Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30/01/2012

Une introduction au distributisme (4)

Quatrième épisode de notre présentation sommaire du courant distributiste, né des idéaux notamment de G.K. Chesterton et d'Hilaire Belloc. 

 

 

Belloc, distributisme

 

 

Entre Parti libéral et mouvements socialistes

Autant Hilaire Belloc que les frères Chesterton avaient été à un moment de leur existence proches du Parti libéral et des groupes de réflexions socialistes. Autant Belloc que les Chesterton avaient fini par rompre avec ces attaches politiques, n’y trouvant pas la réponse aux problèmes de l’heure.

 

Mais que voulaient-ils exactement ? Ils cherchaient, en fait, à définir une politique qui serait capable d’apporter des réponses à plusieurs problèmes auxquels la société anglaise de l’époque était confrontée et qu’ils n’avaient pas trouvées dans les propositions des grands partis qui se partageaient le système. On peut résumer en cinq points les urgences envisagées par les frères Chesterton et leur ami Belloc :

1°) la présence d’une réelle pauvreté dans une grande partie de la population anglaise, pauvreté due principalement aux effets de la révolution industrielle ;

2°) la confiscation du pouvoir politique par une minorité aristocratique qui, depuis 1688 et la « Glorious Revolution », avait imposé la démocratie parlementaire à son avantage ;

3°) la confiscation du pouvoir économique par une minorité oligarchique qui en tirait des intérêts  à son seul profit;

4°) l’alliance objective qui s’était créée entre la minorité aristocratique et l’oligarchie économique ;

5°) le développement insensé de l’impérialisme britannique qui entraînait non seulement la destruction d’autres nations mais le délitement de la nation anglaise.

 

Pour répondre à ces problèmes, ils en vinrent à défendre quatre principes qui leur paraissaient essentiels pour améliorer la situation :

1°) la diffusion large et massive de la propriété privée pour permettre aux familles d’assurer leur subsistance et leur destin ;

2°) la mise en place d’un système de guildes (ou corporations) visant à une organisation des métiers, structurant la vie politique et la vie économique ;

3°) le refus du socialisme d’État qui renferme la propriété dans les mains de l’État et du capitalisme monopolistique qui la renferme dans les mains de quelques-uns ;

4°) la fin de l’impérialisme britannique pour un retour au vrai patriotisme qui reconnaît les frontières du pays et donc ses limites.

 

Outre l’action par le biais de la presse, le courant distributiste s’incarna d’abord à travers plusieurs mouvements dont les deux premiers furent essentiellement des mouvements de réaction aux scandales apparus dans la vie politique anglaise alors que le troisième ambitionnait de proposer des réponses pour la réorganisation de la vie politique, économique et sociale britannique :

1°) La ligue anti-puritaine (The Anti-Puritan League), fondée en 1906 ;

2°) La ligue nationale pour un gouvernement propre (The National League for Clean Government), fondée en 1913 et qui deviendra en 1918, la New Witness League.

3°) La ligue distributiste (The Distributist League) qui vit le jour seulement en 1926. 


© Philippe Maxence

27/01/2012

Une introduction au distributisme (3)


 

Hilaire Belloc, distributisme

Hilaire Belloc, lors d'une réunion publique de la Distributist League



Nous avons commencé ici et une présentation sommaire du courant distributiste, né des idéaux défendus par G.K. Chesterton, Hilaire Belloc et bien d'autres. Nous continuons maintenant cette présentation. 

 

 

 

Le courant distributiste a été porté sur les fonds baptismaux par trois hommes : Hilaire Belloc, Cecil Chesterton et Gilbert Chesterton. S’ils en furent les parrains ou les pères putatifs, le cardinal Henry Edward Manning en fut le grand-père, le lointain inspirateur. Sans entrer dans le détail de la vie de chacune de ces personnalités (ce que nous ferons un peu plus dans la deuxième partie de ce petit livre), il convient pourtant de donner ici une première idée sur ceux qui mirent le distributisme sur les rails de l’Histoire.

 

Hilaire Belloc

Hilaire Belloc, distributismeNé en 1870 à La Celle-Saint-Cloud, d’un père français et d’une mère anglaise, Hilaire Belloc fut élevé en Angleterre à la mort de son père. Après avoir effectué son service militaire à Toul en 1891, il rentra en Angleterre où il suivit ses études à Oxford. Il entreprit ensuite une carrière parlementaire au sein du Parti libéral de 1906 à 1910. Pour se faire élire dans ce pays anglican, il n’avait pas caché son catholicisme. Lors d’un meeting, à un électeur qui lui demandait s’il était « papiste », Belloc avait répondu : « Monsieur, autant qu’il est possible, j’entends la messe chaque jour et je récite le chapelet que voilà chaque soir. Si cela vous offense, je prie Dieu de m’épargner l'humiliation de vous représenter au Parlement ». Il fut élu. Pourtant, sa carrière parlementaire ne dura pas. Après avoir constaté l’impossibilité d’une action en profondeur par ce moyen et après avoir perçu la corruption du milieu parlementaire, constitué, selon lui, d’une élite plus attachée à défendre ses privilèges que le bien de la nation, il ne se représenta pas.

