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01/12/2006

Dreher vu par B.H.L.


 

medium_BHL.2.jpgRevoilà, Maxence, avec « son » Rod Dreher… Je conçois ce que peut avoir d’agaçant les manies des uns et des autres. La mienne, dira-t-on, va finir par tourner à l’obsession. Que l’on se rassure, ce n’est pas le cas. Mais puisque j’ai été amené à parler de Rod Dreher, des crunchy cons et autres cathos qui semblent bizarres à nombre de lecteurs, j’ai pensé intéressant de vous signaler ce texte. Un ami vient de me le faire parvenir.

Je ne suis pas un lecteur habituel de Bernard-Henri Lévy, autrement appelé B.H.L. Comme beaucoup, j’avais entendu parler de son livre American vertigo (Grasset). À l’époque, deux livres paraissaient sur le même sujet. Le sien et celui de Jean-François Colosimo, Dieu est américain (Fayard). J’ai choisi de lire ce dernier et de le recenser.
Je découvre aujourd’hui, comme la cigale de La Fontaine, un peu tard donc, que B.H.L. a consacré une partie de son livre à Rod Dreher. Le livre du Français est paru avant que l’Homme Nouveau ne publie un portrait de l’américain et avant que je ne m’intéresse à lui.

Je suis un journaliste toujours un peu en retard d’un train – ce qui va en faire rire plus d’un et se lamenter d’autres. Je n’ai pas l’obsession du scoop (surtout parce que je suis incapable d’aller en dénicher un), ni celle d’obtenir le prix du meilleur article et encore moins celle d’être au goût du jour, même dans le milieu qui est soi-disant le mien. Alors, voilà, non seulement, je suis en retard sur B.H.L., mais j’ose parler en bien d’un type décrit par celui qui passe dans notre France pour l’icône de tout ce que je n’aime pas. Et, en plus le type dont je parle est devenu orthodoxe (à tort, soyons clair), mais semble avoir séduit – pas convaincu – le dit B.H.L. Décidément, il va falloir que je révise mes classiques de la bien-pensance et du conformisme de l’anti-conformisme.
Une anecdote avant de livrer le texte de B.H.L. sur Dreher.
Dernièrement, en déjeunant chez des amis très chers, ces derniers m’ont gentiment « charrié » sur le pain fait à la maison. À chaque fois que je prenais de la baguette venu tout droit du boulanger du coin, on m’a demandé si j’étais conscient du « risque » que je courais en l’avalant. Inévitablement, la discussion a roulé sur les Amish – passage obligé dans ce type de propos – et sur le danger de vouloir vivre au sein d’une communauté refermée sur elle-même. Mais le propos le plus frappant a quand même été ce cri du cœur :
« en fait, on n’attendait pas cela de toi. Tes propos pourraient être dit par un type qui porte des baskets… »
Une manière de décrire en un mot une sorte de hippie, mal rasé, en contestation avec la société bourgeoise et prenant des voies de traverse, du style écolo ou alter-mondialiste, votant José Bové ou Nicolas Hulot, voire se lançant dans les grands retours utopiques vers une Corrèze non chiraquienne.

