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26/10/2006

Résistance contemplative (2)

Dans le numéro de L'Homme Nouveau qui paraît samedi prochain, j'ai rédigé l'article de Une sous le titre de Résistance contemplative. Comme le thème est en lien avec celui de ce blog, je le livre ici en avant-première. Pour découvrir ou redécouvrir L'Homme Nouveau, il suffit de cliquer sur le lien qui se trouve dans les sites amis. N'hésitez pas, un numéro gratuit vous sera adressé. Et plus, si affinités…

Sommes-nous satisfaits du monde dans lequel nous vivons ? Acceptons-nous que la suprématie accordée à l’argent, à la consommation sans frein ou à l’ambition personnelle soit la principale valeur qui guide notre société ? Estimons-nous qu’un catholique doit se contenter d’aller à la messe, d’avoir une vie de prière personnelle sans se préoccuper du monde qui l’entoure ?
À ces simples questions, tout le monde répondra évidemment par la négative. Nous sommes tous conscients de n’être pas des monades isolées et d’être comptables, en quelque sorte, de la bonne marche du monde. Cette conscience – cette bonne conscience – nous rassure. Moi, le premier !
Pourtant, concrètement, pratiquement, que faisons-nous ? Trop souvent, pour la majorité d’entre nous – pas tous, car il y a d’heureuses exceptions –, nous vivons comme si le monde actuel ne posait aucun problème. J’entends bien que nous sommes inquiets de la violence urbaine, des risques du terrorisme, de la pauvreté en France et ailleurs. Mais, il ne semble pas que nous soyons tellement inquiets du genre de vie qu’induit notre société moderne, ses valeurs et son organisation. Nous ne sommes pas tellement inquiets des modes de vie que nous menons alors que si nous ne pouvons rien, immédiatement et à titre personnel, contre la violence urbaine, le terrorisme ou l’éradication générale de la pauvreté, nous pouvons, en revanche, agir sur nos propres comportements. Il ne s’agit évidemment pas ici de nier le rôle primordial du politique en pensant que seul un changement personnel pourrait à terme, par un effet de dominos, transformer de l’intérieur la société. Les institutions et les lois influencent les comportements et déterminent souvent des changements profonds sur le long terme. Mais, je me place, ici, en quelque sorte à l’intersection du « politique », comme cause dispositive, absolument nécessaire, mais qui n’est pas à notre portée dans l’immédiat, et le recroquevillement individuel sous couvert de spiritualité ou de morale. Il s’agit de voir comment nos comportements individuels, familiaux, communautaires peuvent inverser, là où nous sommes, l’influence de la société moderne. Une perspective double, en fait. Elle relève, d’une part, de la « micro-politique » dans la mesure où l’action se déroule d’abord au sein de nos communautés naturelles de proximité. Et d’autre part, elle est « méta-politique », car cette démarche implique une réforme morale, intellectuelle et spirituelle, qui commence par nous-mêmes, et qui est constamment à entretenir, notamment par la mise en place d’une contre-culture catholique.
D’où ma question : cette société dans laquelle nous vivons nous permet-elle de parvenir à ce que les philosophes, les théologiens et les saints appellent notre « fin ». Saint Ignace, dans ses fameux Exercices, pose au début de la retraite ce qu’il nomme le « Principe et fondement ». Qu’affirme-t-il ainsi ? Il rappelle tout simplement pourquoi (ou, plus exactement, pour qui) l’homme est créé et comment il doit organiser son existence : « L’homme est créé pour louer, honorer et servir Dieu, notre Seigneur et, par ce moyen sauver son âme. Et les autres choses qui sont sur la terre sont créées à cause de l’homme et pour l’aider dans la poursuite de la fin que Dieu lui a marquée en le créant. D’où il suit qu’il doit en faire usage autant qu’elles le conduisent vers sa fin et qu’il doit s’en dégager autant qu’elles l’en détournent ». Tous les saints et auteurs spirituels ont redit, à leur manière, en portant l’accent sur tel ou tel point, ces deux vérités fondamentales : nous sommes faits pour Dieu et nous devons discerner et choisir entre les choses qui nous permettent d’aller à Dieu et celles qui nous en éloignent. Ce discernement et ce choix s’imposent au plan personnel. Ils sont vrais aussi au plan social.

