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16/04/2007

La ligne de fracture

Le Monde du 3 avril dernier a publié une importante « Opinion » de Paolo Flores d'Arcais. Le nom ne dira probablement rien à une majorité de lecteurs français. Paolo Flores d'Arcais est un philosophe italien athée, professeur de philosophie à l'université de la Sapienza à Rome, directeur de la revue MicroMega. Dans cette opinion intitulée, La croisade obscurantiste, il dénonce ce qu’il appelle la « stratégie » de Benoît XVI qui consisterait en un front commun des religions contre les avancées du progrès.
Je ne sais pas s’il y a réellement une stratégie de la part du Saint-Père. De fait, il y a une sorte d’effet Benoît XVI qui se concrétise dans l’affirmation claire que certaines valeurs ne sont pas (plus ?) négociables, quitte à créer une rupture avec le monde moderne.
Cet effet ou cette stratégie se sont traduits ces temps derniers dans différents domaines. Paolo Flores d'Arcais en relève lui-même plusieurs dans son article du Monde : « En Italie, alors que 70 % de la population s'est déclarée en faveur de l'euthanasie, l'Eglise est parvenue à bloquer une loi incroyablement modérée sur les couples de fait. Une gigantesque manifestation cléricale de masse, avec la bénédiction de la conférence épiscopale italienne, est prévue le 12 mai. Comme en écho, la conférence épiscopale espagnole annonce une nouvelle offensive. De son côté, le monde laïc se tait, par inattention ou opportunisme. Et pendant ce temps, l'attaque contre la science darwinienne s'étend, de la Maison Blanche à la cathédrale de Vienne ». Il aurait pu ajouter en France les différentes déclarations interreligieuses sur des sujets de morale et les différentes de prise de positions d’évêques français sur les valeurs non négociables lors des élections présidentielles.
L’intérêt de l’article de Paolo Flores d'Arcais vient aussi d’ailleurs. D’un détail, presque. Mais, comme souvent, le détail est révélateur. Paolo Flores d'Arcais connaît bien Joseph Ratzinger. Personnalité reconnue en Italie, dans le monde intellectuel et médiatique, le directeur de la revue MicroMega s’est entretenu publiquement avec celui qui était alors le Préfet de la Congrégation de la Doctrine de la foi. L’objet de la rencontre était la confrontation de deux visions radicalement opposées, la chrétienne et l’athée, avec la recherche éventuelle d’un terrain d’entente. De cet entretien public, il en est sorti un livre publié sous le titre Est-ce que Dieu existe ? Dialogue sur la vérité, la foi et l'athéisme, aux éditions Payot. Il se termine par un chapitre conclusif de Paolo Flores d'Arcais. Son constat ? En moins violent, il est celui qu’il dresse dans son article du Monde : entre l’Église et la modernité, la réconciliation est impossible.
À ces propos, Benoît XVI a déjà répondu en invitant les philosophes à poser au moins comme hypothèse l’existence de Dieu, la ligne inverse ayant conduit à la catastrophe que nous voyons (cf. ici pour ma présentation de ce que j'appelle "l'hypothèse Benoît XVI" et pour le discours du pape).
Dans Le Monde, Paolo Flores d'Arcais montre qu’il a été sourd à cet appel du pape. Il l'accuse d’avoir mis au point une stratégie qui prendrait naissance dans le discours de Ratisbonne. Lequel discours aurait été mal compris par ses principaux destinataires : « Le discours de Ratisbonne, qui a poussé plus d'un gouvernement islamique à déchaîner contre le pape le fanatisme des foules, était en réalité une invitation adressée aux monothéismes (y compris et surtout à l'islam) à faire front commun face à la véritable menace qui pèse sur la civilisation : l'athéisme et l'indifférence, bref une laïcité qui prétend exclure Dieu de la sphère publique et de l'élaboration des lois. Naturellement, Joseph Ratzinger ne place pas toutes les religions monothéistes sur le même plan. Il réserve la primauté à la religion chrétienne dans sa version "catholique apostolique romaine", qui lui viendrait de sa capacité - que seul le catholicisme détient de façon complète - à être une religion non seulement de la foi mais aussi du logos. C'est-à-dire une religion capable non seulement d'assumer la révélation divine, mais aussi d'avérer en soi la raison humaine et sa tradition, de Socrate à nos jours. Une religion des vraies lumières, de la raison "correctement entendue ” ». Plus encore, selon Paolo Flores d'Arcais, « si la doctrine de l'Eglise de Rome et de son souverain pontife constitue une vérité qui n'est pas seulement de foi mais aussi de raison, les parlements et les gouvernements ne devraient donc pas promulguer de lois en conflit avec cette doctrine, car elles seraient en violation avec la "nature humaine", avec cet animal rationnel qu'est et doit être l'homme. »
C’est cette "prétention" que récuse et refuse le philosophe italien. Là aussi, il est intéressant de voir pourquoi. Il la refuse et la récuse au nom des Lumières. Au nom d’une anthropologie différente de celle du christianisme. Dès le début de son article du Monde – phrases capitales –, il synthétise merveilleusement cette ligne de fracture :
« La modernité que nous connaissons, la modernité occidentale qui mène à la démocratie, se fonde sur la notion d'autonomie de l'homme. Autos nomos, l'homme qui est loi (nomos) à lui-même (autos). L'homme est donc souverain et établit sa propre loi, au lieu de la recevoir d'en haut et de l'autre, c'est-à-dire d'un Dieu transcendant. L'homme est libre parce qu'il n'est plus obligé d'obéir à des règles qui lui sont imposées de l'extérieur (eteros nomos, hétéronomie), par des pouvoirs terrestres (papes ou rois) qui prétendent incarner la volonté divine. Ainsi, la base de la modernité est l'autonomie, tandis que son aboutissement est la souveraineté de l'autogouvernement. »
Ce faisant, il montre que Benoît XVI s’insère dans la tradition de la confrontation au monde moderne, cette ligne intransigeante, qui malgré des variations de vocabulaire et des différences d’accentuations, se traduit selon Émile Poulat par une ligne « anti-moderne, anti-bourgeoise, anti-libérale, anti-socialiste ».

