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22/05/2007

Une nouvelle frontière française ?

La ruralité attire. Le thème revient même de plus en plus souvent, dans la presse écrite comme à la radio et à la télévision. Des sites Internet, des associations, des cabinets de consultants se sont même spécialisés sur ce sujet. Les maisons d’éditions s’y intéressent aussi. Le retour à la campagne est ce qu’on appelle un phénomène de société. Pour désigner ceux qui entreprennent le chemin inverse de leurs arrière-grands-parents, on a même forgé un nouveau terme : les néo-ruraux.
Étrangement, si le régime de Vichy avait chanté le « retour à la terre », c’est aux lendemains de Mai 68 que l’on a vu se mettre en place les premiers signes du phénomène de la vie à la campagne. Dans ce contexte idéologique précis, il s’agissait de rompre avec la servitude bourgeoise et capitaliste, identifiée à la structure urbaine incarnée par la ville et l’usine. Il fallait retrouver des modes de vie à la fois plus naturels et plus communautaires. D’où l’installation dans des zones rurales désertées ou presque (le Lazarc) où l’acquisition d’une bergerie ou d’une vieille maison était accessible à des bourses point trop pleines. L’élevage, l’entraide communautaire, la spontanéité, devaient permettre à ces « phalanstères » d’un nouveau genre de subsister en dehors du système et contre lui. La contre-culture était en marche.
Assurément, tout n’était ni faux, ni mauvais dans cette démarche qui marquait le refus d’une société plus puritaine que chrétienne, plus kantienne que catholique. Le drame reposait sur le fait que l’on jetait le bébé avec l’eau du bain, le christianisme avec le masque qui le recouvrait et qui le défigurait. Le drame venait aussi du fait que ce retour à la terre, à la nature, à une vie plus saine, s’opérait dans une démarche tout à fait désordonnée. On était pour la nature, mais aussi favorable et adepte de la révolution sexuelle, seulement possible par l’utilisation des méthodes de contraception artificielles et chimiques, voire par le biais de l’avortement, refus caractérisé de la vie. [Voir ici la page d’un livre des années soixante-dix qui montre bien le paradoxe de la situation].
Ce manque de cohérence allait aussi entraîner les pires désillusions à base de jalousie, d’affrontements, de contact avec la réalité qui était loin d’être aussi pacifique que rêvée. Le drame venait des fondamentaux philosophiques sur lesquels cette démarche s’appuyait. Refuser le moralisme kantien est une chose. Verser dans le naturalisme rousseauiste, en est une autre, aussi dangereuse et perverse.
Autour de 1975, le mouvement du retour à la campagne atteint un pic. Il se maintient durant les années 1980, mais sans réelle ferveur. Le souffle idéologique retombe. La décennie suivante voit un réveil. Le phénomène repart, mais sur des bases nouvelles. On s’éloigne des villes, surtout à cause de l’augmentation du coût de la vie. On ne rompt pas tout à fait avec la cité puisqu’on y travaille toujours, avec des horaires, plus ou moins aménagés. Timidement, l’explosion des nouvelles techniques de communication permet au télétravail de s’installer dans le paysage de l’entreprise.
En 2003, une enquête Ipsos montrait que deux millions de personnes avaient franchi le pas de l’installation à la campagne. À la même époque, deux millions et demi de personnes affirmaient vouloir engager une telle démarche d’ici 2008. 84 % des maires de communes rurales interrogés par Ipsos déclaraient avoir été approchés par de potentiels néo-ruraux. 17% de ces derniers étaient porteurs d’un projet économique local.
Aujourd’hui, à l’initiative de la "Foire à l’installation en milieu rural" dont la quatrième édition aura lieu les 1er et 2 juin à Limoges (Haute-Vienne), une étude a été menée par l’institut CSA sur les désirs des citadins, éventuels néo-ruraux. Selon cette enquête, un citadin sur deux souhaite s’installer à la campagne durant sa vie active. Plusieurs critères entrent en ligne de compte pour le choix de leur lieu d’installation : les commerces (39%), la présence de transports en commun (42%), les services de proximité (35%) et le maintien des services publics (29%). On peut trouver étonnant de ne pas trouver l’école comme critère pour une bonne installation. C’est certainement qu’elle est comprise dans les services de proximité ou les services publics. Notons que ces critères dessinent les traits d’une politique nullement idéologique :

