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23/01/2012

Eric Gill traduit en français

Essai-typo.pngVous intéressez-vous à la typographie ? C’est pourtant d’un livre sur ce sujet dont j’aimerais vous parler aujourd’hui. Publié une première fois en 1931, puis dans une seconde édition révisée en 1936, An Essay on Typography d’Eric Gill vient d’être traduit pour la première fois en français. Dans les milieux de cette profession, c’est un classique bien connu, mais jusqu’ici peu accessible pour ceux qui ne maîtrisent pas suffisamment la langue de Shakespeare.

En Angleterre, Eric Gill est un nom connu et reconnu. Non seulement parce qu’il est à l’origine de plusieurs polices de caractères – dont le fameux Gill – mais aussi parce que cet artiste aux talents multiples a sculpté plusieurs monuments publics ou a participé à la réalisation du premier timbre poste représentant le roi Georges VI (celui du Discours d'un roi…). Eric Gill fut aussi l’un des penseurs du courant distributiste d’avant-guerre et c’est lui qui réalisa la pierre tombale de G.K. Chesterton. Dans le village de Ditchling, il avait aussi réuni une communauté d’artistes (The Guild of St Joseph and St Dominic) qui essayait de vivre selon les règles des antiques corporations tout en développant un renouveau de l’art. Parmi les membres de cette communauté, David Jones est certainement l’un des plus connus aujourd’hui, en France, puisque certains de ses ouvrages ont été traduits aux éditions Ad Solem. Cette courte présentation ne serait pas complète si on laissait sous silence le fait que la dernière biographe de Gill a révélé les pratiques sexuelles immorales de celui-ci, ce qui entache très largement son action et les idées qu’il a défendues.

Fallait-il, pour cela, taire l’intérêt de son Essai sur la typographie ? Finalement, je ne le crois pas puisque les idées défendues dans ce livre ne sont aucunement une apologie de ses déviations.

En fait, l’Essai sur la typographie est une succession de surprises.

Première surprise : ce livre, qui semble destiné en priorité aux professionnels du livre, comporte une série de réflexions qui vont bien au-delà de l’aspect strictement professionnel.

Deuxième surprise : il y a un style d’écriture Gill. Un style que l’on pourrait qualifier de directement inverse à celui de Chesterton, alors même que les deux hommes se connaissaient bien. Le style d’Eric Gill est direct et il ne s’embarrasse pas de détours ou de circonvolutions. Il va directement à son sujet. Il cherche peu à convaincre. Il entend dire ce qu’il a à dire sans argumenter au-delà du strict nécessaire.

Troisième surprise : malgré sa défense d’une société pré-industrielle, Eric Gill a une conception parfois très moderne de l’écriture, qui va jusqu’à la défense de la sténographie à la place de l’écriture traditionnelle. On comprend mieux dès lors pourquoi l’éditeur et critique anglais Robin Kinros a pu qualifier sa démarche de ce paradoxe : un « moderne traditionalisme ».

Quatrième surprise : il y a un réalisme de Gill. Son opposition à l’industrialisme, et à la société qui en est née, est évidente et absolue. Pour autant, dès le début de son livre, il marque bien que ce monde-là a remporté la guerre contre la société traditionnelle. Il sait que le monde industriel est installé pour plusieurs décennies. Mais « si l’industrialisme a remporté une victoire presque complète, les activités artisanales n’ont pas été anéanties pour autant ; elles ne sauraient disparaître tout à fait, car elles répondent à un besoin permanent, indestructible, inhérent à la nature humaine ». Il va même plus loin puisqu’il invite son lecteur à constater la bonté de l’une et l’autre des activités : « la puissance de l’industrialisme, l’humanité de l’artisanat ». Mais il condamne d’avance ce qui est devenu un produit commercial fréquent aujourd’hui, c’est-à-dire le produit industriel que l’on fait ressembler à un produit artisanal et que l’on vend quasiment comme tel : « ces deux mondes sont désormais absolument distincts. Seuls les marchands d’imitation “d’époque” ou artisanale, sont certainement condamnés. Les normes artisanales sont aussi absurdes pour l’industrie mécanisée que les normes de la machine le sont pour l’artisan ».


À suivre… 

© Philippe Maxence

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