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28.04.2008

Découvrir Chesterton

Pour des raisons de cohérence interne, j'ai décidé de traiter ailleurs les questions touchant à G.K. Chesterton. Ce sujet ne sera donc plus directement abordé sur ce blogue. Pour les personnes intéressées par Chesterton, au-delà même du distributisme et de l'apologie chrétienne, d'un simple point de vue littéraire par exemple, je les invite à se connecter à l'adresse suivante : 

 

http://chesterton.over-blog.com 

 

L'inscription à La Lettre d'annonce (newletter) permet d'être tenu facilement au courant des mises à jour sans avoir besoin de se rendre chaque jour sur le blogue.  

Reste qu'il existe une véritable complémentarité entre Caelum et Terra et le blogue des Amis de Chesterton. On ne sera donc pas étonné de voir que les deux blogues annonçent mutuellement les sujets qui peuvent intéresser les deux catégories de visiteurs.

26.04.2008

Le bien ne fait pas de bruit (IHP-2)

296272235.jpgJ’ai évoqué récemment à l’occasion de la nomination de Mgr James D. Conley, le professeur John Senior et le travail remarquable mené à l’Université de Kansas par l’Integrated Humanities Program (IHP) dont il était l’un des co-fondateurs.
Mgr Conley n’est pas le seul évêque à avoir bénéficié de l’enseignement de John Senior qui resta toute sa vie de catholique fidèle à la messe traditionnelle ou, selon la formule actuelle, à la forme extraordinaire.
Mgr Paul S. Coakley, évêque de Salina (Kansas) ne cache pas sur son site (ici) qu’il fut l’élève de John Senior à l’IHP. Il indique également qu’il fit une tentative de vie religieuse à l’abbaye Notre-Dame de Fontgombaul (France) comme nombre d’élèves du professeur Senior. Celui-ci raconte d’ailleurs les visites à cette abbaye dans La Restauration de la culture chrétienne (DMM), rappelant le rôle fondamental du monachisme bénédictin dans l’histoire chrétienne et pour l’avenir de la société.
Né en Virginie en 1955, Mgr Coakley a vécu en Louisiane et au Kansas. Après sa tentative à Fontgombault, il est revenu aux États-Unis en 1978 pour suivre des études au diocèse de Wichita. Il a également étudié à Rome, en compagnie de deux autres anciens de l’IHP : le révérend David Rabe et celui qui est aujourd’hui Mgr Conley. Ordonné prêtre en 1983 pour le diocèse de Wichita dans lequel il est resté pendant 21 ans, il a été nommé évêque de Salina le 21 octobre 2004 puis ordonné et installé comme évêque de Salina le 28 décembre de la même année. Sa devise épiscopale est Duc in altum.
Discret, homme profondément spirituel, Mgr Coakley appartient au groupe des évêques américains qui refusent la communion aux hommes politiques notoirement favorables à la culture de mort.


