Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

19/04/2008

Le père Vincent McNabb : le Saint de Hyde Park


1679050638.jpgParmi les personnalités du courant distributiste, un homme occupe une place à part : Vincent McNabb. Il l’occupe à double-titre. D’abord parce qu’il était religieux, membre de l’Ordre des frères prêcheurs (les fameux Dominicains) et ensuite parce qu’il s’est chargé principalement des questions touchant à la terre et plus largement, au monde rural. Il y a aussi une troisième raison qui le distingue. Le père Vincent McNabb ne se réclamait pas directement de l’étiquette « distributiste ». Il se présentait tout simplement comme fils de l’Église, prêtre catholique et disciple de saint Thomas d’Aquin et de Léon  XIII. C’est principalement à partir du théologien médiéval et du pape du renouveau de la doctrine sociale de l’Église, que le père Vincent McNabb a travaillé dans le secteur rural et énoncé un certain nombre de positions qui recoupaient celles des distributistes. Il fut un grand ami de G.K. Chesterton et, plus encore, de Hilaire Belloc.
Sa thèse principale fut celle du retour à la terre dans lequel il voyait le meilleur moyen de vivre en catholique pour les familles de son pays. La thèse ne rencontrera que peu d'échos aujourd’hui, surtout dans le monde catholique. Elle risque, en revanche, d’en trouver un peu plus dans ce mouvement général qui se dessine d’un retour à la campagne, même si ce retour n’est pas exempt d’un effet de mode ni du transport des mentalités urbaines à la campagne. Mais c’est un fait : depuis quelques années, la France connaît un nombre croissant de ménages partant vivre à la campagne. Ce qui risque de déranger ces « néo-ruraux » chez un penseur comme le père McNabb, c’est tout simplement son catholicisme. Et chez lui, il est fondamental puisque le style de vie qu’induit la vie rurale lui semble la plus proche de la simplicité évangélique.
Les éditions américaines IHS ont réédité en 2003 l’un des grands essais du père McNabb sur le sujet : The Church and the land. Il est magnifiquement préfacé par William Edmund Fahey du Christendom College, une institution américaine de grande qualité. (cf. le site de Daniel Hamiche: ici).
1376365361.jpg The Church and the land est, en fait, un recueil de différents articles tous consacrés à la question rurale sous un angle chrétien. À plusieurs reprises, le père McNabb passe de l’écrit sociologique à la méditation, ramenant toujours son lecteur à l’essentiel de la vie du chrétien : l’imitation du Christ. L’une de ses grandes idées était que le modèle de la famille chrétienne se trouve à Nazareth, dans la demeure cachée de la Sainte Famille. L’imitation de la Sainte Famille est donc le ressort de l’ordre social chrétien puisque la famille est la cellule de base de la société. Un autre de ses ouvrages, Nazareth or social chaos est d’ailleurs entièrement consacré à ce sujet.
Outre l’enseignement de l’Église, le père Vincent McNabb avait puisé cette conviction dans son enfance, au contact même de sa famille et singulièrement de ses parents. Né en Irlande, près de Belfast, en 1868, Joseph (son nom de baptême, Vincent sera son nom de religieux) est le dixième d’une famille de 11 enfants. La famille vit sans grande richesse mais dans la joie. C’est donc là, de manière expérimentale, qu’il perçoit l’importance de la famille, pour la personne et la société. Pour des raisons professionnelles, son père doit aller travailler en Angleterre et tout naturellement la famille suit le mouvement. C’est l’occasion pour le jeune homme de découvrir les dominicains et de demander son admission dans cet ordre.
