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08/06/2007

L'Homme économique II

Suite de mes propos sur l'homme économique (ici). M'appuyant sur deux ouvrages qui viennent de paraitre, je voudrais mettre en avant que la mutation anthropologique des Lumières nous a transformés en homme économique. Ce qui ne veut pas simplement dire que l'économie comme technique s'est octroyée une simple priorité, qui s'expliquerait notamment par l'accroissement des échanges et la complexité de ces derniers. Plus fondamentalement, comme l'écrit Jean-Paul II dans Centesimus annus, la société de consommation a rejoint le communisme « en réduisant totalement l'homme à la sphère économique et à la satisfaction des besoins matériels ». Cette réduction, observée par le pape, est fondatrice d'une nouvelle conception de l'homme dont les racines se trouvent en dehors de la société de consommation, celle-ci n'étant qu'un résultat historique d'un long processus. La question pendante est : comment pouvons-nous changer cet état de chose ou poser le premier pas qui inversera le processus ?

 

Dans son ouvrage, L’Homme économique (4), cherchant à discerner le retour de cette anthropologie utilitariste, Christian Laval, de son côté, retrace dans le détail, et de manière passionnante bien qu’exigeante, l’histoire complexe de cette transformation. Chercheur en histoire de la philosophie et de la sociologie à l’Université Paris X Nanterre, il est déjà l’auteur de près de dix livres, principalement consacrés à Jeremy Bentham, le fondateur de l’utilitarisme moral. Christian Laval est également membre du comité de rédaction de Recherches, la revue du Mauss, mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales (5).
Partant d’un autre point de vue que celui de Bernard Laurent, il en arrive, au moins dans les grandes lignes, au même constat. Selon Laval, le libéralisme économique n’est pas uniquement une technique. Il est d’abord une vision du monde et de l’homme, s’appuyant sur une anthropologie spécifique. Celle-ci postule que l’homme est animé par la seule recherche de son intérêt privé ou, autrement dit, de son « utilité », réductible à un calcul quantitatif rationnel. Selon Christian Laval, cette conception dont il aperçoit les prémices dans les villes marchandes du moyen âge a pénétré lentement la société occidentale en raison de la résistance de la vision chrétienne. En fait, Laval cherche à expliquer comment l’Occident est passé de la charité chrétienne à l’intérêt érigé en norme de conduite. « Comment passe-t-on, écrit-il, de la formule de saint Augustin ‘caritas sola non peccat’, la charité seule ne pèche pas, à la formule anglaise du XVIIe siècle, Interest will no lie, qui est elle-même une traduction de la phrase du duc de Rohan : ‘L’intérêt seule ne peut jamais manquer’ ? Comment l’intérêt privé a-t-il pu être érigé en principe normatif à l’échelle sociale ? ».
On connaît la réponse de Max Weber dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme. Celui-ci estime que le protestantisme, en fait principalement le calvinisme, en érigeant le travail en fin en soi et élevant la richesse au rang de signe de l’élection divine, a été le moteur principal de cette transformation. Christian Laval ne récuse pas l’approche wébérienne, mais il la complète. En montrant notamment que le Jansénisme y a joué son rôle ainsi que les Lumières. Mais il va surtout plus loin en expliquant que l’utilitarisme n’entend pas seulement mettre l’économie à la première place. Il l’érige en norme absolue qui applique à la conduite humaine un traitement uniquement quantitatif. « Appliquant la raison à la quantité, comme le disait Bentham, explique Christian Laval, l’économie retrouve ainsi ses prétentions à constituer à elle seule la science humaine, non parce que l’activité économique aurait fini par réduire ou englober toutes les activités humaines, mais parce que ces dernières sont toutes regardées comme relevant d’une même logique, celle de l’action rationnelle maximaliste ».
Il y a dans cette prétention de l’économie quelque chose de proprement totalitaire comme l’a très bien établi naguère Claude Polin dans sa thèse, L’Esprit totalitaire (6). Établissant un lien entre l’activité économique et l’aspiration à l’égalité, Claude Polin concluait : « l’homme totalitaire, c’est l’homme intégralement économique. L’égalité, en dehors de l’égalité économique, est un idéal protéiforme (…) : tous les hommes sont égaux devant Dieu, devant la loi, etc. Seule l’égalité économique a la propriété de susciter le désir d’un pouvoir absolu et véritablement total sur l’homme ». Cet apparent paradoxe, entre aspiration égalitaire, qui devient possible par l’acquisition de biens et totalitarisme, a trouvé sa démonstration historique dans les régimes communistes ainsi que, pour une certaine part, dans le système nazi.
En fait, les Lumières ont conduit à une mutation anthropologique profonde. Elles ont fait naître « l’homme économique » pour reprendre le titre du livre de Christian Laval sur les racines du néolibéralisme. À ignorer cette mutation fondamentale, les chrétiens prennent le risque de ne pas savoir à qui ils s’adressent dans leur effort d’évangélisation. Si nous ne prenons pas conscience que l’homme contemporain a pris racine dans une conception anthropologique globale et globalisante qui n’a pas besoin de nier frontalement le christianisme, mais peut se contenter de le réduire au rôle d’une marchandise parmi d’autres, régulé par le marché, nous ne saisirons pas le hiatus fondamental qui s’est installé entre des mœurs chrétiennes et les modes de vie contemporains. Nous risquons de ne comprendre ni le monde dans lequel nous vivons, ni qui nous sommes. Car qu’il le sache ou qu’il l’ignore, l’homme contemporain vit sous l’égide d’une anthropologie utilitariste, fondement de la vie sociale et individuelle en Occident.
L’enjeu, on s’en doute, n’est donc pas uniquement économique, au sens technique du terme ni même réductible à des choix politiques. Il est plus profond et plus exigeant. « Que faut-il dire aux hommes ? » s’interrogeait Saint-Exupéry. Dans la même lettre, il y avait déjà répondu : « Rendre aux hommes une signification spirituelle. Des inquiétudes spirituelles. Faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien ». En un mot, leur apporter le Christ. Saint-Exupéry ajoutait pourtant une remarque que nous pourrions appeler, « le christianisme continué et communiqué » : « Ce qui vaut, c’est un certain arrangement des choses. La civilisation est un lien invisible parce qu’elle porte non sur les choses, mais sur les invisibles liens qui les nouent l’une à l’autre, ainsi et non autrement. Nous aurons de parfaits instruments à musique, distribués en grande série, mais où sera le musicien ? ». Le christianisme est fondamentalement la religion de l’incarnation. Il nous faut donc non seulement annoncer le Christ mais aussi incarner concrètement dans nos modes de vie le primat de la contemplation et de la charité – Deus caritas est –, premier pas d’une rupture avec une anthropologie mortifère.

 

4) Gallimard/NRF Essais, 2007, 396 pages, 24,90€.
5) Le dernier numéro, premier semestre 2007, a pour titre « Avec Karl Polanyi, contre la société du tout-marchand ». Christian Laval y signe un article sur Mort et résurrection du capitalisme libéral, à la lumière de la thèse de Polanyi dans son livre La Grande transformation (Gallimard, Bibliothèques des sciences humaines, 1983, 419 pages, 29,50).
6) Sirey, 1977, 364 pages, épuisé.
 

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