Le vin – comme toujours – était bon et la conversation bien agréable. Reste que j’ai trouvé ce propos très révélateur. Sous prétexte que les écolos défendent la nature, que les alter-mondialistes remettent en cause l’ordre économique mondial, que les hippies ou leurs descendants ont tenté un retour à une vie plus simple ou que les Amish nous donnent l’exemple de la charité chrétienne, faudrait-il que nous y renoncions ? Personnellement, je ne le crois pas. Je ne me reconnais pas, et depuis longtemps, dans la classification politique entre droite et gauche. Gustave Thibon, lui-même classé à droite, à son corps défendant, a écrit sur le sujet un texte intéressant.
Le jeu droite/gauche est pipé depuis le début. Mais, nous avons beau faire, à chaque fois que nous essayons d’en sortir, on parvient à nous l’imposer à nouveau. À gauche, on affirme que le refus même de cette dialectique révèle une mentalité de… droite. À droite, on vous rétorque que la défense des valeurs conservatrices et le refus de l’étiquette droitière, montre la honte d'être ce que nous sommes.
Ah, bon ? La honte me touche parfois. Quand je me trompe. Quand je ne vais pas dans le sens du bien ou du vrai. Mon critère n’est pas alors la droite ou la gauche, mais le vrai ou le mensonge, le bien ou le mal. Il est vrai que parfois j’ai honte. Honte de me voir réduit à des cases réductrices ou d’être associé aux valeurs de la « droite caviar » ou de la « gauche bobo ». Comme il faut une étiquette, on répliquera que je penche certainement pour le « centre ». Le « centre », autrement dit le milieu. Mais le milieu entre quoi et quoi ? Entre deux erreurs ? Qu’est-ce que le milieu entre deux erreurs, sinon une erreur qui est peut-être elle-même centrale ? Comme de plus, je suis anti-libéral, au plan économique et philosophique, cette case ne convient guère. Reste les extrêmes, qui échappent aux petits jeux des cases pour entrer dans celui des anathèmes. Peut-être finira-t-on par parler de schizophrénie ?
L’image des baskets est révélatrice aussi. Si je suis en cravate, chaussé classiquement, revêtu d’une veste, est-ce que je mets mon déguisement d’homme de droite ? Lorsque je me promène en blouson d’aviateur, est-ce que je deviens un supporter du PSG ? Et, lorsque je me promène en jean délavé avec mes sandales, est-ce que j’endosse ma tenue de hippie ? En écoutant Bach, est-ce que je redeviens un homme de tradition que je trahis lorsque j’écoute Mark Knopfler ? Le fait que je ne supporte pas le rock chrétien, sous-rock à mon goût, même s’il est soutenu par un hebdo à grand tirage, révèle-t-il mon mauvais christianisme ? Mauvais chrétien, je le suis certainement, mais parce que ma conduite ne coïncide pas avec mes paroles et ma foi. Tout cela pour raconter qu’il m’est arrivé, sans que je le fasse volontairement, la même chose qu’à Dreher. On l’a soupçonné de n’être plus de droite parce qu’il portait des sandales et mangeait « bio ». Surprenant, quand même !

Bon voilà B.H.L. Au moins, cela vous changera du Téléthon.

Chrétiens perdus et retrouvés

Rod Dreher, je l'ai rencontré au Nord, à Dallas, dans un restaurant écologique et branché où l’on déjeune au milieu d'un jardin potager.

Il est le prototype même du journaliste branché.

Il en a la dégaine décontractée, la liberté d'allure et de propos.

Au Dallas Morning News où il écrit, comme au National Review Magazine ou au New York Post où il a fait ses premières armes, il s'intéresse à la littérature, au cinéma, aux questions de société pointues.

Il n'a peur d'aucun sujet. Il ne recule devant aucun scandale. C'est lui qui, au New York Post, s’emparait des films les plus chauds. Et c'est lui qui a lancé, début 2002, par son tonitruant « Les Péchés des pères », le grand scandale de la pédophilie dans l'Église catholique.

Mais voilà.

Il est catholique, justement.

Intensément, profondément, catholique.

Et il a juste le sentiment que la vie, dans les grandes villes, est difficile pour un catholique : il pense qu'on ne peut pas y élever correctement ses enfants; il croit que l'école publique, dans une ville comme New York, n'est plus qu'une énorme machine à produire et reproduire des analphabètes; et c'est pourquoi il s'est installé ici, à Dallas, qui est une ville aussi, d'accord, et même une énorme ville, mais qui est l'un des lieux des États-Unis où la dérégulation concernant le « home schooling » est allée le plus loin.

Est-ce que je sais ce qu'est le home schooling, by the way ?

Est-ce que nous avons, en France, quelque chose qui y ressemble ?

Ici, aux Etats-Unis, cela va de soi.

Le droit d'éduquer ses gosses soi-même étant un droit absolu, il y avait, même à New York, une Home Schooling Education Association à laquelle il adhérait quand il y vivait.

Mais New York restait New York. C'est toute la culture ambiante qui y était dominée par l'idéologie du shopping et du fucking et qui vous pourrissait vos gosses. Et puis les règles... Si l'Etat de New York permet, donc, le home schooling, s'il autorise - parce que c'est la loi fédérale et qu'il ne peut pas faire autrement - les familles qui le désirent à retirer leur progéniture de cette cochonnerie d'école publique, c'est dans un étau de règles qui encadrent malheureusement la chose... Alors qu'ici, au Texas, il n'y a pas de cadre. Pas de limite. On y élève ses rejetons exactement comme on l'entend. Et c'est pour cela qu'il est ici.

