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27/01/2012

Une introduction au distributisme (3)


 

Hilaire Belloc, distributisme

Hilaire Belloc, lors d'une réunion publique de la Distributist League



Nous avons commencé ici et une présentation sommaire du courant distributiste, né des idéaux défendus par G.K. Chesterton, Hilaire Belloc et bien d'autres. Nous continuons maintenant cette présentation. 

 

 

 

Le courant distributiste a été porté sur les fonds baptismaux par trois hommes : Hilaire Belloc, Cecil Chesterton et Gilbert Chesterton. S’ils en furent les parrains ou les pères putatifs, le cardinal Henry Edward Manning en fut le grand-père, le lointain inspirateur. Sans entrer dans le détail de la vie de chacune de ces personnalités (ce que nous ferons un peu plus dans la deuxième partie de ce petit livre), il convient pourtant de donner ici une première idée sur ceux qui mirent le distributisme sur les rails de l’Histoire.

 

Hilaire Belloc

Hilaire Belloc, distributismeNé en 1870 à La Celle-Saint-Cloud, d’un père français et d’une mère anglaise, Hilaire Belloc fut élevé en Angleterre à la mort de son père. Après avoir effectué son service militaire à Toul en 1891, il rentra en Angleterre où il suivit ses études à Oxford. Il entreprit ensuite une carrière parlementaire au sein du Parti libéral de 1906 à 1910. Pour se faire élire dans ce pays anglican, il n’avait pas caché son catholicisme. Lors d’un meeting, à un électeur qui lui demandait s’il était « papiste », Belloc avait répondu : « Monsieur, autant qu’il est possible, j’entends la messe chaque jour et je récite le chapelet que voilà chaque soir. Si cela vous offense, je prie Dieu de m’épargner l'humiliation de vous représenter au Parlement ». Il fut élu. Pourtant, sa carrière parlementaire ne dura pas. Après avoir constaté l’impossibilité d’une action en profondeur par ce moyen et après avoir perçu la corruption du milieu parlementaire, constitué, selon lui, d’une élite plus attachée à défendre ses privilèges que le bien de la nation, il ne se représenta pas.

Il apporta une première ébauche de théorisation du distributisme dans un ouvrage co-écrit en 1911, avec son ami Cecil Chesterton et intitulé The Party System. Mais c’est surtout dans son livre, The Servile State, publié en 1912, qu’il approfondit sa pensée sur l’état social engendré par le capitalisme. Cette approche distributiste sera complète en 1936 par son célèbre Essai sur la restauration de la propriété privée (An Essay on the Restoration of Property), précédé lui-même en 1924 d’un ouvrage de vulgarisation économique : Economics for Helen.

 

 

Cecil Chesterton

Cecil Chesterton, distributismeJeune frère de l’écrivain Gilbert Keith Chesterton, Cecil Chesterton naquit en 1879 et mourut en 1918. Très jeune, il montra un talent d’écrivain et de journaliste porté par un caractère particulièrement bien trempé. Après avoir été arpenteur pour l’agence immobilière familiale, il se dirigea vers le journalisme où il n’hésita pas à manier la polémique et à plonger sa plume dans le vinaigre de la dénonciation. En 1901, il retrouva la foi chrétienne au sein de l’Église anglicane et rejoignit la Fabian Society, un club de réflexion socialiste qui réunissait alors une grande partie de l’élite intellectuelle du pays. Mais Cecil Chesterton ne s’arrêta pas en si bon chemin en ce qui concerne son engagement chrétien : le 7 juin 1912, il était reçu dans l’Église catholique à l’Oratoire de Londres.

En 1911, Hilaire Belloc et Cecil Chesterton avaient lancé un journal populaire intitulé The Eye-Witness qui, après des difficultés financières, devint en 1912 le New Witness. Ces publications, que l’on peut qualifier de journaux distributistes ou pré-distributistes, se firent une renommée dans le cadre de la dénonciation de la corruption politique, de l’entente entre les milieux politiques et financiers, de la mise en cause de la ploutocratie et dans la recherche d’une troisième voie entre le socialisme et le capitalisme. Dans ce cadre, Cecil Chesterton se lança à corps perdu dans la dénonciation d’un délit d’initiés, mettant en cause plusieurs personnalités du gouvernement britannique, accusés d’avoir pris des parts dans la Société Marconi alors que celle-ci répondait à un appel d’offre public pour l’établissement d’un réseau télégraphique pour l’ensemble de l’Empire. Poursuivi en justice pour ses accusations publiques, Cecil Chesterton fut lourdement condamné.