Le monde dans lequel nous vivons, ce monde avec ses valeurs mais aussi avec ses effets pratiques, au plan social, politique, familial et individuel, est un monde dans lequel l’homme récuse sa dépendance à Dieu et le primat de la loi morale. C’est un monde du « relativisme morale », si souvent dénoncé par Benoît XVI.
Il n’est pas étonnant que ce monde accepte et justifie l’avortement, l’euthanasie, la destruction de la famille puisque la norme morale n’est plus extérieure à l’homme.
Il n’est pas étonnant non plus que ce monde donne le primat à l’économie, à la recherche sans frein de biens matériels au risque de détruire l’homme et l’environnement dans lequel il évolue.
Ce qui est étonnant, en revanche, c’est que nous ne prenons pas toujours conscience de la nécessité de rompre avec ce monde, non seulement en pensée, mais aussi en action, tout en portant cette croix du chrétien qui implique d’être dans le monde sans être du monde. Mais cette croix-là, elle-même, se doit d’être prise au sérieux, de passer dans les actes. Au risque sinon d’être une formule qui justifierait notre lâcheté.

08:50 Publié dans Divers | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

Bonjour,

Ces mots et analyses sont tellement justes. Merci.

Il est peut-être possible d'anticiper également autre chose, une tendance déjà perceptible que l'on constate: au fur et à mesure que le monde moderne éloignera l'homme de sa vraie nature et que celui-ci aura le sentiment de plus en plus vif d'être perverti, le retour de bâton pourra être absolument radical et absolument totalisant. Après des générations d'errances athées, on en voit déjà beaucoup qui basculent tout à coup dans la seule foi, totalisante, renonçant à toute raison humaine. A ce jeu-là c'est l'islam qui ramasse la mise.

Seul le Christ est capable de rompre ce basculement infernal entre un athéisme désenchanté et nihiliste, et un totalitarisme de la foi et/ou de l'idôle. Le futur de la chrétienté repose sur la capacité contemporaine de l'Eglise à prôner, puis à pratiquer, une rupture radicale avec le nihilisme moderne.

Écrit par : Olivier | 16/04/2007

"La classe politique qui nous conduit depuis 30 ans a cru aux faux semblants du matérialisme le plus sec, avant de nous livrer aux appétits les plus voraces, ceux des magnats internationaux de l'économie et de la finance. Elle a voulu construire en faisant table rase du passé, croyant que les organisations humaines sont un laboratoire où s'élaborent les fameux lendemains qui chantent. (...) L'histoire des peuples du monde entier l'atteste: une civilisation ne peut durer sans se référer à des principes politiques, moraux et spirituels qui dépassent les individus, les vicissitudes humaines ou les soubresauts de l'histoire."
Jean-Marie Le Pen, 15 avril 2007.

Écrit par : Yves Daoudal | 17/04/2007

Où se situe la ligne de fracture entre Yves Daoudal et Philippe Maxence ?

Écrit par : Henri | 18/04/2007

Jean-Marie Le Pen est-il dépassé par des principes politiques, moraux et spirituels ?

Écrit par : Robert | 19/04/2007

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