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22/11/2007

Le Premier pouvoir

e4c914b1a52f8d66401a224dfb1a98d0.jpgL'une des meilleurs émissions, et des plus écoutées de France Culture, avec celle d'Alain  Finkielkraut, a été supprimée à l'été 2006. L'affaire n'est pas nouvelle et elle a occupé pendant les semaines suivantes les colonnes de la presse.

Le Premier pouvoir de la journaliste Élisabeth Lévy avait eu le malheur de déplaire. David Kessler, directeur de France Culture et ancien conseiller de Lionel Jospin, a donc décidé de ne pas l'inscrire dans la grille des programmes de la rentrée suivante. Dans sa dernière émission, intitulée Spécial dernière : inventaire avant liquidation, Élisabeth Lévy déclarait :
« Nous l’avions dit dès la première. Nous allions parler de corde dans la maison d’un pendu. Avons-nous trop tiré sur cette corde ? En tout cas, le Premier Pouvoir ne reprendra pas à la rentrée. Vous avez été nombreux à vous en indigner. Soyez-en remerciés. Penser la société des médias – titre emprunté à la revue Le Débat-, ce programme ambitieux a été le nôtre pendant deux années. Les médias détiennent un pouvoir croissant, parfois exorbitant, nous l’avons souvent dit ici. Il serait fâcheux que celui-ci s’exerce sans contre-pouvoir. Alors que les citoyens accordent de moins en moins de crédit à ceux qui ont pour mission de les informer, nombre d’acteurs du système médiatique ont compris qu’ils avaient tout intérêt à se soumettre à une critique libre et pluraliste. »
Dans un livre paru cette année (mais dans un autre monde, celui d'avant les élections. Comme le temps passe et c'est l'un des problèmes majeurs posés à la presse aujourd'hui : se laisser dévorer par Chronos au point de ne plus avoir le recul nécessaire, la distance pour appréhender un événement), Élisabeth Lévy revient sur cette affaire. Elle tente de l'analyser parce qu'au-delà de cette mésaventure, difficile à vivre au plan humain et professionnel, elle estime que la suppression de cette émission révèle beaucoup de la réalité des médias aujourd'hui.
Longtemps présenté comme un contre-pouvoir moderne, un facteur essentiel de l'édification de la démocratie, le monde médiatique a subi une mutation que la journaliste résume ainsi : « la plupart des gens pressentent que les journalistes ont cessé d'être un contre-pouvoir pour s'intégrer au système du pouvoir ». Certes, ce ressenti n'est pas tout à fait exact, et Élisabeth Lévy est à la fois trop bonne journaliste et connaît trop bien son monde, pour réduire le monde médiatique et son évolution à une simple fascination/complicité avec le pouvoir. Il faudrait d'ailleurs définir plus clairement la nature de celui-ci. Politique ? Financier ? Idéologique ?
Sans entrer dans ces détails, l'intérêt du retour sur un épisode douloureux opéré par la journaliste est finalement d'expliquer qu'il n'y a même pas besoin de l'appel à la théorie du complot ou à la pression exercée sur la hiérarchie pour comprendre la disparition d'une émission comme Le Premier pouvoir. Il était, en fait, impossible et impensable qu'un média consacre une émission à décortiquer les travers, les égarements, les fautes, du monde médiatique. Ouvrir cette lucarne, offrir cette possibilité, lever un coin de ce voile, consistait finalement à découdre semaine après semaine (dans le cas d'une émission hebdomadaire comme Le Premier pouvoir) les fils de la tunique. Renvoyer, par un jeu de miroir, son image à soi-même revenait trop à destabiliser volontairement le système qui aujourd'hui repose sur un fragile équilibre, difficile à cerner et donc à décrire, mais dans lequel, assurément, le monde médiatique occupe une place.
Pourtant l'expérience avait été tentée. Et, avec une journaliste dont la réputation de grande gueule et de chercheuse d'ennuis, n'est plus à démontrer. On peut se demander pourquoi ? Une des hypothèses pourrait être que, finalement, le système a besoin de générer en son sein sa propre contestation pour conserver le masque de la vertu démocratique. Une Élisabeth Lévy ou un Éric Zemmour par exemple (il y en a d'autres).