19.04.2008

Le père Vincent McNabb : le Saint de Hyde Park


1679050638.jpgParmi les personnalités du courant distributiste, un homme occupe une place à part : Vincent McNabb. Il l’occupe à double-titre. D’abord parce qu’il était religieux, membre de l’Ordre des frères prêcheurs (les fameux Dominicains) et ensuite parce qu’il s’est chargé principalement des questions touchant à la terre et plus largement, au monde rural. Il y a aussi une troisième raison qui le distingue. Le père Vincent McNabb ne se réclamait pas directement de l’étiquette « distributiste ». Il se présentait tout simplement comme fils de l’Église, prêtre catholique et disciple de saint Thomas d’Aquin et de Léon  XIII. C’est principalement à partir du théologien médiéval et du pape du renouveau de la doctrine sociale de l’Église, que le père Vincent McNabb a travaillé dans le secteur rural et énoncé un certain nombre de positions qui recoupaient celles des distributistes. Il fut un grand ami de G.K. Chesterton et, plus encore, de Hilaire Belloc.
Sa thèse principale fut celle du retour à la terre dans lequel il voyait le meilleur moyen de vivre en catholique pour les familles de son pays. La thèse ne rencontrera que peu d'échos aujourd’hui, surtout dans le monde catholique. Elle risque, en revanche, d’en trouver un peu plus dans ce mouvement général qui se dessine d’un retour à la campagne, même si ce retour n’est pas exempt d’un effet de mode ni du transport des mentalités urbaines à la campagne. Mais c’est un fait : depuis quelques années, la France connaît un nombre croissant de ménages partant vivre à la campagne. Ce qui risque de déranger ces « néo-ruraux » chez un penseur comme le père McNabb, c’est tout simplement son catholicisme. Et chez lui, il est fondamental puisque le style de vie qu’induit la vie rurale lui semble la plus proche de la simplicité évangélique.
Les éditions américaines IHS ont réédité en 2003 l’un des grands essais du père McNabb sur le sujet : The Church and the land. Il est magnifiquement préfacé par William Edmund Fahey du Christendom College, une institution américaine de grande qualité. (cf. le site de Daniel Hamiche: ici).
1376365361.jpg The Church and the land est, en fait, un recueil de différents articles tous consacrés à la question rurale sous un angle chrétien. À plusieurs reprises, le père McNabb passe de l’écrit sociologique à la méditation, ramenant toujours son lecteur à l’essentiel de la vie du chrétien : l’imitation du Christ. L’une de ses grandes idées était que le modèle de la famille chrétienne se trouve à Nazareth, dans la demeure cachée de la Sainte Famille. L’imitation de la Sainte Famille est donc le ressort de l’ordre social chrétien puisque la famille est la cellule de base de la société. Un autre de ses ouvrages, Nazareth or social chaos est d’ailleurs entièrement consacré à ce sujet.
Outre l’enseignement de l’Église, le père Vincent McNabb avait puisé cette conviction dans son enfance, au contact même de sa famille et singulièrement de ses parents. Né en Irlande, près de Belfast, en 1868, Joseph (son nom de baptême, Vincent sera son nom de religieux) est le dixième d’une famille de 11 enfants. La famille vit sans grande richesse mais dans la joie. C’est donc là, de manière expérimentale, qu’il perçoit l’importance de la famille, pour la personne et la société. Pour des raisons professionnelles, son père doit aller travailler en Angleterre et tout naturellement la famille suit le mouvement. C’est l’occasion pour le jeune homme de découvrir les dominicains et de demander son admission dans cet ordre.
De 1895 à 1891, il étudie au noviciat dominicains de Woodchester. Après être ordonné prêtre, il poursuit des études de Théologie à Louvain en Belgique. Il s’imprègne fortement de la pensée de saint Thomas d’Aquin. En 1894, il revient en Angleterre d’où il ne bougera plus, résidant principalement à Leicester et à Londres. Il devient alors proche du Catholic Land Movement dont le but principal est d’aider des familles catholiques à retourner vivre à la campagne, en préconisant l’auto-suffisance et une méfiance envers les machines. Dans ses écrits d’ailleurs, le père McNabb est lucide sur les méfaits de l’industrialisation de l’agriculture telle que la France l’a connue à grand échelle après la Seconde Guerre mondiale et dont nous percevons les effets dramatiques aujourd’hui.
Dans sa préface, William Fahey indique que l’on pourrait croire que la pensée conductrice du Catholic Land Movement s’inspire des Amish. Il fait remarquer avec justesse que la vision agraire de McNabb s’inspire plutôt de la grande tradition bénédictine, certainement sous l’influence du cardinal Newman qui a consacré un essai à saint Benoît.
Toute sa vie pourtant, le père McNabb fut profondément dominicain. Il aborde les questions sociales comme fils de saint Thomas d’Aquin. Prêcheur, il n’hésite pas à descendre dans la rue et il sera présent à Hyde Park chaque dimanche, de 1920 à 1943. Là il prêche à temps et à contre-temps, devant un public souvent attiré par sa bure blanche. On se demande encore pourquoi Chesterton ne s’en est pas inspiré comme héros de l’un de ses romans. Le père McNabb sera encore l’aumônier de Ditchling, une communauté d’artistes et d’artisans catholiques, réunis autour du sculpteur Eric Gill et dont fera notamment partie pour un temps David Jones (dont les livres sont édités par Ad Solem).
L’intérêt de McNabb aujourd’hui ? Certainement plusieurs de ses propos ont vieilli ainsi que leurs expressions. La ligne fondamentale reste pourtant d’actualité, d’autant plus que nous subissons les contre-coups de l’industrialisation de masse, jusque dans l’alimentation que nous sommes amenés à consommer. En fait, s’il est certain que le libéralisme a gagné la partie, il n’est pas sûr du tout que cela soit pour le bien de l’homme. Le monde occidental n’a jamais été aussi riche à tout point de vue et aussi pauvre au plan humain et spirituel. Qui oserait dire sérieusement que l’homme du XXIe siècle n’est pas habité par une crainte profonde qui se traduit notamment par les dépressions, le divorce, l’éclatement des familles, le chomâge, la pauvreté, les quêtes en tout sens d’explication et de sens justement, etc.
Comme pour les autres auteurs distributistes, la pensée de McNabb s’articule autour de quelques idées-forces :
la subsidiarité, avec la reconnaissance de la famille comme cellule de base de la société ;
la diffusion de la propriété privée et notamment de la propriété privée des moyens de production ;
La préférence pour ce qui est local face à ce qui est global ;
La certitude que la société rurale est le meilleur environnement pour la famille, la santé, le travail et la vitalité religieuse.

