisme humain », vraiment différente du distributisme anglo-saxon. .
    Pour répondre à ces interrogations et à ces difficultés, les éditions américaines IHS Press ont publié Distributist perspectives (volume I). Le but de l'ouvrage est clairement de donner une vision précise de ce qu'est réellement le distributisme. Dans cette perspective, les éditeurs ont rassemblé plusieurs écrits « fondateurs ». De Chesterton et de Belloc, bien sûr, mais aussi de Herbert W. Shove, de George Maxwell, d'Arthur J. Penty, de H.J. Massingham, d'Eric Gill et d'Harold Robbins. Tous, dans leur domaine respectif ou dans la limite du sujet abordé, montrent la richesse de la vision distributiste. Il est clair, en effet, qu'avant d'être une doctrine inspirée du catholicisme social des encycliques, le distributisme repose sur une vision du monde. Laquelle paraîtra, tour à tour, comme utopique, dans la mesure où elle s'inspire de l'ordre social chrétien médiéval, et prophétique, dans sa prise en compte d'éléments qui sont aujourd'hui à l'ordre du jour : mise en cause de la société de consommation, prise en compte des limites face à une économie fondée sur la croissance illimitée, défense de la création, revalorisation de la vie rurale, de modes de vie plus simple, opposition au globalisme, valorisation des entités (de l'entreprise à la nation) à taille humaine, etc.
     
    A suivre…