Son enfant s'appelle Matthews.

Il l'emmène, chaque matin, 4 heures par jour, 4 jours par semaine, dans la Church School du quartier, à Junius Heights, où ils sont une quinzaine d'élèves par classe, à qui l'on inculque les bases.

L'après-midi, c'est sa femme et lui qui, pendant deux ou trois heures, parfois quatre, le prennent en charge et, seuls, à la maison, lui dispensent l'essentiel de l'enseignement qui fera de lui, non seulement un chrétien, mais un homme libre.

Le soir, pas de télé - à la différence de sa maison à lui, Rod, quand il était petit, à la différence de toutes les maisons américaines où la télé est devenue le centre de la vie de la famille, Matthews vit dans un monde où l'on n'allume le poste que dans de très rares occasions et où, le soir, on lit.

Résultat : il a 5 ans, et il lit comme à 12.

Résultat : il est presque encore un bébé et il a déjà, pourtant, rompu avec cette mauvaise culture, utilitaire, idiote, orientée vers le débouché, qui ne fabrique que des esclaves.

Est-ce que ce système, dis-je, n'est pas une terrible défaite pour la société ? Oui, bien sûr, il me répond. Je ne vais pas vous raconter que c'est un succès pour la société. Mais tant pis. Pas mon problème. Cela fait belle lurette que les problèmes de la société ne sont plus mes problèmes et que, d'ailleurs, je ne vote plus.

Que se passera-t-il quand Matthews aura 20 ans ? 30ans ? Ne sera-t-il pas inadapté à un monde dont vous l'aurez coupé ? Oui; il y a ce risque; il y aura même, avant cela, au moment du passage à l'Université, un souci d'adaptation; mais, souci pour souci, c'est un souci moins grave que celui que m'inspirent la vulgarité ambiante, la pornographie, l’islam radical, le terrorisme.

Ce qu'il enseigne à son enfant ? Quel type de culture ? Quels livres ? Est-ce qu'il exerce une censure ? Un contrôle sur les contenus ? Quid du darwinisme, par exemple ? Est-ce qu'il enseignera à Matthews, le moment venu, le darwinisme ? Mais oui ! me répond-il en riant de bon cœur. Vous parlez comme mes anciens copains de New York qui me regardaient comme si j’étais entré dans une secte obscurantiste et arriérée ! J’enseignerai tout à Matthews. Nabokov. La Révolution française. L’histoire de l’âge industriel. Dostoïevski. Kierkegaard. Tout. Sans état d’âme.

Ne me confondez pas, s’il vous plaît, avec ces néo-évangélistes absurdes : je n’ai aucun problème avec le darwinisme; je dirai à Matthews que la Bible est vraie à un certain niveau mais que la science aussi est vraie, d’une autre vérité, à un autre niveau…

Bizarre histoire.


Singulière situation.

Rien à voir, en effet, avec les fondamentalistes des Megachurches.
Le contraire, je le vois bien, de ces « born again Christians » dont le projet était de rejoindre le mainstream, la culture de masse, la modernité, avec lesquels, lui, justement, veut rompre.

Je suis face, en réalité, à tout autre phénomène dont je me demande si, mutatis mutandis, la mystique dégérérant non seulement en politique mais en farce, et Dallas tenant à coup lieu des villes syriaques du 1e siècle, il ne serait pas plus proche de la fuite du monde, puis de la montée au désert, des chrétiens des origines.

Désir de sécession.
Logique d’enclave et de monastère à l’intérieur de la grande ville.

Temps de déclin. Âge de misère. Généralisation d’une corruption où c’est l’Église elle-même qui, comme à l’époque de Thomas More, s’effondre autour de ses fidèles. Alors, il faut tenir, disent les gens comme Rod Dreher. Alors il faut, en attendant la renaissance, sauver ce qui peut l’être et se mettre en réserve. La scène se passe au Texas c’est-à-dire au cœur des ténèbres : Dreher se veut, au Texas, un nouveau chrétien des catacombes.
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Extrait du livre de Bernard-Henri Lévy : American Vertigo. Ed. Grasset 2006, pp 231-235


21:00 Publié dans Divers | Lien permanent | Commentaires (4)

Commentaires

« De la bien-pensance et du conformisme de l’anti-conformisme. »