Pas franchement moderne, ni occasion d’une grande campagne de publicité ? C’est évident ! Mais des points sur lesquels il pourrait être utile de réfléchir. Car, au fond, sommes-nous vraiment satisfait de la société moderne ?

18.04.2008

A propos de Chesterton

Un blogue français lui est désormais entièrement consacré. Il se met petit à petit en place (seulement trois posts pour l'instant).

Son but ? Tenir les internautges et les passionnés au courant de l'actualité concernant l'édition en langue française de Chesterton et offrir un aperçu de son œuvre ainsi que de celles des auteurs qui lui sont proches.

Son nom ? Un nommé Chesterton, en référence au Nommé Jeudi, roman de Chesterton.

Son adresse ? ici.

 

Bonne visite.  

16.04.2008

John Senior et l'IHP (1)

 L'annonce de la nomination de Mgr James D. Conley comme évêque de Denver (USA) m'a conduit à expliquer pourquoi cette nouvelle constitue un signe positif en raison des liens du nouvel évêque avec l'œuvre de John Senior (1923-199). Peu connu en France, ce dernier méritait d'être présenté, ce que j'ai fait ici et . Je complète cette présentation par une explication du travail réalisé au sein « Integrated Humanities program » (IHP) de l’Université de Kansas, dans le texte ci-dessous. 

 

1006723336.jpg1973487378.jpgPeut-on changer les choses en enseignant les Humanités ? Pour incongrue qu’elle paraisse, la question mérite d’être posée au regard de l’expérience menée dans les années soixante-dix par le professeur John Senior à l’Université de Kansas. Changer le cours des choses, voire du monde ? Assurément, John Senior aurait été étonné de voir attribuer à son travail de professeur une telle ambition. Plus simplement, il entendait accomplir son devoir d’état d’enseignant de la meilleure façon, en relation constante avec la vérité. Au fond, ce n’est que depuis quelques années que les Américains puis les Européens se rendent compte que ce faisant il a peut-être accompli une œuvre profonde de restauration.
Cette œuvre porte un nom : « Integrated Humanities program » (IHP) de l’Université de Kansas.
Tout commence en 1971, à une époque particulièrement troublée pour les universités américaines. C’est l’heure du grand chambardement, de la révolte étudiante sur fond de refus de la guerre du Vietnam, de la contestation érigée en règle morale, de la drogue et de la libération sexuelle. À l’université de Kansas, les étudiants se plaignent aussi d’être enseigné par des vacataires et de subir un programme très fragmenté sans aucun lien avec les questions fondamentales de l’existence. Cette année- là, trois professeurs John Senior, Dennis B. Quinn (photo de gauche) et Franklyn C. Nelick (photo de droite) mettent donc au point un programme d’enseignement des Humanités.