– Nécessité d’une politique de vraie décentralisation ;
– Encouragement à l’accession à la propriété privée ;
– Aide aux petits commerces, activité commerciale et interface humaine ;
– Développement d’une politique de transports en commun qui passe notamment par la revalorisation du réseau ferré, et, pourquoi pas, une politique de décentralisation en la matière ;
– Une politique scolaire de séparation de l’école et de l’État, seule capable de répondre, par l’initiative et le souci de répondre aux besoins qui se présentent, au maintien de l’école en zone rurale ;
– …


Aujourd’hui, avec le moderne « retour à la campagne », même si le goût pour l’alimentation biologique, la démarche de décroissance ou de vie alternative sont bien réels, nous sommes loin d’un phénomène uniquement hippie.
Quand il n’est pas porteur d’une démarche militante de ce type, le néo-rural s’avère être souvent un « bo-bo » rural. Il transporte avec lui son mode de vie citadin, avec sa télévision, son home cinéma, sa radio qui fonctionne à plein tube en permanence, son désir de sortir pour aller au cinéma et faire la fête, son vote à gauche et défense des minorités culturelles et sexuelles opprimées. Aujourd’hui, la « néo-ruralité » est « plurielle ».
Elle est moins utopique aussi, plus prudente, même quand elle est militante. Elle s’ancre davantage dans un projet de vie qui veut durer. Selon le Journal du management, ce qui motive aujourd’hui majoritairement les « néo-ruraux » est la conservation d’une activité professionnelle en trouvant un nouvel équilibre « entre qualité de vie et choix de vie ». Dans la même publication, un de ces nouveaux aventuriers témoigne : « nous sommes en chemin vers le bonheur, en pouvant mettre en cohérence trois sphères : la famille, le professionnel et nos envies ».

Les échecs existent, bien sûr. Le Monde notait dans son édition du 17 octobre 2006 que « L'aventure en effet peut être lourde de mauvaises surprises. » C’est pourquoi les guides se multiplient. Village magazine (ici et et ) en a publié un et les éditions Rustica ont demandé à Bernard Farinelli d’écrire un gros volume sur le sujet (VIVRE À LA CAMPAGNE, GUIDE PRATIQUE, Rustica éditions, 320 p., 25 €.). Dans son genre, c’est une vraie réussite. Tout y est. Comme le notait le quotidien Le Monde : « De la chasse au jardin bio, des détails les plus pratiques aux réflexions sur "l'étape complexe" - et essentielle - de l'intégration, en passant par la réalisation d'un projet professionnel et la gestion d'un élevage familial, le découpage thématique choisi par l'auteur illustre la variété insoupçonnée des questions, parfois presque philosophiques, quelquefois triviales, qui se posent aux nouveaux habitants d'un espace rural, lui-même modifié en profondeur par ce renouvellement démographique. » Ceux qui, comme moi, possèdent ce livre ont trouvé une véritable mine, parfaitement illustrée qui plus est.

Et maintenant, la vraie question ? Pourquoi finalement évoquer ce phénomène ? On peut, bien sûr, sauver son âme en vivant dans une ville comme on peut la perdre en allant vivre à la campagne. On peut se perdre dans l’utopie d’un « retour à la terre » alors que l’on ne sait rien des exigences de cet autre monde, d’autres modes de vie. On peut aussi tout détruire en transportant les miasmes citadines, de la ville à la campagne.
On peut aussi tenter, vouloir, désirer cette vie rurale, dans un petit village, une petite ville ou dans une ferme, pour le bien de sa famille, son propre équilibre psychique, en faisant le pari mesuré (mais la vie est toujours un pari) d’une vie plus austère mais plus détachée du superflu.
En tout état de cause, outre les excellents conseils, que l’on peut trouver ici ou là sur les pièges et les utopies à éviter dans ce genre d’aventure, il est clair que le catholique doit essayer d’ancrer sa démarche sur d’autres motivations et fondements que les seules raisons économiques, psychiques ou culturelles. Cette démarche doit être sacramentelle. [À ce sujet, voir les post suivants : ici, et ]. En un mot, il s’agit, à travers ce type d’installation, de chercher avant toute chose Dieu et le moyen de mieux remplir ses devoirs d’états, et notamment de chercher le vrai bien de sa famille. La démarche n’est pas une fuite, ou alors la fuite des miasmes spirituels, économiques et sociaux de la ville ne sont que le pendant négatif d’un point fondamental et positif qui est de chercher Dieu, de le trouver et de le contempler. La vie plus simple, la vie rurale doit se donner pour but de trouver Dieu sans l’envahissement et les perturbations de la vie urbaine. Et de ce fait, c'est la certitude que ce n'est pas le "paradis", mais la confrontation journalière avec une réalité que nous avons perdue de vue.

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