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06/11/2007

Caligula au Pentagone



133c73352d11aeeea1d414e1c50679d6.jpg Les éditions Xenia (ici) viennent de publier un livre étonnant consacré à la carrière de Donald Rumsfeld, ancien Secrétaire d'État à la défense, du gouvernement de George Bush. Si le livre est surprenant, son titre l'est plus encore : Caligula au Pentagone.
Personnellement, j'ai toujours été un opposant des guerres en Irak, sans grand mérite d'ailleurs, car il me souvient que le pape Jean-Paul II n'y était pas favorable lui non plus. La position papale avait conforté la mienne qui tenait essentiellement à deux points :
– l'hypocrisie des raisons invoquées;
– le détournement de la notion chrétienne de « guerre juste », un concept de haute portée morale, mais dont l'utilisation est délicate.
Cela étant dit, je n'avais pas été plus avant. La lecture de Caligula au Pentagone me susurre que j'ai peut-être eu tort.
Ce livre est le fruit d'une enquête du journaliste Andrew Cockburn, irlandais, mais vivant à Washington. Écrivain et enquêteur, il collabore notamment au New York Times, au New Yorker, à Vanity Fair et au National Geographic. Il retrace le parcours surprenant de Donald Rumsfeld, depuis l'époque Nixon jusqu'à son départ du gouvernement Bush. C'est un portrait à charge, ce qui pourra déranger quelque peu le lecteur, habitué aux enquêtes françaises. Dans ce livre de Cockburn, il n'y a pas ce genre de politesse ou cet excès hypocrite de pudeur. Sans faire de "Don" uniquement un monstre sanguinaire – comme le suggère quand même le titre de l'édition française –, cette enquête, référencée, reposant sur de nombreux témoignages, ne laisse rien passer.
Autre détail qui peut dérouter aussi le lecteur français : il s'agit d'une enquête menée à l'anglo-saxonne. Une manière différente d'aborder les choses; une façon autre de raconter et d'écrire. L'enquête est pointée entièrement sur un homme plutôt que sur des liens idéologiques. Le moindre fait est exploité à fond, jusqu'à ce qu'il rende gorge.
Ces deux points étant précisés, le dossier est accablant. Accablant pour Rumsfeld et, si l'on sait décrypter, accablant pour le courant auquel il appartient : les néo-conservateurs, ces fameux « neocons » dont la presse française, globalement à gauche, nous a si souvent parlé.

62abc67e72e047a13918bd1010107b2e.jpg Une parenthèse à ce sujet. Dans l'un des dernier numéro de Marianne (du 27 octobre au 2 novembre), Maurice Szafran défend la position de son hebdomadaire contre les attaques de la revue Le Meilleur des mondes. Il ne m'appartient pas d'arbitrer ce débat. Accusé d'être anti-américain parce qu'opposé à la politique de Bush, Maurice Szafran écrit, pour sa défense, que son hebdomadaire « rejoint tous ceux qui aiment l'Amérique, celle de Washington, de Roosevelt, de Clinton, tous ceux qui estiment que l'antiaméricain, c'est Bush ».
Maurice Szafran appartient-il à cette catégorie de gens qui pensent qu'une erreur contraire à un autre erreur forme la vérité ? Je suis bien d'accord avec Szafran quand il postule que l'on n'est pas anti-américain quand on est opposé à la politique de Bush. Pas plus que l'on est anti-français lorsqu'on s'oppose à la politique de Sarkozy aujourd'hui, à celle de Chirac hier ou à celle de Mitterand, avant-hier, pour ne pas remonter plus loin. Reste que, notre opposition à la politique de Bush, ne fait pas de nous, ipso facto, des groupies de Clinton, ni des fidèles de Roosevelt. Entre Bush et Clinton, il existe une autre Amérique. Celle de John Senior et de Wendell Berry, de Christopher Lasch et de Rod Dreher, de Buchanan et du professeur Naylor, pour ne citer que quelques noms au hasard.

Mais revenons à Donald Rumself. On découvre dans le livre d'Andrew Cockburn un homme politique, d'intelligence moyenne, rongé par l'ambition, sans véritable morale, sauf une vague idéologie néo-conservatrice. Encore celle-ci passe-t-elle toujours après la soif du pouvoir de Rumsfeld qui ne cesse de briguer le poste le plus important. Membre de l'administration Nixon, il soutient ensuite Gérald Ford et tente même d'en devenir le vice-président. C'est l'échec. Son passage dans l'industrie pharmaceutique est tout aussi catastrophique. Il impose ses vues au mépris du danger pour la santé que peut contenir tel ou tel produit. Seuls comptent sa volonté et les bénéfices financiers pour l'entreprise. Il tente de briguer l'investiture républicaine à l'élection présidentielle. Nouvel échec !
Malgré l'opposition de Bush père, il rejoint – par défaut – le gouvernement de Bush fils. Son but ? Faire plier les militaires, réorganiser l'armée, sur une base technologique, réduire les effectifs. Il milite pour le renversement armé du régime de Saddam Hussein. Les attentats du 11 septembre lui offrent un prétexte en or, en même temps qu'ils redorent son blason auprès du grand public.

Ce prétexte ? On s'en souvient : le terrorisme et la menace atomique dont il savait qu'elle n'existait pas en Irak. Au premier plan, il fait partie de ceux qui entraînent les États-Unis dans la guerre, dans la sale guerre, dans le bourbier irakien.
Comme toujours dans ces cas là, on retrouve ici un système qui repose sur le trafic d'influence, les contrats de complaisance ou les complots. S'y trouve aussi une nouveauté dont on n'a pas ainsi pris la mesure. Des hommes comme Rumsfeld ont joué à la guerre en grand sur les jeux video du Pentagone, conçus pour simuler d'éventuels conflits. Cette panoplie high-tech a fini par perturber tout un monde de responsables, en faisant entrer le virtuel dans une réalité qui est tout sauf un jeu. On ne meurt pas vraiment dans un jeu vidéo. Mais le sang coule dans les rues de Bagdad. Certes, le conglomérat militaro-industriel engrange des bénéfices, expérimente grandeur nature, mais à quel prix ?
Au-delà, du cas personnel de Rumsfeld, c'est tout un courant qui est ici dénoncé. Faut-il croire Bush père quand il décrit par un seul mot à Bush fils, assez ignare sur les enjeux idéologiques, ce que sont les « neocons » : « Israël » ? Les liens avec ce pays comptent assurément. D'autres facteurs entrent pourtant en ligne de jeu. Le libéralisme, la soif du pouvoir, l'argent sans frein, le goût immodéré des honneurs, la soif d'imposer sa marque et l'envie de conquérir. En tous les cas, à travers le « cas » Rumsfeld, c'est un courant au pouvoir que l'on découvre.


284 pages, 19€

Commentaires

Je suis en train de lire cet ouvrage. C'est du lourd, en effet, du bien documenté, du fouillé, et votre papier à ce sujet est passionnant. Notez que l'éditeur Xenia, basé en Suisse, a plein d'autres livres de ce genre dans sa besace.

Écrit par : Daniel Fattore | 23/10/2008

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