Une méthode curieuse
La méthode de ces trois professeurs est curieuse. Elle n’est ni révolutionnaire ou moderne, ni conservatrice. Il ne s’agit pas d’amphi où les étudiants peuvent se transformer en professeur ou remettre en question l’héritage passé. Il ne s’agit pas non plus d’un cours magistral. D’abord éducateurs, les trois professeurs de l’IHP ont saisi que les bouleversements étudiants sont le reflet d’une crise profonde, d’une quête de sens, de jeunes bousculés par la modernité et ses contemporaines incarnation. Ils savent qu’il faut d’abord impérativement répondre à cette soif profonde. Il sera toujours temps ensuite d’apprendre les techniques pour être un bon ingénieur, un bon fermier ou un bon journaliste. Au préalable, il faut apprendre d’abord à être un homme, au sens plein du terme. Élementaire ? Oui, élémentaire bon sens, sauf que personne n’y pense et n’y songe, et que l’enseignement se réduit souvent à un bourrage de crâne de notions diverses et variées, transmises et intégrées sans ordre. Or, le propre du sage, explique saint Thomas d’Aquin, est d’ordonner.
Comment faire lorsqu’on est simplement professeur d’université ? Proposer de puiser dans la grande expérience de l’humanité qui se trouve dans les grands classiques. Recourir à cette somme et à cette richesse à la portée de tous. À partir du moment où l’on ouvre la porte pour pénétrer dans ce domaine. À partir du moment où l’on donne le goût de lire et d’approfondir.

Surtout ne pas prendre de notes
L’enseignement à l’IHP se déroulait de manière simple. Il y avait des cours magistraux, mais les étudiants ne devaient pas prendre notes. Ils leur étaient tout simplement interdit d’écrire. Ils devaient… écouter. Ils devaient réapprendre à exercer leurs sens externes et internes (entendre, voir, mémoriser, imager). Deux fois par semaine, pendant une heure et vingt minutes, ils assistaient au spectacle unique d’entendre la conversation qui se déroulait devant eux entre John Senior, professeur de littérature classique et Quinn et Nelick, professeurs d’anglais.

 

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L'amphi Smith 

De quoi parlaient-ils ? Il ne s’agissait pas d’un café du commerce, mais d’une conversation partant de l’Odyssée d’Homère ou de La République de Platon et établissant des liens et des connexions avec d’autres œuvres classiques. La matière de l’enseignement était donc la littérature classique, l'histoire et la philosophie. Aux témoignages des étudiants, ce spectacle était fabuleux et le silence régnait dans la salle sauf quand les étudiants partaient en de véritables éclats de rire… Silence et rire, un réapprentissage utile dans une époque qui se prenait trop au sérieux tout en oubliant la valeur de la contemplation.
Entre deux conférences, le mardi et le jeudi, des groupes d’étudiants se réunissaient pour retenir par cœur des poèmes. Ils se retrouvaient aussi avec leurs professeurs la nuit pour contempler les étoiles, prennaient des cours de calligraphie, apprenaient des chansons anciennes, dont des chansons à boire, qu’ils chantaient en chœur. Le but était de rééduquer les sens pour offrir à ces étudiants des villes la possibilité de rencontrer le réel. Chaque printemps, un grand bal rassemblait élèves, professeurs et parents pour danser des valses. Les filles s’habillaient avec leur plus belle robe, de préférence fabriquée par leurs soins ; les garçons louaient un habit de soirée, dans la plus pure tradition anglo-saxonne.

Retrouver un mode d'être
On l’aura compris, il s’agissait avant toute chose de retrouver un mode d’être et de transmission de l’enseignement plutôt que d’acquérir un grand nombre de connaissances. Le modèle était directement l’enseignement du moyen âge, avec les arts libéraux et la lectio médiévale à voix haute qui donne l’occasion au professeur de livrer un commentaire en direct. Le sens des nuances était donné directement par le ton employé par le professeur. Les trois professeurs aimaient à utiliser l’analogie du groupe de jazz classique improvisant sur un thème bien connu. C’est exactement ce qu’ils faisaient. Et, bien sûr, les étudiants avaient l’occasion de poser des questions après les cours, de rencontrer les professeurs et de nouer des amitiés profondes. C’est ainsi qu’un nouvel évêque américain a eu John Senior comme parrain lors de son entrée dans l’Église catholique. Il faut dire que la devise de l’IHP était « nascantur in admiratione ».

La haine du laïcisme

Pourquoi l’IHP est-il mort ? En raison de son succès et de la haine du laïcisme. Pour aller aux sources de la civilisation occidentale, un voyage était chaque année organisée. En Irlande ou en France, par exemple. C’est ainsi que les étudiants découvrirent l’abbaye Notre-Dame de Fontgombault et que certains choisirent d’y rester. C’en était trop. L’administration fit tout pour tuer cette source de conversion à la vérité catholique.