Dans un ouvrage stimulant intellectuellement, Le Bonheur paradoxal, essai sur la société d’hyperconsommation (1), Gilles Lipovetsky dresse le constat de la naissance d’une nouvelle modernité. Cette « civilisation du désir » est, selon lui, « inséparable des nouvelles orientations du capitalisme engagé dans la voie de la stimulation perpétuelle de la demande, de la marchandisation et de la multiplication indéfinie des besoins ». Cette analyse, dont on ne partagera pas forcément toutes les conclusions, a le mérite de ne pas se limiter à la sphère économique. Si ce « nouvel âge du capitalisme », pour reprendre l’expression de Lipovetsky, s’appuie « sur l’actionnaire d’un côté, le consommateur de l’autre », il s’incarne surtout par un nouvel art de vivre. « Puissante dynamique de commercialisation qui a érigé la consommation marchande en style de vie, en rêve de masse, en nouvelle raison de vivre », note Lipovetsky. Oui, vous avez bien lu : non seulement un nouvel art de vivre est né, mais ces nouvelles mœurs donnent un sens à la vie de nos contemporains. La consommation est le nouveau dieu de l’homme.
Est-ce que nous chrétiens, est-ce que nous catholiques, nous pouvons nous satisfaire d’une telle société ? Impossible de répondre simplement en soulignant que nous devons être dans le monde sans être du monde. Comment n’être pas du monde quand nous gardons Dieu pour nos familles et nos sacristies, que nous le cantonnons au dimanche, en participant à la grande foire consumériste le reste de la semaine ? Comment n’être pas du monde lorsque nous acceptons d’être matraqués par la télévision et la publicité, forme suprême de propagande, quand nous courons nous aussi après l’achat du dernier four, du réfrigérateur dernier cri, du plus bel écran plat ? Comment n’être pas du monde quand la simplicité et la frugalité ont disparu de nos vies, de notre vocabulaire, de nos références ? Comment n’être pas du monde quand nous acceptons le contrôle de soi et la régularisation naturelle simplement en matière sexuelle et que nous les récusons pour le reste de notre existence ? Notamment au plan économique.
« La société de consommation, écrit encore Lipovetsky, a créé en grand l’envie chronique des biens marchands, le virus de l’achat, la passion du nouveau, un mode de vie centré sur les valeurs matérialistes ». Il nous appartient à nous chrétiens, de toutes confessions, d’opposer pratiquement un refus manifeste à cette déferlante matérialiste et consumériste. La nécessité de rebâtir une chrétienté ne passe pas seulement pas l’espérance d’un État chrétien. Elle implique de reconstruire – autant que possible, là où nous sommes, selon nos possibilités, en commençant petitement, avec humilité et en nous appuyant sur la grâce – des modes de vie conformes à l’Évangile du Christ. Nous devons entreprendre une résistance contemplative qui s’appuie sur une vision sacramentelle du monde et de la vie.
Cette « résistance contemplative » est un effort à entretenir constamment. Elle implique d’abord beaucoup d’humilité – la vertu du disciple selon saint Thomas d’Aquin – et nous sommes les disciples de Jésus-Christ. Par rapport aux maux de monde moderne, cette humilité nécessite d’avoir la conscience que nous sommes malades nous-mêmes. La grâce que nous avons – c’est un don gratuit – tient au fait que nous connaissons le diagnostic et, surtout, le médecin. C’est pourquoi, il est nécessaire, même au plan spirituel, que nous nous appuyons davantage sur les valeurs sûres que sur les dernières nouveautés. Lire, par exemple, sainte Thérèse d’Avila, sainte Catherine de Sienne ou les Pères de l’Église plutôt que le dernier auteur à la mode qui prétend soigner nos âmes.