De 1895 à 1891, il étudie au noviciat dominicains de Woodchester. Après être ordonné prêtre, il poursuit des études de Théologie à Louvain en Belgique. Il s’imprègne fortement de la pensée de saint Thomas d’Aquin. En 1894, il revient en Angleterre d’où il ne bougera plus, résidant principalement à Leicester et à Londres. Il devient alors proche du Catholic Land Movement dont le but principal est d’aider des familles catholiques à retourner vivre à la campagne, en préconisant l’auto-suffisance et une méfiance envers les machines. Dans ses écrits d’ailleurs, le père McNabb est lucide sur les méfaits de l’industrialisation de l’agriculture telle que la France l’a connue à grand échelle après la Seconde Guerre mondiale et dont nous percevons les effets dramatiques aujourd’hui.
Dans sa préface, William Fahey indique que l’on pourrait croire que la pensée conductrice du Catholic Land Movement s’inspire des Amish. Il fait remarquer avec justesse que la vision agraire de McNabb s’inspire plutôt de la grande tradition bénédictine, certainement sous l’influence du cardinal Newman qui a consacré un essai à saint Benoît.
Toute sa vie pourtant, le père McNabb fut profondément dominicain. Il aborde les questions sociales comme fils de saint Thomas d’Aquin. Prêcheur, il n’hésite pas à descendre dans la rue et il sera présent à Hyde Park chaque dimanche, de 1920 à 1943. Là il prêche à temps et à contre-temps, devant un public souvent attiré par sa bure blanche. On se demande encore pourquoi Chesterton ne s’en est pas inspiré comme héros de l’un de ses romans. Le père McNabb sera encore l’aumônier de Ditchling, une communauté d’artistes et d’artisans catholiques, réunis autour du sculpteur Eric Gill et dont fera notamment partie pour un temps David Jones (dont les livres sont édités par Ad Solem).
L’intérêt de McNabb aujourd’hui ? Certainement plusieurs de ses propos ont vieilli ainsi que leurs expressions. La ligne fondamentale reste pourtant d’actualité, d’autant plus que nous subissons les contre-coups de l’industrialisation de masse, jusque dans l’alimentation que nous sommes amenés à consommer. En fait, s’il est certain que le libéralisme a gagné la partie, il n’est pas sûr du tout que cela soit pour le bien de l’homme. Le monde occidental n’a jamais été aussi riche à tout point de vue et aussi pauvre au plan humain et spirituel. Qui oserait dire sérieusement que l’homme du XXIe siècle n’est pas habité par une crainte profonde qui se traduit notamment par les dépressions, le divorce, l’éclatement des familles, le chomâge, la pauvreté, les quêtes en tout sens d’explication et de sens justement, etc.
Comme pour les autres auteurs distributistes, la pensée de McNabb s’articule autour de quelques idées-forces :
la subsidiarité, avec la reconnaissance de la famille comme cellule de base de la société ;
la diffusion de la propriété privée et notamment de la propriété privée des moyens de production ;
La préférence pour ce qui est local face à ce qui est global ;
La certitude que la société rurale est le meilleur environnement pour la famille, la santé, le travail et la vitalité religieuse.