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Ci-dessus : le journal The Kansas City Times symbolise le problème posé par l'IHP :
des hippies se transforment au point de devenir des moines. Intolérable pour le laïcisme.

 

 

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 Le symbole de l'IHP

Annexe :

La brochure de l'IHP pour l'année universitaire 1976 indique la liste de livres suivantes :

Semestre I
L'Odyssée et L'Iliade d'Homère
La République de Platon
Les Fables d'Ésope
Les Guerres médiques d'Hérodote
L'Orestie d'Eschyle

Semestre II
L'Énéide de Virgile
La guerre des Gaules de Jules César
Vies parallèles de Plutarque
De natura rerum de Lucrèce
De Officiis de Cicéron

Semestre III
Le Nouveau Testament
Les Confessions de saint Augustin
La Chanson de Roland
Mémoire sur les croisades
Sir Gauvain et le chevalier vert
Consolation de la philosophe de Boèce
Les Fioretti de saint François
Les contes de Canterbury de Chaucer

Semestre IV

Don Quichotte de Cervantès
Autobiographie de Cellini
Henry IV de Shakespeare
Hamlet de Shakespeare
Méditations de Descartes
Dialogues sur la religion naturelle de Hume
Ivanhoé de Walter Scott
Réflexions sur la révolution française de Burke
Sélections sur l'éducation de Newman et Huxley

 

 