Nous devons ensuite déclencher le processus de décision, faire le premier pas qui en engendra d’autres, tout naturellement. Ce « premier pas » n’est pas identique pour tous. Il varie d’une personne à l’autre, selon les états de vie, les tentations, l’avancée dans la vie spirituelle. Pour l’un, il consistera à réciter son chapelet ; pour l’autre, à se passer de sa télévision ; pour un autre, à choisir une école vraiment catholique ; pour le dernier, à effectuer une bonne retraite dans un monastère ou à sortir à vélo avec ses enfants.
Notre démarche doit être également « radicalement catholique », au sens d’un retour aux racines de notre foi et de notre état de vie. Retrouvons la source de notre amour si nous sommes mariés. La raison de notre vocation sacerdotale ou religieuse si nous sommes prêtres ou religieux. Le sens de notre vie si nous sommes célibataires. Entretenons-la comme une « perle » précieuse, qui vaut bien plus que l’or du monde.
Prions, bien sûr. Personnellement, dans le cœur à cœur avec Dieu, en faisant de notre existence un monastère dans lequel les fausses valeurs de ce monde ne peuvent pénétrer. Assistons à la messe, récitons l’Office et le chapelet, adorons le Christ dans le silence d’une Église ou lors d’un Salut du Saint Sacrement. Privilégions là aussi la prière officielle de l’Église, corps mystique du Christ, ou les dévotions traditionnelles enracinées dans le temps et… la vie des saints. Dans ce sens, développons autant que possible un art chrétien, en musique, en littérature, dans les arts picturaux, en mettant en avant le sacré plutôt que le sentimental. Réapprenons à écouter de la belle musique et réapprenons, d’urgence, à écouter le silence. À nous laisser envahir par lui.
Mettons-nous aussi à l’école de l’enfance, de sa simplicité, de sa spontanéité, sans tomber dans le travers d’une perception faussée qui nie pratiquement le péché originel. Défendons la vie, de sa conception à sa mort naturelle parce qu’elle est un don et une réalité précieuse.
Tentons de retrouver le sens du réel, par un contact avec la nature. Si nous en avons un, cultivons notre jardin. Apprenons du rythme des saisons, du caprice des temps, que si l’homme est le jardinier, la création reste un mystère à entretenir, non à faire disparaître. Si nous n’avons pas de jardin, retrouvons les bois et la forêt ou allons chercher nos fruits dans les espaces de cueillette organisée dans ce sens. Nous y attraperons peut-être quelques courbatures, mais cet effort en famille apportera beaucoup de joie et un meilleur résultat qu’un « jogging » avec des écouteurs sur les oreilles.
N’oublions pas autant que possible de favoriser les petits commerces où l’activité économique est directement liée à la vie de la famille. Où la responsabilité n’est pas anonyme, mais prend un nom et un visage. Où les résultats n’enrichissent pas des actionnaires qui spéculent, mais permettent à des hommes, des femmes et des enfants de vivre. Dans le même sens, aidons les monastères, lieux privilégiés de sociabilité chrétienne, en faisant appel à leurs produits (2).
C’est insuffisant pour sauver le monde ? Oui, bien sûr ! Mais, l’une ou l’autre de ces choses est à notre portée. Nous respirons tous les miasmes de la culture de mort. Il n’est pas impossible de donner l’existence à une culture de vie. Il suffit de commencer par nous. Là où nous sommes. En s’appuyant sur la grâce qui complétera notre nature défaillante.


