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18/05/2007

Ellul, pourquoi ?

Dans un récent éditorial de Sud Ouest Dimanche, Jean-Claude Guillebaud s’appuyait sur la pensée de Jacques Ellul pour décrypter le processus de propagande mis en place lors de la dernière campagne électorale pour les présidentielles. Né en 1912, décédé en 1994, le protestant Ellul a vu très tôt que les mécanismes de la propagande n’appartenaient pas en propre aux régimes totalitaires qu’il avait connus et dénoncés par ailleurs. Guillebaud note dans son article de Sud Ouest Dimanche : « Ellul observait quant à lui que les démocraties n'étaient pas en reste, qu'elles étaient capables, elles aussi, de produire un discours délibérément manipulateur, c'est-à-dire de frelater la ‘parole’. Elles le font, si l'on peut dire, sans trop penser à mal ; comme s'il s'agissait d'une petite ruse admissible puisque provisoire. »
Au reste, cette réflexion sur la propagande s’insère chez Ellul dans une pensée plus vaste, qui questionne, analyse, décortique et dénonce l’économie moderne et, au-delà du phénomène strictement économique que d’aucuns aimeraient isoler, le monde moderne dans sa totalité. C’est pourquoi, on assiste aujourd’hui à une redécouverte « plurielle » de la pensée de Jacques Ellul, une exploration de ses propos et un approfondissement multiforme dans un affrontement entre cette œuvre et la réalité d’aujourd’hui. Ainsi, l’œuvre de Jacques Ellul se voit rééditée à la Table Ronde, dans la collection « Contretemps » dirigée par la philosophe Chantal Delsol, professeur de philosophie à l'Université de Marne-la-Vallée, que l’on pourrait qualifier (avec toutes les limites de cet exercice) de « libérale néoconservatrice ». À l’autre bout du spectre politique, l’économiste décroissant Serge Latouche ou le candidat altermondialiste José Bové ne cachent pas leurs dettes envers la pensée de Jacques Ellul. Au-delà ou en dehors du champ exclusivement politique nos confrères de l’hebdomadaire protestant Réforme ont publié également un numéro hors série consacré au chrétien Ellul (1).
On trouvera un écho de cette influence plurielle dans les Cahiers Jacques Ellul que publie avec persévérance Patrick Troude-Chastenet. Annuels, ces véritables livres explorent à chaque fois un thème précis (« Les années personnalistes », « La technique », « L’économie », « La propagande ») à travers plusieurs contributions scientifiques et la réédition de textes d’Ellul sur le sujet traité. Le numéro consacré à « L’Économie » (2), par exemple, comprend notamment un article de Serge Latouche sur la décroissance et l’influence d’Ellul sur les concepteurs de cette alternative économique qui remet en cause le dogme de la croissance comme modèle économique. On y trouve également une étude sur Ellul et Bové ainsi que la présentation de l’ensemble de la réédition de l’œuvre du penseur. Patrick Troude-Chastenet a également publié les actes du colloque « Jacques Ellul, penseur sans frontières » (3), qui donne un panorama scientifique élargi de la pensée de ce critique de la société technicienne.
Mais la question qui se pose est fondamentalement celle-ci : finalement, pourquoi Ellul ? Sur plusieurs points, nous ne pouvons que prendre nos distances avec le fond de cette réflexion qui est sa théologie protestante, avec certains de ses engagements politiques et de ses conclusions philosophiques. Et, en même temps, nous partageons avec lui l’essentiel, c’est-à-dire la foi en Jésus-Christ dont nous voyons tout le déploiement dans l’Église catholique, corps mystique du Sauveur.
Évoquant Ellul, Patrick Troude-Chastenet écrit : « Le clivage droite/gauche s'avère en l'occurrence ici d'une pertinence limitée. S'il fallait à tout prix satisfaire aux exigences du genre typologique, on se tromperait le moins en rapprochant Ellul des penseurs anarchistes, à condition toutefois de préciser que sa foi chrétienne primait ses convictions libertaires ». Reste que même « chrétien libertaire », la question demeure : Ellul, pourquoi ?
Au fond, parce que cette pensée stimulante, dès lors qu’on consent à y entrer et à séparer le grain de l’ivraie, permet d’analyser des phénomènes modernes que les catholiques pris par les querelles d’après-Concile ont le plus souvent (pas toujours, il y a des exceptions, Marcel De Corte, par exemple) laissés dans l’ombre. Analyste de l’idéologie technicienne, critique de la consommation, déconstructeur d’une économie qui ne serait pas au service de l’homme parce qu’il est un croyant pour lequel la parole du Christ, « à quoi servirait-il à un homme de gagner le monde, s’il en venait à perdre son âme », est une sentence fondatrice, réintroducteur des questions morales dans les sciences sociales, Jacques Ellul a posé des jalons qui méritent d’être exploré dans un sens catholique. Nous ne pouvons pas continuer à vivre tranquillement comme si certains aspects de notre société ne posaient pas de problème. Nous ne pouvons pas continuer à aller tranquillement à la messe le dimanche et à nous laver les mains le reste de la semaine comme si le matraquage publicitaire, la télévision, la surconsommation, l’économie moderne et ses effets, ne posaient aucun problème d’ordre moral, avec des répercussions sur nos modes de vie, et plus encore, sur la vie de nos âmes. La doctrine sociale de l’Église fournit un large cadre qui peut intégrer certains travaux exploratoires comme ceux d’Ellul qui, sur plusieurs domaines, ne la contredisent pas, mais peuvent l’enrichir.

1°) Jacques Ellul, actualité d’un briseur d’idoles, hors-série de Réforme, 46 pages, 6€
2°) L’Économie, Cahiers Jacques Ellul, sous la direction de Patrick Troude-Chastenet, L’Esprit du temps, 228 pages, 21€. Signalons le site de l’Association internationale Jacques Ellul, éditrice des Cahiers : www.jacques-ellul.org
3°) Jacques Ellul, penseur sans frontières, sous la direction de Patrick Troude-Chastenet, L’Esprit du temps, 372 pages, 21€.

Commentaires

AUTONOMIE DE LA TECHNIQUE DE JACQUES ELLUL.

Écrit par : pole liyo | 01/10/2007

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