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L'écusson de l'IHP

14.04.2008

Socrate en Amérique


Dans la vie d'un homme, certaines rencontres marquent d'une manière indélébile l'intelligence et le cœur. Rencontre directe par le face-à-face qui permet de découvrir l'être sous l'échange de paroles. Ou rencontre différente par le biais du livre qui transporte une part – seulement une part – de l'esprit de l'auteur.
1228357300.jpg La rencontre avec John Senior (photo) fut un choc. Un choc pour l'intelligence. Un choc pour l'âme. Cette voix venue d'outre-Atlantique nous disait ce que nous n'avions jamais entendu dit de cette manière. Et en même temps, elle nous plongeait dans un univers qui nous était familier. Dans La Pensée catholique, le père Bruckberger présentait l'auteur de La Restauration de la culture chrétienne à l'égal de l'auteur de ce chef-d'œuvre de la littérature chrétienne qu'est L'Imitation de Jésus-Christ. "J'ai lu d'une traite le livre de John Senior. Je m'attendais si peu à ce genre de livre que j'en reste stupéfié. J'ai mes catégories de livres, de grands livres. Je mets celui-là dans la catégorie Imitation de Jésus-Christ. Lecture terminée, il n'y a plus qu'à se faire moine ou à regretter de ne pas l'être ”. Plus loin le dominicain tonitruant ajoutait “ J'aime beaucoup les USA où j'ai vécu huit années décisives pour moi. Jamais, jamais, je n'aurais imaginé qu'un jour un Américain publierait un tel livre et qu'il aurait une audience. Il n'y a aucun cordon sanitaire efficace contre l'épidémie de vérité. On pourra toujours dire que Senior y va fort. Saint Paul y allait très fort ” .
Emportement ? Débordement de la plume qui dépasse la pensée par recherche de comparaison ? Exagération dont on peut croire qu'elle est comme une marque du célèbre dominicain ? Nous l'avons pensé. Nous l'avons cru. Nous n'avions pas encore commencé une seule ligne de La Restauration de la culture chrétienne. Pourtant, le genre littéraire de ce livre comme celui qui le précède dans la pensée de John Senior ne ressemble en rien à celui de L'Imitation. Mais le ton, la force du propos, l'humilité de son auteur en même temps que son extraordinaire assurance pouvait entraîner la comparaison. Tout comme les centaines d'étudiants convertis à la suite de leur rencontre directe avec le professeur John Senior.
Sans que nous le sachions, sans que la nouvelle traverse aussitôt l'Atlantique, John Senior est mort le 8 avril 1999 après une longue maladie. La messe d'inhumation a eu lieu à Saint Mary's de Kansas, selon le rite tridentin qu'il affectionnait et qu'il défendait. Et nous nous trouvons un peu plus orphelin, un peu plus seul, même si dans le cas de John Senior, le face-à-face sur terre n'avait pu se faire. Nous l'attendons donc, pour l'éternité, réunis, espérons-le, dans le Royaume éternel du seul vrai Roi, pour qui tout est fait, sur le Ciel comme sur la terre. C'est peu dire que John Senior a été mal ou peu compris en France. Nous n'avons aucune trace qu'il l'ait été mieux aux États-Unis. Mais là-bas au moins avait-il délivré d'abord son enseignement par oral, au sein de l'Integrated Humanities Program, fondée par ses soins et ceux de deux collègues à l'Université de Kansas. Il pratiquait là-bas une maïeutique chrétienne qui fait de lui, disciple d'Aristote, de saint Augustin et de saint Thomas d'Aquin, un véritable Socrate chrétien. Au moins aux États-Unis a-t-il pu enseigner dans cette transmission directe de maître à disciple par laquelle l'intelligence de l'élève, placée d'abord dans les conditions de l'humilité, peut être fécondée et s'épanouir à son tour selon les ressorts propres de son être, dans le respect de la vocation que Dieu lui a donné. Pour nous Français, il nous reste donc ses deux livres, édités courageusement par DMM, maison d'édition à laquelle il faut rendre hommage pour ce bienfait qu'elle nous a donné. Éditeur de Pourrat, des Charliers, DMM est aussi celui de John Senior. C'est un signe, une indication d'un univers profond, mais qui finalement s'avère être le seul univers, celui où l'intelligence et l'ensemble de la vie humaine tendent de toutes leurs forces, avec la grâce de Dieu, à se placer sous le regard de Dieu et non pas du moi destructeur.
Il y aurait beaucoup de choses à écrire sur John Senior pour lui rendre l'hommage qu'il mérite. Ayant eu le bonheur d'une courte correspondance avec lui, rompue par la maladie, nous voudrions seulement présenter, esquisser deux points. Deux points qui se rapportent finalement au thomisme, à cette fécondité issue de saint Thomas, l'un indirectement et l'autre de manière plus directe.
Des religieux qui se veulent disciples de saint Thomas, et qui cherchent certainement à l'être véritablement, se sont étonné publiquement que John Senior préconise le retour aux lettres, à la poésie, comme nécessaire préalable à la restauration d'une culture chrétienne. Ils se sont formalisés que ce disciple de saint Thomas, lecteur de Garrigou-Lagrange et de Charles De Koninck, ait pu écrire que le renouveau du thomisme était actuellement impossible : “ Je ne préconise rien qui ressemble à un renouveau thomiste. Je le crois impossible dans la situation actuelle. Le thomisme est à la place où il doit être. Saint Thomas ne doit pas “renaître” pour la bonne raison qu'il n'est pas mort. Mais nous, nous sommes morts ou mourant. Le loyer n'est pas payé, nous n'avons plus rien à manger et l'immeuble menace ruine ” . Il y avait là de la part de ces religieux une incompréhension manifeste, certainement partagée par beaucoup de ceux, qui aiment se placer sous la lumière de l'Aquinate.773835745.jpg