(1) Gallimard, 378 pages, 21 €.
(2) http://www.monastic-euro.org/

Commentaires

Bonjour,
Je viens de recevoir mon premier numéro de L'Homme Nouveau! Je suis un abonné de très fraîche date. Et je tenais à vous dire combien j'ai apprécié votre article sur la Résistance Contemplative! J'aimerais juste vous dire qu'on peut faire son jogging avec des écouteurs dans les oreilles (à six heures et demie le matin) et être parfaitement receptif et ouvert à la Vie et aux autres, une fois que le soleil s'est levé. C'est même sans doute une façon de l'être davantage!
Pourquoi ne pas écrire un article sur les vertus du sport qui s'oublient un peu dans nos milieux?
Merci, bravo et courage !
+IHSV+
Bertrand

Écrit par : Bertrand | 26/10/2006

Si tous les catholiques de France décidaient de vivre en catholique pratiquant la foi chrétienne, notre pays se rétablirait en quelques mois. Les catholiques sont encore présents à tous les niveaux de notre société et en particulier de notre administration. Chaque fonctionnaire à la possibilité de multiplier les tracasseries administratives ou de les réduire. Rien qu'en appliquant de la bonne volonté dans l'administration, combien cela faciliterait notre travail et nos démarches au quotidien ! Une autre démarche consisterait à démissionner volontairement lorsqu'on se rend compte que notre poste n'est pas vraiment utile ou que l'on n'est pas à sa place. Avec la foi, cela serait l'occasion de se lancer dans une nouvelle aventure de la vie et de découvrir combien le monde est généreux, riche et aimable.
La foi peut-elle permettre ce genre de prises de risque ? Je peux témoigner que oui. Je peux témoigner que c'est en prenant régulièrement, chaque fois que nécessaire, ce type de risques que l'on arrive petit à petit à trouver sa voie, et - j'insiste - son paradis sur terre, la belle image temporelle du paradis céleste qui nous est promis. Dieu est dans la nature, nous devons la travailler, la modeler, la transformer selon nos meilleurs talents et c’est quand on est jeune qu’il faut y aller si l’on veut, plus tard, en faire profiter nos enfants et nos semblables. Il est regrettable que l’Education nationale en particulier, et l’esprit qui domine en France en général, soit souvent en contradiction avec cette idée de la liberté qu’il nous appartient de saisir et même de provoquer en permanence. La création n’est pas un acte difficile à condition de la pratiquer régulièrement afin de la domestiquer. Or qui dit création, dit acte d’amour et qui dit amour dit plénitude, dans tous les domaines. En architecture, nos grands maîtres nous enseignent que Dieu gît dans les détails, depuis la qualité du crayon qui trace le premier trait de l’esquisse jusqu’à celle du ruban d’honneur qui sert à l’inauguration du bâtiment. Ainsi soit-Il.
Cordialement.

Écrit par : Eric GAILLOT | 26/10/2006

A Bertrand, merci de votre appréciation. Évidemment, on peut courir avec des écouteurs sur les oreilles. En écoutant du chant grégorien ou autre. Mais, j'ai l'impression quand même qu'on se coupe d'une autre musique : celle de l'extérieur. Vous me direz que en ville, c'est parfois préférable. Bien d'accord ! Dans ce cas, n'est-ce pas une question aussi de santé. Je ne suis pas sûr que le système auditif n'en prenne pas un coup. Mais je ne suis pas un spécialiste de cette question.
Avec Éric, je partage la conviction que « La création n’est pas un acte difficile à condition de la pratiquer régulièrement afin de la domestiquer. Or qui dit création, dit acte d’amour et qui dit amour dit plénitude, dans tous les domaines.  » Mais j'ai une simple question : idéalement, je suis d'accord avec son affirmation très dissidente : « Une autre démarche consisterait à démissionner volontairement lorsqu'on se rend compte que notre poste n'est pas vraiment utile ou que l'on n'est pas à sa place. » Seulement, comment fait-on quand on a charge de famille; pas une formation supérieure; pas de moyens financiers en arrière, etc. ?

Écrit par : Philippe Maxence | 27/10/2006

Vivre en Catholique, à mon sens, ce serait déjà comprendre que la Vie est synonyme d'insécurité, que la Vie ne se présente que dans le moment, et que pour lui faire bon accueil, il faut la recevoir, sans penser à la prévoir. J'abonde dans le sens d'Eric : le risque est toujours bénéfique, s'il est mesuré. Tous ces Cathos captifs d'une boîte dans laquelle ils sont malheureux parce qu'ils n'y donnent pas la mesure de leurs talents, ou encore parce qu'ils cèdent à quelque chantage moral : celui du petit garçon qui relève le défi quand on lui dit même pas cap de faire mieux, ou celui de l'attachement à la notoriété d'une grande maison. Il faut savoir partir. Je prétends qu'il y a un poste parfait pour tous. La caractéristique qui ne trompe pas pour le définir : la qualité humaine de la personne avec et/ou pour laquelle vous travaillez. Tout le reste vient par surcroît.
Sur l'insécurité, pourquoi ne pas lire l'ouvrage d'un beatnick assez fascinant, Alan Watts "Eloge de l'Insécurité". En voici un passage : "Il doit être évident; dés le départ, qu'il y a une contradiction à vouloir se trouver en parfaite sécurité dans un univers dont la vraie nature est le caractère passager des chose et la fluidité. Pour le dire encore plus clairement : le désir de sécurité et le sentiment d'insécurité sont la même chose." Alan Watts

