Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

06/10/2006

Point de rencontre de la dissidence intérieure

Par instinct, je me méfie d’Internet. Il offre mille possibilités, le pire comme le meilleur. Mais c’est presque une banalité que de le dire. Il y a un danger supplémentaire à Internet, qui est un danger per se : il isole ; il crée l’illusion de la proximité, du savoir, de l’information, de la découverte, etc. C’est comme la télévision. Pour appâter les catholiques, par exemple, on nous répète que la télévision permet de voir le pape. Mais ce n’est pas le pape que nous voyons. C’est une image du pape et c’est surtout le pape vu à travers le regard d’un autre ; c’est le pape passé au tamis de la caméra, d’une technique, d’une subjectivité.
Alors ? Pourquoi ce blog ? Si j’ai écrit que « je lançais un blog dans l’océan d’Internet » dans mon premier message (et malgré l’orgueil détestable qu’il y a à parler à la première personne du singulier), c’est parce que j’espère que per accidens, ce blog devienne un lieu de rencontre et d’échange. Ce qui est mauvais per se peut-il devenir bon per accidens ? La distinction est thomiste, mais elle trouve une résonance dans l’adage chrétien : d’un mal, il peut sortir un bien.
À qui s’adresse ce blog ? À tous ceux qui voudront bien y participer. Et qui se reconnaîtront dans les réflexions suivantes, points de départ d’une idée à approfondir et qui cherche surtout à récolter des expériences qui vont dans le sens de cette question fondamentale :
La société technique, mercantile, consumériste, de plus en plus globalisante, reposant sur l’appel à un progrès constant et aux dépassements de toutes les limites, ne met-elle pas en danger, non seulement l’environnement, mais au cœur de cet environnement, l’homme lui-même : sa vie concrète et sa vie future dans l’éternité ?
N’est-il donc pas temps d’essayer, chacun où il est, et autant que possible, de mettre en place des modes de vie, plus respectueux de la nature humaine ?
Je souhaite rencontrer des personnes et des familles qui refusent concrètement les travers de la société actuelle, en privilégiant ceux qui donnent à cette « dissidence intérieure » un fondement spirituel chrétien.
L’idée centrale de ma démarche repose sur le concept de vie sacramentelle. Religion de l’incarnation, le christianisme ne peut pas accepter n’importe quelle forme de vie sous prétexte qu’elle est vécue par le plus grand nombre. Aujourd’hui, les chrétiens militants acceptent, par exemple, d’avoir une pratique sexuelle régulée par l’ouverture à la vie (refus de l’avortement et de la contraception artificielle) et les méthodes naturelles de régulation des naissances. Mais pourquoi cette conception, qui s’appuie sur une certaine austérité et une certaine joie simple de vivre, s’arrête-t-elle à la question sexuelle et à la morale privée ? Pourquoi ne s’élargit-elle pas à la morale sociale, appelant à un retour à des pratiques plus naturelles concernant l’économie, la politique, la nourriture, le respect de l’environnement, l’éducation, etc. ?

Commentaires

Et bien bon vent!
je met votre blog en lien sur le miens!
http://chretiendanslacite.hautetfort.com

Écrit par : Chrétien dans la cité | 13/10/2006

Merci beaucoup ! J'en fais autant de mon côté. Mais si je comprends bien en visitant votre blog, vous n'avez rien à voir avec la lettre d'informations Chrétiens dans la cité de Denis Sureau ?

Écrit par : Philippe Maxence | 13/10/2006

Bravo pour ce Blog, Philippe, cela nous donne le privilège de vous lire plus régulièrement que dans l'Homme Nouveau. Et c'est un moyen remarquable d'échanger sur des sujets qui suscitent le débat.
Pour revenir à votre sujet, qu'entendez vous concrètement par une "dissidence intérieure" d'avec la vie moderne ?
Quand vous parlez d'une "conception qui s’élargit à la morale sociale, appelant à un retour à des pratiques plus naturelles concernant l’économie, la politique, la nourriture, le respect de l’environnement, l’éducation", à quels exemples concrets pensez vous ?
Faudrait il, comme le suggère John Senior, bannir les machines à laver de nos foyers ? Faut-il acheter de la nourriture bio ? Faut il interdire le moindre écran dans nos salons ? Devrions nous vivre comme les Amish ? - je n'ai pas écrit comme les Hamiche ;-)
Pensez vous que l'on puisse être un catholique de tradition, père de famille nombreuse, fidèles aux préceptes de l'Eglise, et en même temps se passionner pour les nouvelles technologies, voir des films ou séries en DVD, lire des romans de SF, jouer à des jeux vidéo et surfer quotidiennement sur Internet ?
Je pense que c'est loin d'être incompatible, et votre avis sur ces questions m'intéresse.

