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26/03/2013

L'esprit de la résistance chrétienne à l'école du bienheureux Jean-Paul II

Samedi 23 mars, j'intervenais aux « Assises de la résistance chrétienne », organisées par l'abbé Guillaume de Tanoüarn. Lors d'un entretien le jeudi soir précédent, il m'avait demandé de traiter le thème de la résistance chrétienne selon Jean-Paul II, dans les limites des dix minutes d'intervention octroyées à chacun des intervenants. Le temps m'a manqué pour réfléchir plus à fond à ce sujet important et le temps de parole imparti n'a pas rendu possible de détailler plus avant. Je livre ici quand même le texte de cette intervention au titre de pistes de réflexion. Merci aux organisateurs pour cette soirée réussie et pour leur dévouement. 

 

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Je voudrais commencer mon intervention ce soir en vous parlant d’André Bellessort. André Bellessort était un professeur de littérature et un écrivain. Un homme de goût, de talent et de caractère. En 1923, il entra dans sa classe d’hypokhâgne à Louis-Le-Grand en disant à ses élèves :

 

« Messieurs – c’était encore à une époque où l’on pouvait prendre au sérieux les étudiants –, Messieurs, l’Académie française vient d’élire monsieur Jonnart. Je vais vous lire du Charles Maurras. »

 

Grâce ou à cause à l’abbé de Tanoüarn, mais certainement pas avec le même esprit facétieux que celui d’André Bellessort, je me trouve ce soir un peu dans la même situation :

 

– Mesdames, Messieurs, le Pape François Ier vient d’être élu, l’abbé de Tanoüarn me demande de parler de Jean-Paul II.

Mon propos va être simple et va s’articuler autour de quelques idées-force que je vais tâcher d’illustrer par quelques pistes concrètes.

 

1°) l’esprit de la résistance selon Jean-Paul II.

2°)  la double expérience qu’eut Karol Wojtyla de l’affrontement avec le totalitarisme.

3°)  la bataille entre la culture de vie et la culture de mort.

4°)  l’appel à l’objection de conscience.

5°)  le cas singulier de la démocratie moderne.

 

Mais avant tout, une question : qu’entendons-nous exactement par « Résistance » et singulièrement par « Résistance chrétienne » ?

 

D’abord démythifions un peu l’affaire. Certes, nous serons demain dans la rue pour nous opposer à un projet de loi inique. Mais nous pouvons encore nous réunir tranquillement ce soir. À vrai dire, j’imagine difficilement des Assises publiques de la résistance en 1940, réunissant dans une même salle Jean Moulin, Honoré d’Estienne d’Orves et le colonel Rémy avec Klaus Barbie dans la salle.

 

 

Le sens du mot « Résistance »

Reste que le mot résistance est un vieux mot. Il est attesté vers 1270 dans la langue française, évoquant déjà « le fait de s’opposer à l’action d’un agent extérieur et la capacité de conserver son intégrité sous l’effet des causes de destruction » (Le Robert, Dictionnaire, historique de la langue française).

Cette notion, qui s’applique alors plutôt en physique trouve une valeur politique à partir du XVIe siècle dans le sens « de tenir tête à une autorité établie, à une limitation de sa liberté et se dit de l’action de faire obstacle aux desseins de quelqu’un ». Sous la Monarchie de Juillet, il y aura même un Parti de la résistance qui sera un parti de… gouvernement.

 

 

L’esprit de la résistance chrétienne

La résistance chrétienne selon Jean-Paul II contient évidemment ces aspects, mais elle va plus loin et, même pour être exact, plus profondément. Car justement elle est chrétienne. Elle repose sur ce que Chesterton a appelé le paradoxe du christianisme qui n’est au fond que le paradoxe de la Croix. Dans un passage de son livre Les Sept paroles du Christ en Croix, le cardinal Journet résume très bien ce paradoxe et va jusqu'au bout de sa logique :

 

« Dans la lutte sauvage que la volonté de puissance de l'athéisme, ivre de ses violences, de ses victoires politiques, de ses mensonges, livre aujourd'hui à tout ce qui porte encore un signe de la foi en Dieu, le devoir du chrétien est de combattre jusqu'au bout sur le plan humain, au nom de la justice, de la droiture, de la dignité inaliénable de l'homme et de son âme immortelle. Quand la machine du mal l'a vaincu, quand on l'a condamné aux camps de l'esclavage et de la mort lente, quand on l'a fait descendre dans les cellules d'une prison souterraine où il comprend qu'on travaille, par un sûr dosage de la torture, à dégrader son psychisme humain, quand on lui a volé ses enfants pour arracher de leur âme la foi de leur baptême et y verser la haine de Dieu, quand il n'a plus aucun recours possible contre le déferlement de l'océan du mal, alors il lui reste de tourner une dernière fois son cœur vers les profondeurs silencieuses du royaume de Dieu, et de dire, lui aussi, en Jésus : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font !

