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06/06/2007

L'Homme économique

Comme je l'ai déjà signalé, je publie désormais sur ce blogue des textes de réflexion, d'une longueur généralement inhabituelle pour ce type de support, et normalement d'une périodicité hebdomadaire. Le texte qui suit, qui est une réflexion sur l'homme contemporain, est aussi une présentation de deux ouvrages, L'Enseignement social de l'Église et l'économie de marché de Bernard Laurent (Parole et silence) et L'Homme économique, essai sur les origines du néolibéralisme, de Christan Laval (Gallimard). Pour ceux qui me font l'amitié de me lire, je publie ici la première partie de cet article. La seconde partie viendra dans les jours suivants. 

 

Dans sa fameuse Lettre au général X, Antoine de Saint-Exupéry, en final d’un véritable cri sur le drame du monde moderne, a eu ce mot qui résume, pour lui, l’essentiel du problème : « que faut-il dire aux hommes ? » (1). C’était en juin 1943, un an avant la disparition de l’écrivain-aviateur. Aujourd’hui, la question reste entière. Elle n’a rien perdu de son acuité, comme le montrent les détresses de notre époque, moins matérielles (du moins en Occident) que psychologiques et spirituelles. Les preuves du mal-être défilent à foison. Il suffit de se pencher sur l’actualité ou de feuilleter les magazines pour les cueillir comme les fruits blets d’un monde en crise. Massacre dans les lycées américains ici ; rubrique de conseils psychologiques là. D’un côté, suicide, avortement, euthanasie, et, de l’autre, plongée dans le grand marché des spiritualités. Sous chacune de ces têtes de chapitre, il serait aisé de décliner les maux du cœur, les maux de l’esprit et les maux de l’âme de l’homme contemporain.
C’est justement de cet homme contemporain qu’il faut parler. À la question de Saint-Exupéry s’en ajoute désormais une autre, plus dramatique en un sens : qu’est-ce que l’homme ? Non pas qu’est-ce que l’homme dans sa nature tel qu’il a toujours été et qu’il restera. Mais quelle est la vision que l’homme contemporain projette sur lui-même ? Ou, pour être encore plus précis, à quels principes, à quelle philosophie répond l’homme moderne, dans sa version actuelle, telle que nous le connaissons et que nous pouvons l’observer. Cet homme moderne, genre un peu abstrait auquel d’ailleurs aucun de nous n’échappe, est au fond un être qui a évacué les problèmes spirituels, qui vit dans la recherche des biens de consommation, qui aspire à un certain confort matériel et qui, désormais, « surfe » en permanence d’une aspiration à une autre comme il passe d’un site à l’autre sur Internet.
En mai dernier, au Brésil, Benoît XVI a résumé cette situation en quelques mots en déclarant que nous vivions dans « une époque si chargée d'hédonisme ». Ce constat n’est pas nouveau. Il l’avait déjà établi en 1980, comme rapporteur de la cinquième Assemblée générale du Synode des Évêques en estimant que « la famille peut témoigner devant le monde d’une nouvelle humanité face à la domination du matérialisme, de l’hédonisme et de la permissivité ». À vrai dire, les citations pourraient être multipliées à l’envi. Dans Centesimus annus, par exemple, le pape Jean-Paul II notait que « la société du bien-être ou société de consommation » tendait « à l'emporter sur le marxisme sur le terrain du pur matérialisme, montrant qu'une société de libre marché peut obtenir une satisfaction des besoins matériels de l'homme plus complète que celle qu'assure le communisme, tout en excluant également les valeurs spirituelles. En réalité, s'il est vrai, d'une part, que ce modèle social montre l'incapacité du marxisme à construire une société nouvelle et meilleure, d'un autre côté, en refusant à la morale, au droit, à la culture et à la religion leur réalité propre et leur valeur, il le rejoint en réduisant totalement l'homme à la sphère économique et à la satisfaction des besoins matériels » (2).
Coup sur coup deux livres, venus d’horizons différents, viennent renforcer et développer le jugement des papes sur le monde actuel et partant sur les hommes que nous sommes devenus. Ces deux livres mettent l’accent sur cette réduction totale de l’homme à la sphère économique. Réduction fondatrice en quelque sorte et que nous avons tendance à considérer simplement comme une préférence ou une primauté accordée à l’économie, alors qu’il s’agit, en fait, d’une profonde mutation anthropologique.
Le premier de ces livres est celui de Bernard Laurent, L’enseignement social de l’Église et l’économie de marché (3). Sans revenir sur l’ensemble de la thèse du professeur Laurent, il convient cependant de s’arrêter sur les aspects de son livre qui nous renseignent sur l’homme moderne. Étudiant la constitution de la doctrine sociale de l’Église face au libéralisme économique, Bernard Laurent constate que l’Église ne se contente pas d’éclairer la conscience des chrétiens face aux problèmes économiques. Elle va plus loin. Elle défend une conception de l’homme et de la vie en société qui constitue en fait une critique radicale de la société moderne sous domination de la sphère marchande et économique. En fait, l’Église a réagi à une rupture anthropologique atomique dont plusieurs aspects ont déjà été décortiqués par Jean de Viguerie et Xavier Martin.
Cette rupture anthropologique est opérée par les Lumières. À plusieurs reprises, le professeur Laurent le dit très explicitement : « Les Lumières sont porteuses d’une nouvelle conception de l’homme et de la société. L’homme ne recourt plus à Dieu ou à la nature pour se connaître ou penser sa relation aux autres » (p. 75). La conséquence ? L’homme est désormais considéré à la fois comme « un être titulaire de droits », mais aussi comme « un être de culture ». Ce qui implique, précise Bernard Laurent que, selon la modernité, « sa nature est en perpétuel devenir, fruit de déterminations historiques et culturelles ». Autre conséquence : « Deux mondes s’opposent irréductiblement. La loi de l’ancien monde devait conduire au perfectionnement de l’homme tandis que la loi moderne vise à protéger la nature de l’homme – l’homme comme individu – telle qu’elle est antérieurement à la loi. La loi devient instrumentale. Elle n’a plus aucun rôle d’édification morale ». L’homme n’aspire plus à la vertu, comme il y tendait selon la conception antique ou la conception chrétienne. Désormais, l’homme de la modernité recherche son intérêt. On entre dans un autre registre qui conduit tout droit à la suprématie de l’économie sur la théologie et la politique.
La grande difficulté dans une société qui postule la recherche de l’intérêt et de la liberté individuels est celui de la socialisation. C’est là qu’intervient le marché, selon Bernard Laurent, qui s’inspire ici des travaux de Pierre Rosanvallon. Celui-ci n’est pas vu d’abord dans sa dimension technique, mais comme le facteur politique de régulation de la société. Cette prééminence du marché subvertit totalement l’ordre des choses et modifie la vision de l’homme lui-même. Le résultat est sous nos yeux. Il peut se résumer par cette conclusion de Bernard Laurent : « Avec l’économie, la fin de la société se résume en un accroissement indéfini des biens. Le bonheur est une idée quantifiable. La fin de la société n’est pas humaine mais matérielle ».


À suivre…


1) Écrits de guerre, 1939-1944, Folio, 1994, p. 283.
2) n.19.
3) Parole et silence, 2007, 368 pages, 28 €.

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