Il apporta une première ébauche de théorisation du distributisme dans un ouvrage co-écrit en 1911, avec son ami Cecil Chesterton et intitulé The Party System. Mais c’est surtout dans son livre, The Servile State, publié en 1912, qu’il approfondit sa pensée sur l’état social engendré par le capitalisme. Cette approche distributiste sera complète en 1936 par son célèbre Essai sur la restauration de la propriété privée (An Essay on the Restoration of Property), précédé lui-même en 1924 d’un ouvrage de vulgarisation économique : Economics for Helen.

 

 

Cecil Chesterton

Cecil Chesterton, distributismeJeune frère de l’écrivain Gilbert Keith Chesterton, Cecil Chesterton naquit en 1879 et mourut en 1918. Très jeune, il montra un talent d’écrivain et de journaliste porté par un caractère particulièrement bien trempé. Après avoir été arpenteur pour l’agence immobilière familiale, il se dirigea vers le journalisme où il n’hésita pas à manier la polémique et à plonger sa plume dans le vinaigre de la dénonciation. En 1901, il retrouva la foi chrétienne au sein de l’Église anglicane et rejoignit la Fabian Society, un club de réflexion socialiste qui réunissait alors une grande partie de l’élite intellectuelle du pays. Mais Cecil Chesterton ne s’arrêta pas en si bon chemin en ce qui concerne son engagement chrétien : le 7 juin 1912, il était reçu dans l’Église catholique à l’Oratoire de Londres.

En 1911, Hilaire Belloc et Cecil Chesterton avaient lancé un journal populaire intitulé The Eye-Witness qui, après des difficultés financières, devint en 1912 le New Witness. Ces publications, que l’on peut qualifier de journaux distributistes ou pré-distributistes, se firent une renommée dans le cadre de la dénonciation de la corruption politique, de l’entente entre les milieux politiques et financiers, de la mise en cause de la ploutocratie et dans la recherche d’une troisième voie entre le socialisme et le capitalisme. Dans ce cadre, Cecil Chesterton se lança à corps perdu dans la dénonciation d’un délit d’initiés, mettant en cause plusieurs personnalités du gouvernement britannique, accusés d’avoir pris des parts dans la Société Marconi alors que celle-ci répondait à un appel d’offre public pour l’établissement d’un réseau télégraphique pour l’ensemble de l’Empire. Poursuivi en justice pour ses accusations publiques, Cecil Chesterton fut lourdement condamné.

 

 

Gilbert Keith Chesterton

G.K. Chesterton, distributismeCette condamnation indigna profondément son frère, Gilbert Keith Chesterton (1874-1936) et le poussa à entrer plus directement dans le combat politique alors qu’il menait brillamment une carrière d’écrivain et de chroniqueur dans plusieurs journaux de Londres. Depuis le 6 janvier 1901, il écrivait ainsi une chronique hebdomadaire pour le Daily News, un quotidien libéral qui avait soutenu le gouvernement pendant l’affaire Marconi. Il en fut remercié en février 1913 et trouva refuge à partir d’avril de la même année dans une publication syndicaliste, le Daily Herald, auquel il collabora jusqu’au 26 septembre 1914. Réunis en livre sous le titre Utopie des usuriers, les articles publiés pendant cette période se ressentent profondément du choc ressenti par l’auteur à la suite de ce que l’Histoire a retenu comme étant le « Scandale Marconi ». Le ton est volontiers polémique et, parfois, avec violence. Pourtant, au-delà des circonstances qui le virent naître, Utopie des usuriers appartient à la veine distributiste de son auteur et contient plusieurs éléments de la doctrine de ce mouvement. Outre ses articles parus dans diverses publications, Chesterton avait illustré celle-ci dans plusieurs de ses romans (notamment son Napoléon de Notting Hill) et surtout dans un recueil d’articles publié en 1910 et intitulé, Le monde comme il ne va pas.

 

© Philippe Maxence

 

25/01/2012

Eric Gill traduit en français (2)

Suite de la présentation d'Un Essai sur la typographie d'Eric Gill, livre traduit pour la première fois en français et considéré comme un classique dans le monde de l'imprimerie et du livre. Outre ses aspects techniques, cet ouvrage contient plusieurs considérations générales intéressantes, exposées ici, et ce, malgré les aspects troubles de son auteur, liés à son comportement sexuel absolument contraire à sa foi catholique. 