Pas franchement moderne, ni occasion d’une grande campagne de publicité ? C’est évident ! Mais des points sur lesquels il pourrait être utile de réfléchir. Car, au fond, sommes-nous vraiment satisfait de la société moderne ?

06/10/2007

Luddites or not luddites ? (III)

Petite erreur de manipulation : la présentation d'Arthur Penty s'est intercalée dans la présentation du mouvement luddite et du livre de Kirkpatrick Sale sur ce phénomène historique et ses ramifications contemporaines. Dans le dernier texte sur le sujet, je prenais certaines distances avec Sale. J'apporte ici une conclusion à cette présentation, en tentant de dégager certains aspects intéressants de la vision de Kirkpatrick Sale tout en montrant que seul le christianisme me semble prendre en compte des réalités qui semblent opposées.

 

797830ad8cebe4026e006c4156e9deda.jpgMalgré ce défaut (lire ici), Kirkpatrick Sale (photo) n'applique pas une grille de lecture marxiste à la révolte luddite, ni même une grille social-démocrate. Tout au contraire, son livre évite toute récupération en mettant clairement en évidence la raison profonde de l'opposition aux machines de la part des luddites :
« Les luddites, écrit Sale, ne se sont pas opposés à toutes les machines, mais à toutes les « machines préjudiciables à la communauté » (…), c'est-à-dire des machines que leur communauté désapprouvait, sur lesquelles elle n'avait aucun contrôle et dont l'usage était préjudiciable à ses intérêts, qu'elle consiste en un groupe d'ouvriers ou en un groupe de familles, de voisins et de citoyens ». Sale montre bien, en effet, que la réaction des luddites a été violente et vigoureuse parce que tout un ordre social, fondé sur l'alliance du travail, du capital et de la famille, était bousculé de fond en comble par l'industrialisme. L'automatisation a réduit le nombre d'ouvriers et il a augmenté le chômage. Il a séparé le travailleur de sa famille, l'obligeant à aller travailler au dehors, réduisant le travail de la femme et des enfants à des emplois de misère. Le travail n'a plus été perçu comme une richesse, nécessitant certes des efforts, mais constitué d'un savoir artisanal, acquis par transmission directe d'un homme à un autre, au sein de communautés professionnelles réunies en raison d'intérêts commun.
L'histoire des luddites révèle cet aspect de l'industrialisation.
Elle montre aussi les conséquences sur le milieu naturel, considéré comme une source de richesses pouvant être exploitées sans cesse, au risque de la pollution (qui apparaît alors à grande échelle) et de la disparition d'espèces animales et végétales.
Elle met encore le doigt sur la servilité de l'Etat moderne qui après avoir réduit le pouvoir de l'Église se retrouve soumis à son tour aux forces économiques qui imposent leur loi d'airain.
Ce qui manque certainement dans le livre de Sale, c'est une vision chrétienne, notamment sur le rôle qu'aurait pu jouer les Guildes professionnelles si elles n'avaient pas été anéanties et si elles avaient joués leur rôle. Au sein de ces associations professionnelles, la question de la mécanisation aurait pu être abordée de manière concertée, pour en mesurer les conséquences non seulement au regard de la production mais également par rapport aux répercussions sociales et culturelles. L'évolution aurait pu être plus lente, plus adaptée, plus souple que cette imposition par la force de machines qui aura entraîné certes une production plus grande mais au prix du chômage, de la misère, de la destruction des traditions sociales et culturelle, de la mort d'hommes et de la disparition d'une partie de l'environnement. Pour imposer leur volonté, les industriels obtiendront d'une part la pendaison pour les destructeurs de machine et l'interdiction de l'apprentissage pour que les savoirs ne se transmettent plus.
a02a3bd97e81102c4e20b2421a254698.jpgS'il n'évoque pas directement les Guildes ou les corporations, Kirkpatrick Sale, s'inspirant de l'écrivain-poète et fermier américain Wendell Berry (photo), énonce plusieurs critères permettant de prendre en compte l'apport de la machine, au regard non pas seulement du PNB, mais des conséquences sur le milieu humain et naturel. Selon Wendell Berry, reprit par Sale :
– un nouvel outil devrait être moins cher, plus petit et plus efficace que celui qu'il remplace;
– il devrait avoir besoin de moins d'énergie et utiliser de l'énergie renouvelable;
– il devrait être réparable;
– il devrait provenir d'un petit magazin local;
– il ne devrait pas faire obstacle ou remplacer quelque chose de bien qui existe déjà, relations familiales et sociales incluses ainsi que l'environnement;
– il devrait prendre en compte l'impact sur les générations suivantes.

 

Face à la machine, à la technique et à la technologie, pour une vie heureuse, nous avons toute une réflexion à mener et des pratiques à mettre en œuvre.

