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15/03/2013

Vers la canonisation de Dorothy Day ?

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François 1er canonisera-t-il Dorothy Day ? Vu son profil, c’est tout à fait possible. Bien sûr, il manque encore les miracles qui le permettront en dernier ressort. Mais le nouveau pape pourrait s’intéresser à cette cause et lui permettre de sortir de l’ombre, au moins en Europe, où la fondatrice du Catholic Worker est encore peu connue.

Pourtant, c’est sous Jean-Paul II qu’officiellement sa cause a été ouverte et introduite à Rome, à l’initiative du cardinal John O’Connor. De son côté, Benoît XVI, le pape de Caritas in veritate, a donné en exemple, lors de l’une de ses dernières interventions, cette Américaine engagée en faveur des pauvres et pour la construction d’une société conforme aux principes sociaux chrétiens.

Qui a entendu le pape Benoît ? Très peu, trop peu en vérité ! Le 13 février dernier, il a ainsi présenté lors de son avant-dernière audience générale plusieurs figures de converties dont celle de la fondatrice du Catholic Worker :

 « Une autre femme de notre époque, Dorothy Day, a témoigné de sa capacité à s’opposer aux idéologies flatteuses de son temps pour choisir la recherche de la vérité et s’ouvrir à la découverte de la foi. Dans son autobiographie, elle confesse ouvertement être tombée dans la tentation de tout résoudre par la politique, en adhérant à la proposition marxiste : « Je voulais aller avec les manifestants, aller en prison, écrire, influencer les autres et laisser mon rêve au monde. Que d’ambition et que de recherche de moi-même il y avait dans tout cela ! ». Son chemin vers la foi, dans un environnement aussi sécularisé, fut particulièrement difficile, mais la grâce agit tout autant, comme elle le souligne elle-même : « Il est certain que j’ai senti plus souvent le besoin d’aller à l’église, de m’agenouiller, de prier en inclinant la tête. Un instinct aveugle, pourrait-on dire, parce que je n’étais pas consciente que je priais. Mais j’y allais, je m’insérais dans cette atmosphère de prière… ». Dieu l’a amenée à une adhésion consciente à l’Eglise, dans une vie consacrée aux personnes déshéritées. »

 

Dorothy Day fait figure d’icône de la gauche catholique ou d’égérie progressiste pour ceux qui chaussent des lunettes déformantes en permanence. À moins de s’arrêter à la première période de sa vie, il s’agit là d’une vision tronquée de la vérité, un raccourcis médiatique. Une présentation de sa vie permettra de répondre à ces déformations.

Plus intéressant, pour l’instant, est la question de sa cause de canonisation. C’est en 2000 que le cardinal John O’Connor, archevêque de New York, a annoncé l’ouverture de la cause en vue de la béatification puis de la canonisation de Dorothy Day. Pour lui, l’affaire était simple :

« J’estime que Dorothy Day est une sainte – pas une sainte en “sucre” ou “une image sainte” mais une fille moderne de l’Eglise, une fille qui a mis de côté ses ambitions personnelles et a souhaité que son travail et celui des personnes qui oeuvraient avec elle, au nom des pauvres, puissent être la caractéristique de sa vie plutôt qu’elle-même. »

Il a également ajouté :

« … comme tant de saints d’une époque révolue, elle fut une idéaliste dans un monde sans idéal. Elle estimait que les hommes et les femmes devaient commencer à vivre sur terre la vie qu’ils méneraient au ciel, une vie de paix et d’harmonie. Beaucoup de ses propos sur la justice sociale ont anticipé les enseignements du pape Jean-Paul II et apporté son soutien à sa cause. »

 

En novembre dernier, les évêques américains, réunis pour leur rencontre annuelle à Baltimore, se sont prononcés à l’unanimité, à la demande du cardinal Dolan, pour que la cause de canonisation de Dorothy Day avance. Et les choses pourraient aller très vite maintenant.