 

 

Gilbert Keith Chesterton

G.K. Chesterton, distributismeCette condamnation indigna profondément son frère, Gilbert Keith Chesterton (1874-1936) et le poussa à entrer plus directement dans le combat politique alors qu’il menait brillamment une carrière d’écrivain et de chroniqueur dans plusieurs journaux de Londres. Depuis le 6 janvier 1901, il écrivait ainsi une chronique hebdomadaire pour le Daily News, un quotidien libéral qui avait soutenu le gouvernement pendant l’affaire Marconi. Il en fut remercié en février 1913 et trouva refuge à partir d’avril de la même année dans une publication syndicaliste, le Daily Herald, auquel il collabora jusqu’au 26 septembre 1914. Réunis en livre sous le titre Utopie des usuriers, les articles publiés pendant cette période se ressentent profondément du choc ressenti par l’auteur à la suite de ce que l’Histoire a retenu comme étant le « Scandale Marconi ». Le ton est volontiers polémique et, parfois, avec violence. Pourtant, au-delà des circonstances qui le virent naître, Utopie des usuriers appartient à la veine distributiste de son auteur et contient plusieurs éléments de la doctrine de ce mouvement. Outre ses articles parus dans diverses publications, Chesterton avait illustré celle-ci dans plusieurs de ses romans (notamment son Napoléon de Notting Hill) et surtout dans un recueil d’articles publié en 1910 et intitulé, Le monde comme il ne va pas.

 

© Philippe Maxence

 

25/01/2012

Eric Gill traduit en français (2)

Suite de la présentation d'Un Essai sur la typographie d'Eric Gill, livre traduit pour la première fois en français et considéré comme un classique dans le monde de l'imprimerie et du livre. Outre ses aspects techniques, cet ouvrage contient plusieurs considérations générales intéressantes, exposées ici, et ce, malgré les aspects troubles de son auteur, liés à son comportement sexuel absolument contraire à sa foi catholique. 

 

Eric Gill

Eric Gill (1882-1940)

 

Par rapport à cet ensemble de principes, Eric Gill réfléchit au tracé des lettres et à la fabrication des livres. Bien avant d’entrer dans la considération technique de la fabrication des alphabets d’imprimerie et de celle du papier, Gill s’interroge sur l’Angleterre de son temps, tentant d’en cerner les grands contours. Ce chapitre, intitulé « Considérations de temps et de lieu », lui donne l’occasion d’expliquer les principes qui régissent le monde moderne : « l’industrialisme… est le corps de notre monde moderne. » Il se fait plus explicite encore ailleurs : « le principe qui détermine un monde industriel (ce que les théologiens appellent son âme) est bien tel que nous l’avons décrit – la perfection de la manufacture mécanisée, la disparition de toute responsabilité intellectuelle pour l’ouvrier, la relégation de tous les intérêts proprement humains aux heures de temps libre et conséquemment l’effort pour réduire le temps de travail à une durée minimale ». Il oppose très clairement ce monde moderne et industriel à un autre monde, lequel lui est irréductible mais dans lequel « la notion de temps libre existe à peine, car elle y est presque inconnue, et très peu désirée ; un monde où le travail est la vie, et où l’amour l’accompagne ».

C’est par rapport à ce cadre qu’il s’interroge sur la place de l’artisan et de l’artisanat. Une réflexion aux conclusions finalement plutôt positives : « Même le petit artisan, bien qu’il soit impossible de rivaliser avec les “grosses firmes” et la production de masse, ne saurait être définitivement neutralisé, ne serait-ce que parce que nous avons toujours des canifs, et que les hommes voudront toujours fabriquer des choses pour leur plaisir, ne fût-ce que pendant leur temps libre. Rien n’empêchera les hommes de chanter ou de faire des chansons, même si la musique diffusée “sur les ondes” vient satisfaire le gros de la demande ? Enfin, et c’est le plus important, la religion, bien qu’institution désormais sans incidence sur la politique, ne peut pas être détruite. Et quand bien même toute forme de religion institutionnelle serait bannie de l’État, chacun se ferait une religion pour lui-même, car nul homme ne peut éviter de chercher une réponse à la question “A quoi tout cela peut-il bien rimer ?” »

Image 1.pngCet optimisme, ou devrait-on dire, cette espérance, n’empêche pas Gill de mettre le doigt exactement sur le drame du monde moderne d’un point de vue social, faisant de cet Essai sur la typographie du même coup, un livre distributiste, ce courant politico-social qu’il a illustré par ses écrits et par Ditchling (et qu’il a hélas souillé également par son comportement immoral). Pour Gill, en effet (comme pour Chesterton, Belloc et leurs amis) l’un des aspects du drame social vient du fait que « les méthodes de manufacture que nous employons et qui font notre orgueil, sont telles qu’elles empêchent le travailleur ordinaire d’être un artiste, c’est-à-dire un ouvrier responsable, un homme responsable non seulement de l’exécution de ce qui lui est demandé, mais encore de la qualité intellectuelle ainsi produite. » Autrement dit, le produit, fait normalement pour les hommes, est aujourd’hui réalisé au détriment des hommes qui le fabriquent, réduits, déclare Gill, au rang de simple « outil » ou de « rouage ».

