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Eric Gill traduit en français (2)

Suite de la présentation d'Un Essai sur la typographie d'Eric Gill, livre traduit pour la première fois en français et considéré comme un classique dans le monde de l'imprimerie et du livre. Outre ses aspects techniques, cet ouvrage contient plusieurs considérations générales intéressantes, exposées ici, et ce, malgré les aspects troubles de son auteur, liés à son comportement sexuel absolument contraire à sa foi catholique. 

 

Eric Gill

Eric Gill (1882-1940)

 

Par rapport à cet ensemble de principes, Eric Gill réfléchit au tracé des lettres et à la fabrication des livres. Bien avant d’entrer dans la considération technique de la fabrication des alphabets d’imprimerie et de celle du papier, Gill s’interroge sur l’Angleterre de son temps, tentant d’en cerner les grands contours. Ce chapitre, intitulé « Considérations de temps et de lieu », lui donne l’occasion d’expliquer les principes qui régissent le monde moderne : « l’industrialisme… est le corps de notre monde moderne. » Il se fait plus explicite encore ailleurs : « le principe qui détermine un monde industriel (ce que les théologiens appellent son âme) est bien tel que nous l’avons décrit – la perfection de la manufacture mécanisée, la disparition de toute responsabilité intellectuelle pour l’ouvrier, la relégation de tous les intérêts proprement humains aux heures de temps libre et conséquemment l’effort pour réduire le temps de travail à une durée minimale ». Il oppose très clairement ce monde moderne et industriel à un autre monde, lequel lui est irréductible mais dans lequel « la notion de temps libre existe à peine, car elle y est presque inconnue, et très peu désirée ; un monde où le travail est la vie, et où l’amour l’accompagne ».

C’est par rapport à ce cadre qu’il s’interroge sur la place de l’artisan et de l’artisanat. Une réflexion aux conclusions finalement plutôt positives : « Même le petit artisan, bien qu’il soit impossible de rivaliser avec les “grosses firmes” et la production de masse, ne saurait être définitivement neutralisé, ne serait-ce que parce que nous avons toujours des canifs, et que les hommes voudront toujours fabriquer des choses pour leur plaisir, ne fût-ce que pendant leur temps libre. Rien n’empêchera les hommes de chanter ou de faire des chansons, même si la musique diffusée “sur les ondes” vient satisfaire le gros de la demande ? Enfin, et c’est le plus important, la religion, bien qu’institution désormais sans incidence sur la politique, ne peut pas être détruite. Et quand bien même toute forme de religion institutionnelle serait bannie de l’État, chacun se ferait une religion pour lui-même, car nul homme ne peut éviter de chercher une réponse à la question “A quoi tout cela peut-il bien rimer ?” »

Image 1.pngCet optimisme, ou devrait-on dire, cette espérance, n’empêche pas Gill de mettre le doigt exactement sur le drame du monde moderne d’un point de vue social, faisant de cet Essai sur la typographie du même coup, un livre distributiste, ce courant politico-social qu’il a illustré par ses écrits et par Ditchling (et qu’il a hélas souillé également par son comportement immoral). Pour Gill, en effet (comme pour Chesterton, Belloc et leurs amis) l’un des aspects du drame social vient du fait que « les méthodes de manufacture que nous employons et qui font notre orgueil, sont telles qu’elles empêchent le travailleur ordinaire d’être un artiste, c’est-à-dire un ouvrier responsable, un homme responsable non seulement de l’exécution de ce qui lui est demandé, mais encore de la qualité intellectuelle ainsi produite. » Autrement dit, le produit, fait normalement pour les hommes, est aujourd’hui réalisé au détriment des hommes qui le fabriquent, réduits, déclare Gill, au rang de simple « outil » ou de « rouage ».

On le voit Un essai sur la typographie dépasse le cadre étroit d’un livre technique. Il s’appuie sur une véritable réflexion sur le monde moderne et sur ses conséquences profondes dans le bouleversement social, culturel, moral, auquel est confronté l’homme contemporain. Il s’essaye à être réaliste et, par moments, ce réalisme prend des allures de prophétie si l’on se souvient que cet ouvrage date des années trente du siècle dernier et si on le compare avec notre monde actuel. Mais livre technique, il l’est aussi, à travers les chapitres consacrés à ce qu’est l’écriture et le rôle des caractères d’imprimerie. Je ne m’aventurerai pas à en traiter ici, n’ayant pas cette compétence technique. Assurément, tout amoureux du livre apprendra beaucoup à la lecture de cet essai et saisira mieux ainsi l’évolution de la fabrication de cet objet si particulier.

On saluera aussi le travail de l’éditeur qui visiblement a voulu respecter les normes données par Gill et qui est allé jusqu’à utiliser l’une des polices mises au point par cet homme vraiment étonnant : le Joanna.

 

Un Essai sur la typographie d’Eric Gill, Ypsillon éditeur, 174 pages, 19€.


© Philippe Maxence


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