Écrit par : Cathelineau | 16/10/2006

Cathelineau est un nom si cher à nos cœurs que je me dois de répondre doublement. D’abord pour cette raison et, ensuite, parce que les questions posées sont excellentes. À vrai dire, en dix jours de blog, j’étais étonné qu’elles ne viennent pas plus tôt. Les voici : je suis donc au pied du mur, heureux malgré tout d’être pris (encore) au sérieux.
Bernanos écrit très justement : « On ne comprend rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure ». C’est dans ce sens qu’il me semble important d’entrer en « dissidence intérieure » avec un monde (je parle pour l’Occident, bien sûr) qui remplit nos ventres et bronze nos corps, mais nous détourne invariablement, avec une logique surprenante, non seulement de Dieu, de la vie de l’âme, mais aussi de nos proches : famille, voisins, collègues de travail, etc. Ce monde-là me pose, comme catholique, un sérieux problème. Et, comme il ne s’agit pas de tenter une action violente contre lui, je propose la voie de la dissidence par le recours à des modes de vie plus simples, plus naturels, qui auront, au-delà de leur effet propre, le « bien-fait » (le bienfait) de nous rapprocher de Dieu, d’entretenir l’amour dans nos familles, de ne pas laisser notre vieille voisine mourir abandonnée de tous.
Je préconise, à ma modeste place, de refuser, par exemple, la consommation comme seul horizon, rejoignant en cela les analyses de Gilles Lipovetsky dans son dernier livre, Le Bonheur Paradoxal, essai sur la société d’hyperconsommation. Pourquoi ? Parce que le consumérisme n’est pas neutre au regard de notre foi. Il donne la priorité aux valeurs matérialistes et induit des comportements qui anihilent à terme la vie de l’âme.
Autres exemples : je pense que l’on peut recourir à l’école à la maison pour le bien des enfants, si cela est nécessaire, pour ne pas tomber dans le moule de l’Éducation nationale et pour favoriser un apprentissage plus large que la simple école traditionnelle (il y aurait beaucoup à dire à ce sujet, mais le temps manque). Que de la même façon, l’école hors-contrat peut être une nécessité. De la même façon, j’estime que les catholiques ont oublié que Dieu leur a confié la Création comme jardinier et non comme propriétaire. C’est pourquoi, il me semble nécessaire que l’ordre naturel que nous invoquons dès qu’il s’agit de respecter l’homme, doit s’étendre à l’ensemble de la Création. Et que ce respect implique des comportements concrets vis-à-vis de la Création, le vrai nom de la nature.
Oui, je suis un disciple de John Senior que l’on aime réduire à cette phrase sur les machines à laver. Pour ma part, je dirais que si la machine à laver vous permet d’avoir une vraie vie de famille, de chanter, de jouer du piano (pour reprendre, vous vous en souvenez certainement, les exemples de Senior lui-même), alors gardez la machine à laver. Sinon, elle peut partir à la décharge. Même chose pour la télévision. Je pense que c’est à chacun d’être juge, mais qu’il faut savoir à partir de quoi nous jugeons. C’est le point le plus important ; le point essentiel et pour tout dire, déterminant. Si nous jugeons seulement (et j’écris bien seulement) à partir de notre confort et non au regard de notre vie de prière, de notre vie de famille, de notre vie sociale, alors c’est que la télévision, la machine à laver ou le téléphone portable représentent un problème. La solution ne se trouve pas forcément dans l’éradication pure et simple du problème. Mais, s’il faut passer par là, alors passons en par là. Vous le comprenez, il s’agit vraiment d’une question de discernement. Si nous parvenons à tout cumuler, alors tant mieux.
La question n’est pas de vivre comme des Amish. C’est toujours l’exemple que l’on ressort, sans s’être d’ailleurs donné la peine d’essayer de vivre comme eux. Je crois que nous serions surpris du résultat. Mais notre surprise découlerait surtout du fait que nous sommes incapables de le faire. Nos habitudes modernes nous ont détournés de modes de vie très simples.