 

Eric Gill

Eric Gill (1882-1940)

 

Par rapport à cet ensemble de principes, Eric Gill réfléchit au tracé des lettres et à la fabrication des livres. Bien avant d’entrer dans la considération technique de la fabrication des alphabets d’imprimerie et de celle du papier, Gill s’interroge sur l’Angleterre de son temps, tentant d’en cerner les grands contours. Ce chapitre, intitulé « Considérations de temps et de lieu », lui donne l’occasion d’expliquer les principes qui régissent le monde moderne : « l’industrialisme… est le corps de notre monde moderne. » Il se fait plus explicite encore ailleurs : « le principe qui détermine un monde industriel (ce que les théologiens appellent son âme) est bien tel que nous l’avons décrit – la perfection de la manufacture mécanisée, la disparition de toute responsabilité intellectuelle pour l’ouvrier, la relégation de tous les intérêts proprement humains aux heures de temps libre et conséquemment l’effort pour réduire le temps de travail à une durée minimale ». Il oppose très clairement ce monde moderne et industriel à un autre monde, lequel lui est irréductible mais dans lequel « la notion de temps libre existe à peine, car elle y est presque inconnue, et très peu désirée ; un monde où le travail est la vie, et où l’amour l’accompagne ».

C’est par rapport à ce cadre qu’il s’interroge sur la place de l’artisan et de l’artisanat. Une réflexion aux conclusions finalement plutôt positives : « Même le petit artisan, bien qu’il soit impossible de rivaliser avec les “grosses firmes” et la production de masse, ne saurait être définitivement neutralisé, ne serait-ce que parce que nous avons toujours des canifs, et que les hommes voudront toujours fabriquer des choses pour leur plaisir, ne fût-ce que pendant leur temps libre. Rien n’empêchera les hommes de chanter ou de faire des chansons, même si la musique diffusée “sur les ondes” vient satisfaire le gros de la demande ? Enfin, et c’est le plus important, la religion, bien qu’institution désormais sans incidence sur la politique, ne peut pas être détruite. Et quand bien même toute forme de religion institutionnelle serait bannie de l’État, chacun se ferait une religion pour lui-même, car nul homme ne peut éviter de chercher une réponse à la question “A quoi tout cela peut-il bien rimer ?” »

Image 1.pngCet optimisme, ou devrait-on dire, cette espérance, n’empêche pas Gill de mettre le doigt exactement sur le drame du monde moderne d’un point de vue social, faisant de cet Essai sur la typographie du même coup, un livre distributiste, ce courant politico-social qu’il a illustré par ses écrits et par Ditchling (et qu’il a hélas souillé également par son comportement immoral). Pour Gill, en effet (comme pour Chesterton, Belloc et leurs amis) l’un des aspects du drame social vient du fait que « les méthodes de manufacture que nous employons et qui font notre orgueil, sont telles qu’elles empêchent le travailleur ordinaire d’être un artiste, c’est-à-dire un ouvrier responsable, un homme responsable non seulement de l’exécution de ce qui lui est demandé, mais encore de la qualité intellectuelle ainsi produite. » Autrement dit, le produit, fait normalement pour les hommes, est aujourd’hui réalisé au détriment des hommes qui le fabriquent, réduits, déclare Gill, au rang de simple « outil » ou de « rouage ».

On le voit Un essai sur la typographie dépasse le cadre étroit d’un livre technique. Il s’appuie sur une véritable réflexion sur le monde moderne et sur ses conséquences profondes dans le bouleversement social, culturel, moral, auquel est confronté l’homme contemporain. Il s’essaye à être réaliste et, par moments, ce réalisme prend des allures de prophétie si l’on se souvient que cet ouvrage date des années trente du siècle dernier et si on le compare avec notre monde actuel. Mais livre technique, il l’est aussi, à travers les chapitres consacrés à ce qu’est l’écriture et le rôle des caractères d’imprimerie. Je ne m’aventurerai pas à en traiter ici, n’ayant pas cette compétence technique. Assurément, tout amoureux du livre apprendra beaucoup à la lecture de cet essai et saisira mieux ainsi l’évolution de la fabrication de cet objet si particulier.

On saluera aussi le travail de l’éditeur qui visiblement a voulu respecter les normes données par Gill et qui est allé jusqu’à utiliser l’une des polices mises au point par cet homme vraiment étonnant : le Joanna.

 

Un Essai sur la typographie d’Eric Gill, Ypsillon éditeur, 174 pages, 19€.


© Philippe Maxence