John Senior n'a jamais nié le caractère universel de la pensée de saint Thomas. Ni en raison de son étendue, ni en raison de sa permanence dans le temps. Simplement, John Senior, vrai poète et peut-être poète d'abord, ne ressemble en rien à un cartésien. Même quand il lit, commente, s'inspire de saint Thomas. Fidèle à Aristote et au Docteur Angélique, John Senior était persuadé, intellectuellement et par expérience, que l'intelligence ne peut être véritablement, réellement, restaurée que dans l'exacte mesure où la sensibilité n'a pas été déformée, défigurée, massacrée comme elle l'est aujourd'hui par la culture moderne. Sans ce préalable, l'intelligence ne peut trouver l'assise nécessaire qui lui permette, en quelque sorte, de jouer son rôle. Cette approche repose tout simplement sur cet aspect élémentaire que le réel nous est d'abord connu par les sens avant d'être conceptualisé par l'intelligence. Sans la connaissance sensible, l'intelligence ne peut accomplir son œuvre de conceptualisation et d'universalisation. De ce point de vue, l'existence d'un saint Thomas au XIIIème siècle n'est pas le fruit du hasard. Ce siècle que beaucoup d'entre nous chantent et magnifient, à juste titre, est celui du véritable réalisme, non seulement parce que Thomas le couronne, ainsi que saint Louis, mais parce que les êtres étaient plongés dans un univers sain d’abord pour la sensibilité. Siècle des cathédrales. Siècle des croisades. Siècle enfin où l'intelligence peut s'épanouir le plus possible et culminer au plus haut degré, jusque sur le plan de la science des sciences qu'est la théologie.
Partant de ce lien nécessaire entre sens, mémoire, imagination et intelligence, John Senior a préconisé une restauration préalable de la sensibilité par le mode poétique. En rien et jamais ce mode-là ne s'est opposé au mode rationnel. Mais toujours et partout il l'a précédé. Avant les Présocratiques, nous le trouvons par exemple chez Homère. D'où le conseil insistant de Senior de recourir à Virgile, à nos poètes chrétiens et peut-être plus encore à l'Office traditionnel, prière du chrétien et long poème qui chante Dieu, le loue et recourt à Lui dans la peine et les joies des hommes. (…) D’où cette remarque :  “ Se lancer dans l'étude de la philosophie et de la théologie ne peut pas guérir une imagination malade, parce que quiconque a une imagination malade est incapable d'étudier la philosophie et la théologie. Les tentatives comme celles de Gilson et de Maritain sont salutaires, certes, mais ne peuvent suffire. Elles ont mis à la mode une néo-scolastique qui, comme toutes les modes, s'est vite démodée, avant de disparaître, parce que l'étude sérieuse de ces disciplines suppose une immersion dans la culture chrétienne. Bien qu'il ait étudié saint Thomas toute sa vie, Maritain lui-même est tombé dans les erreurs qu'il réfutait chez les autres, aveuglé par ce qu'il désirait ” . (…)
Il faut maintenant pour conclure revenir au point de départ, c'est-à-dire à l'incompréhension que l'œuvre de John Senior a rencontrée chez nous. Cette incompréhension ressemble, toutes proportions gardées et dans les limites de genre littéraire différent, à celle qui naîtrait d'une lecture superficielle des livres de Chesterton. On a cru que John Senior préconisait comme moyen de restauration de la culture chrétienne, la mise à la casse de nos téléviseurs, de nos machines à laver linge et vaisselle. Il l'a écrit en effet. Et pour bien comprendre ces propos, il faudrait avoir une connaissance élémentaire des distinctions de base du thomisme en effet per se et per accidens. Senior écrit au sujet de la télévision : “ Mais d'abord, soyons sérieux : inutile de parler de restauration de l'Église et de la cité si l'on n'a pas assez de bon sens pour jeter son poste de télévision. La télévision, dit-on, n'est ni bonne ni mauvaise. C'est un instrument ni plus ni moins qu'un pistolet. Sa moralité dépend donc de l'usage qu'on en fait ; il n'est pas mauvais per se mais accidentellement, selon la terminologie des moralistes. C'est vrai, mais les situations concrètes sont per se accidentelles ! Entre le per se et l'accidentel, il y a ce qu'on appelle le déterminant : ce qui arrive si souvent ou si intensément que le résultat s'en trouve déterminé ” .
Plus profondément, loin de proscrire le thomisme, loin de rejeter la philosophie et la théologie, il appelle à la restauration première de ce qui permettra une véritable renaissance du thomisme, de la philosophie et de la théologie. Il préconise le recours au mode poétique, c'est-à-dire les retrouvailles de notre imagination avec nos grands poètes, nos grands classiques et avec la prière chrétienne la plus traditionnelle. L'essentiel de John Senior se situe là ainsi que dans la carpe diem sur lequel il insistait tant dans nos correspondances. Pour bien penser, pour penser droit, il faut au préalable bien imaginer.
Cependant dans l'état général de nos sociétés, John Senior préconisait surtout le recours à la Vierge Marie, Sedes Sapientæ, elle qui transmit au Christ, par oral, les prières de la tradition judaïque, lui apprenant aussi certainement les chants, les paraboles et les contes de son pays. C'est une œuvre à accomplir, sinon pour nous-mêmes, du moins pour nos enfants.