« Alors, il faut tenir, disent les gens comme Rod Dreher. Alors il faut, en attendant la renaissance, sauver ce qui peut l’être et se mettre en réserve. » Si Rod Dreher a vraiment dit ça, comme le rapporte Bernard Henri Levy, cité par Philippe Maxence, alors je suis un Dreherianiste qui s’ignorait. Le Dreherianisme serait une idéologie de nature temporaire donc essentiellement humaine, voire chrétienne, une idéologie de réserve en attendant la renaissance, une idéologie de l’espoir. Pour renaître, il me faut commencer par mourir. Le suicide étant interdit, il me faut donc attendre la mort – vie contemplative - ou la rechercher – vie héroïque -, comme Saint André, par la prise de risque dans l’affirmation au quotidien de ma foi chrétienne. Une foi qui ne se traduit pas par une morale particulière, source des bien-pensances et des conformismes y compris non-conformistes, mais à travers une relation constante avec Dieu qui peut ainsi faire de moi ce qu’il aime, Lui. Cette foi est extrêmement périlleuse, car que sais-je de ce que Dieu va désirer à travers moi avant d’en avoir fait l’expérience ? D’où l’importance de l’expérimentation de cette foi dès les premiers instants de la vie. D’où la responsabilité des parents vis à vis de leurs enfants et cela dès la conception de l’embryon, dès le premier acte d’amour, dès la naissance du sentiment amoureux à l’origine de ce qui sera une nouvelle vie.

Écrit par : Eric Gaillot | 02/12/2006

A quel "niveau" le darwinisme est-il une "science" qui est "vraie" ?

Écrit par : Yves Daoudal | 04/12/2006

Comme je ne voudrais pas, par mes propos et la mauvaise interprétation que je manquerais pas de faire, relancer un débat sur le sujet qui laisserait entendre que je n'accepte pas la critique, je me contenterai juste d'écrire qu'il n'a certainement pas échapper à Yves Daoudal que ce texte est écrit par BHL. Et qu'il n'est pas certain du tout que BHL soit capable de bien comprendre les propos de Dreher (mais c'est bien le seul !). On le voit déjà avec le passage sur le homoschooling. Alors pourquoi pas avec le darwinisme ? Mais, c'est vrai, avec ces Américains, on ne sait jamais…
Il n' a probablement pas échappé à Yves Daoudal, décidément bien fidèle au poste quand il s'agit de Dreher, qu'en publiant ce texte de BHL, je me moquais aussi de moi-même. Parce que quand même : voir un type dont vous parlez souvent défendu par BHL et attaqué par Daoudal, il y a de quoi s’estimer être en mauvaise compagnie. « La honte, quoi », comme disent de plus jeunes. Dans notre « famille spirituelle », il faut quand même mieux être soutenu par Daoudal que par BHL. Enfin, c’est ce que je pense. Manque de chance pour moi, c’est l’inverse qui m’arrive.

Écrit par : Philippe Maxence | 04/12/2006

Réponse à la question de Yves Daoudal : pas au niveau chrétien ce qui n’est pas une raison pour un chrétien de rejeter la science, mais plutôt de considérer le darwinisme comme une fable anti-chrétienne. Qu’a apporté le darwinisme à la science ? Quelle invention technique, en tant qu’application concrète d’une théorie scientifique, est issue directement du darwinisme ? Si le darwinisme n’existait pas, les lois scientifiques seraient-elles autres que ce qu’elles sont aujourd’hui ? La science est la connaissance des lois naturelles. Cette connaissance est vraie puisqu’elle permet de développer des applications techniques incontestables. Peut-on dire la même chose du darwinisme ? Quelqu’un peut-il citer une seule invention technique issue directement du darwinisme ? Le vrai débat ne se situe-t-il pas au sein du créationnisme : l’homme – sa variante terrestre - est-il une création de Dieu où est-il arrivé sur terre en provenance de l’univers avec des connaissances acquises qui pour la plupart, contrairement à ce qu’affirme le darwinisme, sembleraient plutôt se perdre. En sommes, je ne conteste pas l’évolution de l’homme, mais plutôt le sens de cette évolution. Il me semble que je ne suis pas le seul, ici même. En conclusion, le darwinisme, pourquoi pas, mais à l’envers et selon une loi parfaitement scientifique : l’entropisme.

Écrit par : Eric Gaillot | 04/12/2006

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