La seule sécurité se trouve en Dieu seul. Et Dieu, dans la Trinité, risque lui-même sans cesse la sécurité pour aller la trouver en l'Autre.

Il faut, je crois, s'inspirer de la Liturgie des Heure, qui nous invite à prier ainsi :
"Seigneur, sois proche de nous qui Te prions; que Ta protection nous garde jour et nuit, afin que, soumis aux changements de ce temps, nous soyons toujours fixés en Toi qui ne changes pas."

Alors nous saurons prendre les risques bénéfiques.

Écrit par : Bertrand | 27/10/2006

Z'êtes assez gonflé, Maxence, vous prônez un mode de vie authentiquement chrétien et quand Gaillot propose de démissionner des emplois compromettants, vous revenez en arrière…

Mais le problème n'est pas là. Votre contre-culture est soumise à la culture dominante. Il est antipolitique de dire que "la politique n'est pas à notre portée". Antipolitique, antihistorique. Et c'est parce que des philosophes comme vous le répètent à l'envi que beaucoup de catholiques finissent par le croire. Certains parce que ça les arrange, je crains.

L'audace fait partie de la politique. Si Homme nouveau il y a, il doit avant tout être plus audacieux. Involontairement, je suppose, vous noyez le poisson.

Il est évident que le refus pour une élève-infirmière catholique de faire un stage dans un avortoir et de compromettre ainsi ses études ne peut être qu'un acte héroïque isolé – et que c'est la politique qu'il faut changer. Ou on considère qu'il n'est plus possible d'être chrétien dans le monde moderne et on se prépare à être des martyrs, ce que vous ne proposez pas, ou on considère qu'il faut infléchir la politique dans le bon sens, et très vite. Mais votre troisième voie est inutilement floue, Maxence.

Écrit par : Lapinos | 27/10/2006

« Une autre démarche consisterait à démissionner volontairement lorsqu'on se rend compte que notre poste n'est pas vraiment utile ou que l'on n'est pas à sa place. » Seulement, comment fait-on quand on a charge de famille; pas une formation supérieure; pas de moyens financiers en arrière, etc. ? »@ PM

Je travaille avec des entrepreneurs en maçonnerie qui n’ont quasiment aucune formation scolaire. Certains ne savent même pas écrire. Mais ce sont des bosseurs et des gens honnêtes, du fait de leur culture d’origine du Sud de l’Europe, catholiques. Ils ont ce métier dans la peau. Si ce n’était le gigantesque problème de la concurrence déloyale des clandestins que l’Etat ne veut pas traiter pour cause de politique arabe de la France, je peux vous assurer qu’ils gagnent bien leur vie et qu’ils sont heureux de travailler. L’un d’eux fonde une famille et un enfant se prépare. Ils possèdent un terrain, mais il n’est pas encore constructible. Que font-ils ? Ils n’ont pas l’argent pour construire puisque sans le Permis de construire, ils ne peuvent obtenir le crédit. Ils prennent leur courage à deux mains, et ils se construisent une maison en bois avec les vieux coffrages des chantiers qu’ils retapent le soir après le travail, le week-end, avec l’aide de la famille en attendant que les dossiers administratif et de crédit se débloquent. Cela s’appelle du courage ? Cela s’appelle avoir la foi en la vie. Depuis, un second enfant est en route. Ils vivent dans leur cabane en bois de récupération, sous la pinède, et récupèrent les essaims sauvages pour les mettre dans des boites en bois de récupération d’où ils sortent un miel sauvage extraordinaire. 15 kilos cet été à peine 3 mois après avoir mis l’essaim sauvage en ruche. N’importe qui peut attraper un essaim sauvage…il suffit d’aimer la nature.
EG