04/10/2007

Penty : un distributiste différent

 
767ade626633ffb542d42519f8942a09.jpg
 
Alors que la doctrine sociale de l’Église peine à se répandre en France, elle connaît aujourd’hui un véritable regain aux… États-Unis. Les éditions IHS Press se sont ainsi spécialisées dans la réédition des ouvrages fondamentaux du courant distributiste, incarnation anglo-saxonne de l’enseignement de l’Église sur le plan social et politique. Ce courant qui connaît actuellement un véritable renouveau a été naguère illustré par des personnalités comme Chesterton, Belloc ou le père Vincent MacNabb.
Autre grand nom parmi eux : Arthur J.Penty. Né en 1875, décédé en 1937, Arthur Penty illustre, par ses écrits, combien le courant distributiste a pu être visionnaire en plusieurs domaines : économiques, social, environnemental, etc. La raison ? Arthur Penty l’explique à plusieurs reprises dans ces livres : c’est en s’inspirant des réussites du passé que l’on peut parvenir à rétablir une véritable société humaine. À ceux qui useront de l’argument facile qui consiste à dire que l’on ne retourne pas en arrière, Penty prend soin de répondre en deux temps. D’abord en affirmant qu’il ne s’agit pas de retourner vers une société rêvée – sa critique de l’échec des Guildes anglaises le montre à sa façon. Ensuite, que pour un malade, le retour s’effectue toujours vers la santé. Sinon, il s’agit d’avancer vers la mort. On l’aura compris, la philosophie de Penty est anti-progressiste.
Le sous-titre que les éditions IHS ont donné à The Gauntlet recueil de textes d’Arthur Penty le dit assez : A challenge to the myth of progress. À défaut de pouvoir découvrir pour l’instant les œuvres intégrales de Penty, cette anthologie permet d’aller à l’essentiel de cette pensée dont le discours rompt avec les habituelles récupérations libérales ou socialistes de la doctrine sociale de l’Église. Six textes de Penty sont ainsi disponibles, extraits de ses ouvrages : Towards a Christian sociology ; Means ands Ends ; Olds worlds for new  et Post-industrialism. Outre la critique du mythe du progrès et de la nécessité de considérer l’économie, non pas seulement comme une technique neutre mais comme une science morale, Penty développe deux thèmes principaux : la place de la monnaie et le système des Guildes. Il estime ainsi que l’apparition de la monnaie a bouleversé l’ordre social et qu’il y a une nécessité absolue à soumettre les prix à la justice. De là découle selon lui le recours aux Guildes, c’est-à-dire aux corporations, chargées de réguler l’activité professionnelle, notamment par la fixation juste des prix, tout en laissant s’épanouir la libre initiative.
Contrairement à Chesterton et Belloc, Penty insiste davantage sur l’organisation en corps professionnels que sur la large distribution de la propriété. Déçu du socialisme Fabian, Penty gardera toujours une vision plus large de l’organisation de l’économie, même s’il a rompu radicalement avec toutes formes d’organisation socio-économique pouvant donner naissance à une hypertrophie de la bureaucratie au détriment de la libre initiative. C’est tout le sujet de la discussion dont on trouve dans ce recueil un écho à travers le texte Regulative and producing Guilds. Penty y fait montre également d’un véritable sens prudentiel, sachant prendre en compte les données du réel.
The Gauntlet est précédé d’une très intéressante introduction du professeur Chojnowski sur la pertinence de relire Penty aujourd’hui – et plus largement les auteurs distributistes. Un chapitre est consacré également à la vie de Penty, qui permet de resituer dans son contexte cette pensée et son évolution. Enfin, comme à leur habitude, les éditions IHS proposent un ensemble de notes biographiques sur les noms cités. Déjà utiles pour le lecteur anglo-saxon, ces notes le sont encore davantage pour le lecteur français qui découvre ainsi un univers d’une grande richesse.

The Gauntlet, A challenge to the myth of progress, Arthur J. Penty, a first anthology, introduced by Dr. Peter Chojnowski, IHS Press. À commander sur www.ihspress.com.