On le voit Un essai sur la typographie dépasse le cadre étroit d’un livre technique. Il s’appuie sur une véritable réflexion sur le monde moderne et sur ses conséquences profondes dans le bouleversement social, culturel, moral, auquel est confronté l’homme contemporain. Il s’essaye à être réaliste et, par moments, ce réalisme prend des allures de prophétie si l’on se souvient que cet ouvrage date des années trente du siècle dernier et si on le compare avec notre monde actuel. Mais livre technique, il l’est aussi, à travers les chapitres consacrés à ce qu’est l’écriture et le rôle des caractères d’imprimerie. Je ne m’aventurerai pas à en traiter ici, n’ayant pas cette compétence technique. Assurément, tout amoureux du livre apprendra beaucoup à la lecture de cet essai et saisira mieux ainsi l’évolution de la fabrication de cet objet si particulier.

On saluera aussi le travail de l’éditeur qui visiblement a voulu respecter les normes données par Gill et qui est allé jusqu’à utiliser l’une des polices mises au point par cet homme vraiment étonnant : le Joanna.

 

Un Essai sur la typographie d’Eric Gill, Ypsillon éditeur, 174 pages, 19€.


© Philippe Maxence


23/01/2012

Eric Gill traduit en français

Essai-typo.pngVous intéressez-vous à la typographie ? C’est pourtant d’un livre sur ce sujet dont j’aimerais vous parler aujourd’hui. Publié une première fois en 1931, puis dans une seconde édition révisée en 1936, An Essay on Typography d’Eric Gill vient d’être traduit pour la première fois en français. Dans les milieux de cette profession, c’est un classique bien connu, mais jusqu’ici peu accessible pour ceux qui ne maîtrisent pas suffisamment la langue de Shakespeare.

En Angleterre, Eric Gill est un nom connu et reconnu. Non seulement parce qu’il est à l’origine de plusieurs polices de caractères – dont le fameux Gill – mais aussi parce que cet artiste aux talents multiples a sculpté plusieurs monuments publics ou a participé à la réalisation du premier timbre poste représentant le roi Georges VI (celui du Discours d'un roi…). Eric Gill fut aussi l’un des penseurs du courant distributiste d’avant-guerre et c’est lui qui réalisa la pierre tombale de G.K. Chesterton. Dans le village de Ditchling, il avait aussi réuni une communauté d’artistes (The Guild of St Joseph and St Dominic) qui essayait de vivre selon les règles des antiques corporations tout en développant un renouveau de l’art. Parmi les membres de cette communauté, David Jones est certainement l’un des plus connus aujourd’hui, en France, puisque certains de ses ouvrages ont été traduits aux éditions Ad Solem. Cette courte présentation ne serait pas complète si on laissait sous silence le fait que la dernière biographe de Gill a révélé les pratiques sexuelles immorales de celui-ci, ce qui entache très largement son action et les idées qu’il a défendues.

Fallait-il, pour cela, taire l’intérêt de son Essai sur la typographie ? Finalement, je ne le crois pas puisque les idées défendues dans ce livre ne sont aucunement une apologie de ses déviations.

En fait, l’Essai sur la typographie est une succession de surprises.

Première surprise : ce livre, qui semble destiné en priorité aux professionnels du livre, comporte une série de réflexions qui vont bien au-delà de l’aspect strictement professionnel.

Deuxième surprise : il y a un style d’écriture Gill. Un style que l’on pourrait qualifier de directement inverse à celui de Chesterton, alors même que les deux hommes se connaissaient bien. Le style d’Eric Gill est direct et il ne s’embarrasse pas de détours ou de circonvolutions. Il va directement à son sujet. Il cherche peu à convaincre. Il entend dire ce qu’il a à dire sans argumenter au-delà du strict nécessaire.

Troisième surprise : malgré sa défense d’une société pré-industrielle, Eric Gill a une conception parfois très moderne de l’écriture, qui va jusqu’à la défense de la sténographie à la place de l’écriture traditionnelle. On comprend mieux dès lors pourquoi l’éditeur et critique anglais Robin Kinros a pu qualifier sa démarche de ce paradoxe : un « moderne traditionalisme ».

Quatrième surprise : il y a un réalisme de Gill. Son opposition à l’industrialisme, et à la société qui en est née, est évidente et absolue. Pour autant, dès le début de son livre, il marque bien que ce monde-là a remporté la guerre contre la société traditionnelle. Il sait que le monde industriel est installé pour plusieurs décennies. Mais « si l’industrialisme a remporté une victoire presque complète, les activités artisanales n’ont pas été anéanties pour autant ; elles ne sauraient disparaître tout à fait, car elles répondent à un besoin permanent, indestructible, inhérent à la nature humaine ». Il va même plus loin puisqu’il invite son lecteur à constater la bonté de l’une et l’autre des activités : « la puissance de l’industrialisme, l’humanité de l’artisanat ». Mais il condamne d’avance ce qui est devenu un produit commercial fréquent aujourd’hui, c’est-à-dire le produit industriel que l’on fait ressembler à un produit artisanal et que l’on vend quasiment comme tel : « ces deux mondes sont désormais absolument distincts. Seuls les marchands d’imitation “d’époque” ou artisanale, sont certainement condamnés. Les normes artisanales sont aussi absurdes pour l’industrie mécanisée que les normes de la machine le sont pour l’artisan ».


À suivre… 

© Philippe Maxence