À cet instant, il a tout vaincu, pour l'éternité. »

 

La résistance chrétienne implique donc la volonté de défendre une cause juste jusqu’à la mort et, plus difficile, me semble-t-il, jusqu’au pardon.

 

C’est pourquoi le pape Jean-Paul II a résumé d’une expression l’esprit et l’âme de la résistance chrétienne lors de sa première homélie comme pape le 22 octobre 1978 :

 

« N’ayez pas peur ! Ouvrez, ouvrez toutes grandes les portes au Christ ! À sa puissance salvatrice ouvrez les frontières des États, les systèmes économiques et politiques, les immenses domaines de la culture, de la civilisation, du développement. N’ayez pas peur ! Le Christ sait « ce qu’il y a dans l’homme » ! Et lui seul le sait ! »

 

Ce « N’ayez pas peur » constitue donc l’esprit de la résistance chrétienne selon Jean-Paul II et elle était fondée chez lui sur la double expérience de la confrontation avec le totalitarisme que résume bien la destinée de son pays, la Pologne, quand elle fut envahie en 1939 par l’Allemagne nazie et par l’Union soviétique. Karol Wojtila s’est battu contre les deux forces ténébreuses du XXe siècle, le nazisme et le communisme.

 

 

Les armes utilisées par Karol Wojtila

Avec quelles armes ? La réponse tient en trois mots : prière ; clandestinité ; culture.

 

Prière : je n’insiste pas. Elle est au fondement de la vie chrétienne et de l’action chrétienne. En cas d’interrogation, voyez vos prêtres.

 

Clandestinité : Karol Wojtyla n’a pas seulement pensé la résistance chrétienne. Il l’a vécue. Séminaire clandestin et théâtre clandestin. Il est allé jusqu’au bout de sa vocation, même dans les temps les plus contraires. Je n’ai pas le temps de développer. Il vous suffit de lire les biographies de Jean-Paul II pour approfondir ce point.

 

Culture : J’ai parlé de théâtre. Jean-Paul II fut le pape, et avant d’être pape, l’homme du lien profond entre culture et foi. Pas pour récupérer la culture au profit du christianisme ; et pas, non plus, dans un esprit mondain d’érudition. La culture et la religion sont les deux fleuves qui nourrissent l’âme humaine. Elles doivent prendre leur source toutes deux dans la foi. La première chose à laquelle s’attaque le totalitarisme, c’est l’âme. Il la nie, la bouscule, la piétine, l’écrase. Foi et culture lui permettent de respirer et de se préparer au renouveau.

Pour illustrer ce fait, je voudrais prendre un exemple dans la résistance irlandaise qui après sept siècles d’occupation anglaise a réussi à retrouver une partie de son indépendance. Outre les nombreux martyrs de cette cause, la résistance qui va finir par vaincre dans les années vingt du XXe siècle a pris sa source dans le réveil culturel de l’Irlande au XIXe siècle : retour à la langue nationale, développement d’un théâtre irlandais, défense des sports nationaux, développement des écoles irlandaises, des mouvements de jeunesse irlandais. En un mot, réveil de la conscience nationale irlandaise. Là encore, je n’insiste pas. Mais il y a de très bons bouquins sur le sujet.

 

 

La culture comme terrain de confrontation

Je reviens à Jean-Paul II. Si la culture est une arme, c’est aussi un terrain de confrontation. Et sur ce champ de bataille, on a déjà perdu si on se bat comme l’adversaire. Culture de vie contre culture de mort nous a rappelé le pape Jean-Paul II. Le point saillant de ce combat, c’est évidemment la défense de la vie à naître et de la mort naturelle.

Mais par pitié, la vie ne se limite pas à ces deux termes de notre existence et la défense de la culture de vie non plus. Il y a des politiques qui s’opposent à une vie digne de l’homme ; il y a des choix économiques qui vont directement contre la vie digne de l’homme. La mort rôde dans les choix politiques et dans les structures économiques. Jean-Paul II a désigné cet ensemble mortifère sous un nom éloquent : les structures de péchés.

Nous nous opposons au Projet Taubira parce que c’est clairement une structure de péché qui atteint socialement la dignité de l’homme. Ce combat-là est politique même s’il n’est pas d’abord électoral. Et parce qu’il n’est pas électoral, il ne doit pas s’arrêter même si la loi passe.

 

 

Loi et simulacre de loi

Les généraux et les maréchaux allemands, pendant la Seconde Guerre mondiale, se déclaraient de cœur avec les jeunes officiers qui voulaient renverser Hitler mais ils ne voulaient pas s’engager par respect de la loi.