Bien sûr, en France, ceux qui ont rapporté la nouvelle on complètement mis de côté la référence constante de Dorothy Day au distributisme de Chesterton et de Belloc. Histoire de l’ancrer un peu plus à gauche ? Peut-être pas ! Mais cet aveuglement est frappant. Le seul livre en français consacré à Dorothy Day (une traduction d’un livre américain) omet lui aussi cet aspect. Or, dès sa rencontre avec Peter Maurin (Pierre Maurin, en fait, puisqu’il était français), Dorothy Day a découvert le courant distributiste et s’en est largement inspiré. Non dans une imitation servile, mais dans une incarnation américaine, au point que l’essayiste américain Bill Kauffman dans son livre Look Homeward America (ISI publications) parle du « Distributisme américain de Dorothy Day ».

Mais soyons juste : Dorothy Day n’a pas facilité les choses. Dans sa parcelle d’autobiographie, traduite en français sous le titre de La longue solitude, elle ne dit rien du distributisme. Enfin, elle n’emploie pas le mot, mais elle décrit la chose. Les étiquettes ne l’intéressaient pas et, à vrai dire, l’action avait pour elle plus de poids. Sa vie d’ailleurs, c’est-à-dire pour être tout à fait exact, son chemin vers la sainteté, a été une purification de son débordement d’énergie, non pour qu’elle arrête d’agir, mais pour qu’elle ancre cette « activisme » dans une vie de prière de plus en plus importante.

Dorothy Day, aujourd’hui « servante de Dieu » n’est pas une sainte de vitrail. Elle détonne ; elle dérange ; elle bouscule. A commencer par le signataire de ces lignes, qui l'admire, partage une grande partie de ses idées, mais non pas toutes.  Elle a connu les souffrances de notre époque, les tentations du monde actuel, la séduction des fausses solutions. Elle s’en est détachée, non d’un coup, mais pourtant avec une force incroyable. Elle a refusé d'être catholique dans sa vie privée et n'importe quoi d'autre dans sa vie sociale. Elle a refusé également d'être une catholique cafetaria comme disent les Américains, c'est-à-dire une catholique qui fait son marché dans l'enseignement de l'Église. 

A suivre…

28/07/2012

Une introduction au distributisme (11)

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La lecture et l’étude de l’encyclique Rerum Novarum dépassa largement les seuls milieux catholiques anglais. Le texte pontifical répondait à une attente qui, en Angleterre, allait bien au-delà des cercles catholiques minoritaires. De la part d’une voix autorisée, les pères du distributisme y virent la confirmation du bien fondé de leur préoccupation sociale en même temps que sa ré-orientation en fonction de la justice distributive.

Issue de la philosophie d’Aristote, intégrée dans le corpus chrétien, notamment par le truchement de saint Thomas d’Aquin (portrait), la conception de la justice distributive est à la source du courant qui devait lui emprunter son propre nom. Selon l’Aquinate, « la forme générale de la justice est l’égalité, pour la justice distributive comme pour la justice commutative ; mais dans la première elle s’établit selon une proportionnalité géométrique ; dans la seconde, selon une proportionnalité arithmétique.» (IIa-IIae, Q.61,a.2).

La justice distributive règle, en fait, les rapports de la communauté aux citoyens, en fonction de leurs besoins et de leurs contributions. Elle vise à assurer les besoins vitaux des personnes et des sociétés au-delà même de leur apport aux biens communs.