Je ne connais qu’un catholique américain à avoir tenté l’expérience. Elle a été dure ; il s’est enrichi (spirituellement) à plus d’un titre. Mais il a trouvé la limite de ce style de vie là où il pensait la trouver. Dans une vie arrêtée à un certain moment de l’histoire ? Non, si cet aspect des Amish constitue l’un des problèmes de leur mode de vie, il ne s’agit pas du problème essentiel. La limite du mode de vie Amish se trouve dans l’absence des sacrements, de la vie de l’Église qui nous relie à Dieu et aux autres. C’est d’abord dans ce sens que cette forme de vie est impossible. Malheureusement, ce qui nous effraie chez les Amish, c’est d’abord le mépris de l’accessoire (la peur de perdre notre confort) et non l’oubli de l’essentiel : Jésus-Christ répandu et communiqué par les sacrements de l’Église. Jusqu’au cœur de notre pensée et de notre façon de réagir, nous avons (je me mets dedans car j’ai eu les mêmes réactions concernant les Amish) mis l’accessoire avant l’essentiel, notre confort avant les sacrements. Nous ne les avons pas niés. Nous les avons oubliés. Plutôt que les Amish, je préconise de prendre nos exemples, en les adaptant à nos vies de laïcs, dans la grande tradition monastique. Il suffit d’aller voir les saints patrons de ce blog pour en avoir une idée. Les moines et les religieux ont gardé, quand ils sont fidèles à leur règle, une équilibre de vie que l’on ne trouve ni chez les Amish, ni chez… nous, dans notre société moderne. Le moine ne répugne pas à utiliser la technologie, si elle peut l'aider et si elle ne le détourne pas de sa vie de prière. Mais il sait aussi qu’il peut s’en passer. Nous avons oublié que nous pouvions être heureux sans télévision ou sans Internet.
Oui, je pense que l’on peut « être un catholique de tradition, père de famille nombreuse, fidèles aux préceptes de l'Eglise, et en même temps se passionner pour les nouvelles technologies, voir des films ou séries en DVD, lire des romans de SF, jouer à des jeux vidéo et surfer quotidiennement sur Internet ? ». Mais ce que je pense n’a pas de valeur en soi. La question n’est pas là. Elle est dans la réalité d’une vie qui permet toutes ces occupations et le fait de ne pas oublier l’essentiel.
À titre personnel (et je peux me tromper), j’estime qu’il faut une force d’âme hors du commun pour résister, non seulement au plan moral, mais aussi pour consacrer du temps – et la meilleur part – à Dieu et à sa famille. J’estime, par exemple, qu’il n’est pas donné à tous de pouvoir se passionner pour la détente qu’impliquent les films en DVD sans perdre le goût du travail ou de la charité active pour autrui. Per se, chacune de ces choses n’est pas mauvaise en soi, autant que je puisse en juger. Mais les circonstances font, dans notre monde moderne, qu’un fil les relie toutes, créant autour de nous et en nous comme un camp d’emprisonnement pour nos âmes.
Pour ma part, il m’arrive de regarder des DVD et je suis suffisamment grand lecteur pour absorber une quantité d’ouvrages par semaine. Il reste que je sens comme une épine, à l’instar de saint Paul, que si je succombe trop à la tentation, films et livres me détournent de Dieu et de mes devoirs d’état. Il suffit de peu parfois. Et notre société moderne est ainsi faite qu’elle aiguise constamment notre curiosité, notre appétit d’achat (ouvrez votre boîte aux lettres et prenez les prospectus qui sont dedans), parfois en prétendant réaliser notre bien ou en nous invitant à acheter pour réaliser des économies. Suprême mensonge !
La société du désir, pour reprendre l’expression de Lipovestsky ne me semble pas très équilibrée, pas très bonne. En tant que catholiques, ne devrions-nous pas préférer une société de l’être ? C’est le sens de ma démarche. Je ne cherche pas à me présenter comme guide, mais à recueillir, au contraire, les avis et les expériences, et donc, aussi, les difficultés, des uns et des autres. Il ne s’agit pas de dire : il faut faire comme cela. Mais, au moins, de nous demander : sommes-nous vraiment obligés de faire ainsi ? Et n’oubliant pas qu’il nous faut éviter, par-dessus tout, de juger les comportements des uns et des autres. Car seul Dieu juge. Entre nous, la charité doit prévaloir.