Écrit par : Eric GAILLOT | 27/10/2006

Je me permets de revenir sur un échange déjà vieux d'une semaine, mais particulièrement intéressant, et qui aurait sans doute mérité d’aller plus loin, puisqu’il posait la question concrète de la cohérence entre la foi et les actes. Je fais notamment référence à cette proposition osée d'Eric Gaillot : « démissionner volontairement », qui a fait réagir Philippe Maxence en ces termes légitimes : « comment fait-on quand on a charge de famille ? »

Il est vrai que lorsqu’on commence à se figurer les conséquences extérieures d’un choix de « dissidence intérieure », notre esprit prudent et rationnel s’affole. Que Philippe Maxence ne croie surtout pas que je lui jette la pierre, car cette question, cela fait des années que je me la pose… « Comment fait-on quand on a charge de famille ? » Voici quelques éléments de réponse, glanés depuis lors…

Démissionner d’un poste, cela peut parfois s’imposer comme la seule issue viable à un travailleur : lorsqu’on ne se sent vraiment plus à sa place à son poste, lorsqu’on y étouffe spirituellement et humainement ; lorsqu’on n’est plus qu’un rouage robotisé et interchangeable dans la grande machine à vendre et consommer ; lorsqu’on est devenu esclave de l’argent qu’on gagne ; lorsqu’on est confronté à des pratiques inacceptables, ou pire encore, lorsqu’on en devient complice voire auteur. Démissionner, c’est donc parfois suivre le Christ, pour vivre de la Vérité, et laisser le mensonge derrière soi.

Mais « comment fait-on quand on a charge de famille ? » Car démissionner, c’est aussi renoncer brutalement et pour un temps à ses revenus d’activité et à toute forme d’indemnité, et se précipiter à court ou moyen terme dans une situation de précarité, si l’on n’a ni réserve ni solution de repli... En un sens, pour un père de famille, abandonner une position professionnelle, c’est presque sacrifier ses enfants. Or est-il juste de risquer l’intégrité de ceux que nous avons le devoir de protéger ?

Dans l’Ecriture, nous trouvons exactement ce type de situations.

« Venez à ma suite » dit le Christ à Simon-Pierre et André sur le bord de la mer de Galilée. « Eux, aussitôt, laissant les filets, le suivirent » (Mt 4, 19-20). Si cela n’est pas un abandon de poste en direct ! Et après, comment ont-ils fait pour vivre ? Se sont-ils posé la question ? Ce qu’on sait, c’est qu’ils ne sont pas morts de faim…

« Prends ton fils, ton unique, que tu chéris, Isaac, (…) et là tu l’offriras en holocauste », dit Dieu à Abraham (Gn 22, 1-14). Voici Dieu lui-même qui demande à un père de sacrifier son enfant ! Et ensuite, qu’est-il arrivé ? Abraham a-t-il invoqué sa responsabilité de père de famille pour résister à Yahvé ? Ce qu’on nous raconte au contraire, c’est qu’il a obéi, et qu’au dernier moment, Dieu a pourvu…

« Vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux » déclare Jésus au jeune homme riche, qui s’en va « contristé, car il avait de grands biens » (Mt 19, 21-22). Voici le Christ qui malmène la bonne volonté d’un riche, alors qu’il sait fort bien que « pour les hommes, c’est impossible » d’être sauvé. Mais pour ajouter aussitôt que « pour Dieu, tout est possible »…

Alors « comment fait-on quand on a charge de famille ? » Peut-on se permettre de démissionner ? Oui, les apôtres l’ont fait avant nous, sur demande du Christ. Peut-on délibérément mettre en danger ses enfants ? Oui, c’est l’épreuve de la foi qu’a vécue Abraham, par la volonté de Yahvé. Et faut-il s’inquiéter si l’on ne trouve pas en soi la force de franchir ce pas ? Non, car cela nous est impossible, tout comme au jeune homme riche. Car notre force, c’est en Dieu seul qu’elle se trouve, nulle part ailleurs.