C’est dans ce sens que saint Thomas d’Aquin fait remarquer que la plus grave injustice commise contre la justice distributive est l’acception des personnes :

« L'acception des personnes s'oppose à la justice distributive. En effet, l'égalité de la justice distributive consiste en ce qu'on accorde des parts diverses à différentes personnes proportionnellement à leurs mérites. Donc, si l'on considère dans la personne cette qualité propre en vertu de laquelle ce qu'on lui accorde lui est dû, on ne fait pas acception de la personne, mais bien d'une cause réelle. Aussi la Glose, sur ce passage de l'épître aux Éphésiens (6, 9): “Dieu ne fait pas acception des personnes”, dit-elle : “Le juste juge discerne les causes sans égard pour les personnes.” Si par exemple on élève quelqu'un à la maîtrise, parce qu'il a la science suffisante, on prend en considération, non le sujet, mais le motif exigé. Au contraire, lorsqu'on ne considère pas, chez celui à qui l'on accorde un avantage, si la charge qu'on lui confie est en rapport avec son mérite ou lui est due, mais seulement que cet homme est un tel, Pierre ou Martin: il y a acception de personne, parce qu'on ne lui accorde pas ce bien pour un motif qui l'en rendrait digne, mais simplement parce qu'il est telle personne.

Par le terme de “personne”, il faut entendre toute qualité du sujet qui ne constitue pas un motif à l'égard d'un don précis dont elle rendrait digne. Ainsi, par exemple, promouvoir quelqu'un à la prélature ou à la maîtrise parce qu'il est riche ou qu'il est notre parent, c'est faire acception de la personne. Il arrive cependant que telle qualité personnelle rende quelqu'un digne d'une chose mais non d'une autre. C'est ainsi que les liens du sang habilitent un parent à être institué héritier d'un patrimoine, mais non à recevoir une prélature ecclésiastique. La même qualité personnelle, si l'on en tient compte dans une affaire donnée, fera donc acception de la personne, mais non dans une autre affaire. Il est donc clair que l'acception des personnes s'oppose à la justice distributive en ce qu’elle fait agir en dehors de l'égalité de proportion propre à cette justice; et puisque le péché seul s'oppose à la vertu, il s'ensuit que l'acception des personnes est un péché »

(IIa-IIae, Q.63, a.1).

20/07/2012

Une introduction au distributisme (10)

Dans un post précédent, nous avons souligné l'influence décisive de l'encyclique Rerum Novarum sur les fondateurs du courant distributiste.Nous continuons ici la présentation rapide de ce texte pontifical qui marque le renouveau du christianisme social.


 

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Rerum novarum n’apparaît pas comme un texte isolé d’un pape qui s’intéresserait d’un coup et presque par hasard à la question sociale. Bien au contraire, comme le souligne Bernard Laurent dans une excellente étude intitulée L’Enseignement social de l’Église et l’économie de marché (éditions Parole et silence), l’encyclique sociale de Léon XIII s’insère dans une perspective plus large et plus profonde. Celle de la lutte contre la modernité et ses conséquences, telles qu’elles purent se mesurer à travers la Révolution française et la révolution industrielle.

Et de fait, Rerum novarum ne se contente pas d’indiquer des solutions pour un plus grand respect de la classe ouvrière. Elle ne se limite pas à la dénonciation de la tentation socialiste ou de la réalité d’un capitalisme implacable et souvent inhumain. Elle prend acte de la réalité du monde issu de la Révolution de 1789 et de l’industrialisation, lequel repose fondamentalement sur la conception de l’homme issue des Lumières.

Face à ce monde, elle préconise, derrière les autres encycliques de Léon XIII, une conception de l’homme et de la société en radicale rupture avec la modernité. De ce fait, elle appelle à la restauration d’un ordre social fondé sur « l'inviolabilité de la propriété privée » qui doit offrir les moyens d’existence à la famille, définie comme « une société domestique ». L’existence de cette dernière est considérée comme antérieure à celle de l’État qui doit donc la respecter et la protéger.

Contre l’individualisme libéral ou le socialisme, le texte pontifical préconise encore la collaboration des classes, élabore la notion de juste salaire et défend la nécessité du repos.  Il souligne l’importance du rétablissement de corporations (d’ouvriers ou mixtes : patrons/ouvriers) et définit le rôle des gouvernants, soulignant que leur devoir principal « consiste à avoir soin également de toutes les classes de citoyens, en observant rigoureusement les lois de la justice dite distributive. » 

 

© Philippe Maxence