 

Mais une loi qui contraint au mal et qui s’oppose au bien commun n’est pas une loi. C’est un simulacre. C’est ce qui fonde l’objection de conscience chrétienne, encouragée là aussi par le pape Jean-Paul II, non dans le sens d’une conscience qui poserait un jugement autonome et individuel, mais d’une adhésion de cette conscience à la loi naturelle et divine qui détermine alors son action à s’opposer à une fausse loi. Dans Veritatis Splendor, Jean-Paul II spécifie ce point :

 

« La conscience n’est donc pas une source autonome et exclusive pour décider ce qui est bon et ce qui est mauvais ; au contraire, en elle est profondément inscrit un principe d’obéissance à l’égard de la norme objective qui fonde et conditionne la conformité de ses décisions aux commandements et aux interdits qui sont à la base du comportement humain. » (n. 60)

 

L’objection de conscience chrétienne ce n’est donc pas le fruit d’une conception romantique, échevelée et boutonneuse, mais la soumission libre et obéissante à un ordre supérieur. C’est Antigone contre Créon.

 

Et puisque nous parlons de résistance, disons très clairement que nous ne pouvons pas collaborer.  Je cite là un passage d’Evangelium Vitæ :

 

« L’introduction de législations injustes place souvent les hommes moralement droits en face de difficiles problèmes de conscience en ce qui concerne les collaborations, en raison du devoir d’affirmer leur droit à n’être pas contraints de participer à des actions moralement mauvaises. Les choix qui s’imposent sont parfois douloureux et peuvent demander de sacrifier des positions professionnelles confirmées ou de renoncer à des perspectives légitimes d’avancement de carrière [...]. En effet, du point de vue moral, il n’est jamais licite de coopérer formellement au mal » (n. 74)

 

 

Le cas « spécifique » de la démocratie « moderne »

Le problème est que nous nous trouvons aujourd’hui dans le cadre d’une démocratie moderne. Mgr Lafitte, secrétaire du Conseil pontifical pour la famille, situe très bien le nœud du problème :

 

« l’acte de refuser en conscience d’obéir à une loi injuste se réalise aujourd’hui dans un contexte de tolérance idéologique qui, par nature, n’est pas disposé à le supporter. Notre thèse est que la société idéologiquement tolérante ne peut tolérer l’objection de conscience, car celle-ci échappe par quelque manière à son empire ».

 

Dans Evangelium Vitæ Jean-Paul II décrit très bien le problème posé par la démocratie moderne :

 

« En réalité, la démocratie ne peut être élevée au rang d'un mythe, au point de devenir un substitut de la moralité ou d'être la panacée de l'immoralité. Fondamentalement, elle est un « système » et, comme tel, un instrument et non pas une fin. Son caractère « moral » n'est pas automatique, mais dépend de la conformité à la loi morale, à laquelle la démocratie doit être soumise comme tout comportement humain : il dépend donc de la moralité des fins poursuivies et des moyens utilisés. »

 

Si la démocratie n’est pas soumise à une loi supérieure, comme c’est le cas aujourd’hui, alors nous dit Jean-Paul II, toujours dans Evangelium vitæ, elle

 

« s'achemine vers un totalitarisme caractérisé. L'Etat n'est plus la « maison commune » où tous peuvent vivre selon les principes de l'égalité fondamentale, mais il se transforme en Etat tyran qui prétend pouvoir disposer de la vie des plus faibles et des êtres sans défense, depuis l'enfant non encore né jusqu'au vieillard, au nom d'une utilité publique qui n'est rien d'autre, en réalité, que l'intérêt de quelques-uns. »

 

 

La mort rôde

Quand Maurras disait « la démocratie c’est la mort », on pouvait croire à une hyperbole militante. Aujourd’hui, nous le voyons très clairement.

La démocratie moderne – celle qui n’est pas un simple système politique mais la nouvelle religion séculière universelle –, c’est la mort des enfants dans le sein de leur mère ; c’est la mort des vieillards improductifs ; c’est la mort des familles et des enfants devenus des jouets entre les mains des caprices d’adultes ; c’est la mort de la vie normale, d’une société d’effort, de responsabilité et de liberté, écrasée sous la dictature du fric et de la rentabilité sans limite et sans borne ; c’est la mort de nos campagnes et de la création divine ; c’est la mort de nos âmes.

 

Face à cette démocratie moderne, illégitime, nous n’avons plus pour reprendre les mots de Vaclav Havel, alors qu’il était encore un opposant aux communistes, qu’à incarner « le pouvoir des sans pouvoirs ». Ce pouvoir, c’est la petite pierre de David contre Goliath; la petite pierre qui grippe le système et le fait exploser. Vous êtes ; nous sommes ces pierres vivantes. Et celles-ci, croyez-moi,  entendent bien être catholiques. 

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