A partir du moment où nous savons que les choses sont justes, je crois qu’il faut les faire dans la foi et dans l’abandon, sans se poser trop loin la question du « comment ». Car le « comment », qui est souvent un « impossible » à nos yeux, c’est l’affaire de Dieu. Quand nous ne voyons pas le « comment », c’est là que se mesure justement notre foi… ou notre incroyance.

Et ne nous y trompons pas : la « dissidence intérieure », à laquelle je souscris totalement, ne peut, si elle est vécue authentiquement, nous mener que là, à des actes extérieurs fous aux yeux des hommes, fous donc aussi à nos propres yeux, mais bénis par Dieu.

Tout ce que j’écris là, j’y crois profondément, mais je ne prétends certainement pas le vivre du matin au soir. Je ne cherche donc à faire la morale à personne, et certainement pas à me donner en exemple. Je suis moi-même un homme de peu de foi, mais prêt à partager un peu des lumières qu’il a reçues.

Que Dieu vous bénisse tous

Écrit par : Thibaut Dary | 03/11/2006

Philippe,
Loin de moi l’idée d’inciter les gens à démissionner, encore moins à démissionner brutalement. J’ai bien précisé qu’il s’agissait de « démissionner volontairement ». Volontairement, c’est à dire qu’il s’agit d’un acte de volonté et non pas d’un acte de replis, de fuite ou de démission au sens de baisser les bras. Pour un chef de famille, cela implique naturellement la prise en compte de ses responsabilités familiales.

Il faut remettre mon expression « démissionner volontairement » dans le contexte du débat, c’est à dire de la foi. En deux mots, lorsqu’on a la foi, cela signifie que l’on possède une énergie si puissante en soi que la « démission volontaire » est une nécessité, un acte libérateur. Philippe, l’argent et les diplômes sont les conséquences de la liberté, pas les causes. Le magnifique exposé de Thibaut Dary me semble véritablement inspiré.
Bon week-end à tous.

Écrit par : Eric GAILLOT | 03/11/2006

Eric,
Il y a incompréhension. Comme je l'ai précisé dans mo dernier post, en réponse à Thibaut, je n'ai pas remis en cause vos propos. Je demandais une précision, que vous aviez d'ailleurs apportée en apportant des exemples. Donc, je suis bien d'accord avec vous. Encore une fois, j'insiste vraiment, car apparemment je ne suis pas compris, quand je pose une question ou que je relance un débat, ce n'est pas pour marquer mon désaccord (ou, alors, je l'exprime clairement), mais pour faire préciser les choses pour les lecteurs de ce blog. Vous l'aviez fait; vous le refaites. Merci.
Je suis heureux de voir ce débat reprendre ici grâce à vous et à Thibaut.

Écrit par : Philippe Maxence | 04/11/2006

Philippe, merci à vous.
Pour « …faire préciser les choses pour les lecteurs de ce blog », j’aimerais mettre en avant une phrase de mon post précédent : « l’argent et les diplômes sont les conséquences de la liberté, pas les causes. » Cette phrase est une réponse directe à votre question initiale : « comment fait-on [pour démissionner volontairement] quand on a charge de famille; pas une formation supérieure; pas de moyens financiers en arrière, etc. ? »
Or faut-il attendre d’avoir des diplômes et de l’argent pour vivre libre – donc éventuellement démissionner – ou est-ce le fait d’être libre qui permet d’obtenir des diplômes et de gagner de l’argent ? Que signifie être libre ? Pour faire court, la liberté recouvre les dons que nous avons reçus en naissant. La liberté nous est donnée, à nous d’en découvrir le sens. Ce sens est défini par nos dons. Apprenons à nous connaître nous-même – à découvrir nos dons - et orientons nos vies à partir de cette connaissance profonde et jamais achevée. Si nous agissons ainsi dès la petite enfance, nous ne nous retrouverons jamais enfermés dans un bureau qui ne nous plaît pas et la question de la démission ne se posera donc pas. Cela soulève l’immense responsabilité des parents de qui dépend la future liberté de leurs enfants.
La construction collective de cette liberté ne pourrait-elle pas être le coeur de notre résistance contemplative ?

Écrit par : Eric GAILLOT | 04/11/2006

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