L'explication n'est pas tout à fait convaincante, non plus. Elle repose sur une volonté a priori, une décision arrêtée de plus ou moins longue date. Dans quelle mesure, en effet, un système se pense-t-il ? Certes, il génère, au long d'un processus historique, certains effets. Dont éventuellement celui de laisser naître ses propres critiques. Mais si c'est bien le cas, pourquoi alors avoir supprimé l'émission Le Premier pouvoir qui semblait si bien remplir ce rôle ?
b383c9402a4dd1d88be039d0f2ba66b8.jpg La réponse est peut-être ailleurs. Elle est suggérée par la journaliste quand elle écrit : « le 'pouvoir' médiatique est un pouvoir sans visage. Et, c'est une première dans l'histoire de l'humanité, ce pouvoir à vocation planétaire, s'exerce non pas par la coercition, mais par la séduction. Nous sommes tous les acteurs consentants d'un étrange Truman show. Sauf qu'il n'y a personne derrière la caméra. Big brother is watching you – rien de nouveau. Sauf que, comme disait Flaubert, Big brother c'est moi ». La remarque est importante. S'il y a un système politico-médiatico-idéologique, il n'est peut-être plus adéquat de le distinguer du reste de la société. Il y a eu une sorte de fusion, à force d'influence et d'imprégnation lente. La distinction chère aux maurrassiens – le pays réel et le pays légal; le pays réel contre le pays légal – est facteur d'espérance, mais rend-t-elle compte de la réalité à l'heure des émissions de téléréalité ? Pour une minorité, certainement. Mais peut-on réduire le pays réel à cette minorité ? Rien n'est moins sûr. Si tous ceux qui dénonçaient les méfaits de la télévision, le mauvais travail des journalistes (pas un dîner sans entendre parler de ces « journaleux » qui manipulent, disent n'importe quoi, sont vendus, etc.), se plaignent en un mot de la presse en général, éteignaient leur poste de télévision, la nuit paradoxalement se verraient mieux. Le noir du soir retrouverait de sa consistance sans la petite lucarne lumineuse qui brille dans tous les foyers. Pourtant, personne n'a perçu cette révolte du pays réel. Ce dernier continue de lire la presse qu'il dénonce ou de regarder la télévision qui l'insupporte. Cette révolution silencieuse et pacifique n'a jamais vu le jour. Elle semble même impossible. On ne vit pas en dehors du monde. On ne s'exclut pas de la réalité. Nous estimons tous que ce que nous renvoie le monde médiatique est la réalité. Le pays réel a fusionné avec le pays légal. Il n'y a pas eu de noces. Un simple concubinage, qui n'aura pas de Pacs. Pas besoin, plus personne n'y fait plus attention. Élisabeth Lévy le dit autrement : « il est difficile de se départir de la conviction que l'on pourrait rendre les médias plus vertueux, les remettre dans le droit chemin. Nous ne voyons pas qu'ils sont le droit chemin ».
c9e80016131a7a5c9aff700718d35949.jpeg Si Le Premier pouvoir, inventaire après liquidation (éditions Climats) est un retour sur l'épisode douloureux de la fin de cette émission, c'est aussi, on le voit, une réflexion sur la place des médias dans notre monde, sur leur fonctionnement et sur le sens de notre société. La première partie de l'ouvrage est consacrée à cet effort d'interprétation, sous le titre, Sixième étage, porte A. La seconde est un florilège des « conducteurs » d'émission et un reflet des thèmes abordés par la journaliste et son équipe. Élisabeth Lévy s'interroge malgré tout : « Sur un terrain aussi miné que les médias, l'autocensure peut vite devenir un réflexe (Louis Veuillot disait la même chose au XIXe siècle, ndPM). Je me suis souvent demandé comment j'aurais évoqué à France Culture un scandale mettant en cause l'un de mes employeurs si le cas s'était présenté ». On ne lui a pas laissé la possibilité de donner une réponse concrète à cette question. L'émission a été supprimée.

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