Écrit par : Philippe Maxence | 16/10/2006

Je rejoins tout à fait Philippe Maxence sur ses analyses, et notamment sur celle qu'il emprunte à Gilles Lipovetsky, au sujet de la société d'hyperconsommation.

Chacun peut constater chaque jour que la consommation devient un mode de vie, effet miroir de notre prospérité. Désormais, on n'achète plus seulement pour répondre à des besoins, mais pour se distraire, pour passer le temps, ou pour le simple plaisir narcissique de posséder. Et dans une société d'abondance qui pourvoit depuis longtemps au strict nécessaire, nous sommes de plus en plus conduits à consommer du superflu, du gadget, de l'éphémère.

Les professionnels du marketing savent créer des nouveaux besoins ou imaginer de nouveaux produits afin de susciter de nouveaux marchés. C'est ainsi que se développe par exemple le grignotage en dehors des heures de repas (cela s'appelle le "snacking" si j'ai bonne mémoire), ce qui n'est pas sans lien avec la progression alarmante de l'obésité en France. C'est ainsi que les hommes se mettent à s'épiler et à s'offrir des soins du visage, quitte à ce que la virilité à la papa soit désormais considérée comme un archaïsme et qu'un modèle d'homme féminisé se popularise (voir à ce sujet le récent livre d'Eric Zemmour, Le premier sexe). C'est ainsi que les adolescents sont désormais presque tous équipés d'un téléphone portable, dont ils changent dès que possible pour un modèle plus perfectionné, captifs d'une fausse réponse technologique à leur recherche de lien social et de reconnaissance.

La publicité et les promotions sont passés par là, qui savent très bien jouer sur nos fantasmes et nos désirs, pour accélérer le rythme des achats et des dépenses, stimuler la production, et assurer la progression de la sacro-sainte croissance. Voilà d'où viennent les "collections automne-hiver", les modes vestimentaires, les soldes, les "séries limitées", les "Deluxe Edition", les "collectors", les "ventes-flash", etc. Nous avons tous vu ça mille fois, nous avons tous déjà mordu à l'hameçon.

Dans ce contexte, il me paraît en effet capital pour les chrétiens d'affirmer une différence. Elle existe d'ailleurs, selon une enquête parue l'an dernier dans l'hebdomadaire Famille Chrétienne, qui soulignait que le public catho est moins sensible à la dictature des marques, et recherche davantage la qualité intrinsèque du produit. En somme, il est plus libre et plus malin. Mais est-ce vraiment par choix d'une dissidence avec le modèle consumériste, ou bien par stricte mesure d'économie dans un budget familial serré ?

L'Eglise nous rappelle régulièrement cette nécessité d'une libération intérieure.
Au cours du Carême, nous sommes invités au jeûne, qui est le sacrifice de biens par ailleurs légitimes. A plus forte raison devrions-nous savoir repérer quels biens sont illégitimes, et apprendre à nous en passer !
Dimanche dernier, l'évangile conduisait face au Christ le jeune homme riche, qui s'entendait dire :"Vends tous tes biens, donne-les aux pauvres et suis-moi". Qui ose faire ce choix "impossible aux hommes mais possible à Dieu" aujourd'hui ? Manquerions-nous de foi dans la générosité de la Providence ?
On évoque aussi souvent sur le ton de l'humour le péché capital qu'est la gourmandise, sans trop le prendre au sérieux. Mais on ferait bien d'y réfléchir un peu, car aujourd'hui, nous vivons précisément dans une époque de gourmandise, qui nous pousse à satisfaire bien d'autres choses encore que notre palais et notre ventre. Nous sommes gourmands de confort, de paraître, de divertissement, de plaisirs égoïstes, etc.

L'enjeu pour les chrétiens, ce n'est pas d'abolir la prospérité, mais de l'évangéliser, en soulignant qu'elle n'est pas notre parousie, et qu'elle peut aussi devenir un veau d'or. Et pour conserver le sens des fins dernières, cultiver sa vie intérieure et laisser la première place dans nos vies à Celui qui n'a pas de prix, je crois qu'il faut effectivement choisir une forme de résistance.

Amicalement

Écrit par : Thibaut Dary | 17/10/2006

Les commentaires sont fermés.