11.04.2008

Un évêque et John Senior

Sur son blogue (ici), Daniel Hamiche nous apprend la nomination de Mgr James D. Conley comme évêque auxiliaire de Denver aux États-Unis et il précise qu’il est le filleul de John Senior (1923-1999).
Ce nom déjà évoqué ici ne dira peut-être pas grand-chose à une majorité de Français. Une petite minorité aura peut-être acheté et lu, voire médité, deux ouvrages de John Senior, édités naguère par les éditions DMM : La mort de la culture chrétienne et La restauration de la culture chrétienne (DMM). Au-delà des détails qui peuvent surprendre certains lecteurs, je tiens personnellement ces deux ouvrages pour des maîtres livres. En complément, on peut découvrir aussi l’intuition fondamentale de John Senior dans l’entretien qu’un de ses élèves m’a accordé et qui a été publié d’abord dans L’Homme Nouveau puis qui a paru sous la forme d’une brochure, avec un titre en clin d’œil à l’un des livres de John Senior : Restaurer l’éducation chrétienne (ici).
574146112.jpg J’ai eu l’immense joie de réaliser un entretien avec le professeur Senior, lequel fut publié dans La Nef. Par la suite, nous avons entamé une correspondance, qui aurait dû déboucher sur un livre si la Providence n’en avait pas décidé autrement.
L’influence de John Senior a été énorme aux États-Unis. Professeur de littérature, disciple et héritier en catholique de grand professeur que fut Mark van Doren (professeur aussi de Thomas Merton qui l’évoque dans son La Nuit privé d’étoiles, son récit de conversion), John Senior a enseigné à l’Université de Kansas. Mais il n’a pas enseigné seul. Son enseignement fut donné, chose très singulière, à trois voix. La sienne, celle du professeur Dennis Quinn et celle, enfin, du professeur Franklyn Nelick.
Que faisaient ces trois professeurs ? Plutôt que d’offrir un cour magistral, ils discutaient devant leurs élèves, nourrissant leurs intelligences de la manière la plus vivante qui soit. Socrate et Platon et Aristote aussi n’avaient pas fait autrement. 
Je reviendrais plus tard sur l’extraordinaire aventure spirituelle et intellectuelle de l’IHP au sein de l’Université de Kansas. Elle prit fit lors du départ à la retraite des professeurs. Il faut dire aussi qu’elle avait déchaîné contre elle des adversaires redoutables, rendus haineux par les fruits indirects de cet enseignement. Plus d’une centaine de conversions (200 !) au catholicisme sont, en effet, le fruit per accidens de l’enseignement de Senior et de ses amis. La majorité des moines américains que l’on trouvait encore voici quelques années à Fontgombault, Triors, Randol ou Gaussan avait suivi les cours du professeur Senior. Ils sont aujourd’hui au monastère de Clear Creek, la fondation américaine de Fontgombault. Des jeunes filles devinrent moniales, principalement à l’abbaye de Jouques. D’autres jeunes gens sont entrés dans le clergé diocésain, à la Fraternité Saint-Pie X ou à la Fraternité Saint-Pierre. D’autres encore sont mariés et ont formé des familles catholiques solides, restant marqués à vie par la rencontre avec cet homme simple que fut John Senior, lequel fut quand même salué par la revue Esquire comme l’un des cinquante meilleurs professeurs des Etats-Unis.1356379783.jpg
Son œuvre littéraire est modeste, mais son influence a été énorme et elle continue auprès de nombre de catholiques américains. Preuve par l’exemple qu’un seul homme, accomplissant son devoir d’état, peut engendrer un véritable renouveau, pour peu qu’il place toute son espérance en Dieu. Ce fut le cas de John Senior.
La nomination d’un évêque ne fait pas le printemps. Mais il peut être un signe d’un renouveau, certainement encore lointain. Saint Augustin a vu le monde dans lequel il vivait mourir sous le coup des barbares. Il a lutté contre l’hérésie. Il est mort. Puis le renouveau de l’Église est venu. Et saint Augustin, père de l’Église, a été lu, médité,  notamment par un humble moine dominicain du nom de Thomas d’Aquin. On connaît la suite.
Pour dire qui fut le professeur John Senior, je reproduirai bientôt une partie du chapitre que je lui ai consacré dans un petit livre intitulé Au jardin de notre piété (DMM), livre toujours disponible.

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