04.04.2009
Entretien avec Gérard Joulié
Gérard Joulié est le traducteur de l'essai de G.K. Chesterton, Outline of sanity, qui vient de paraître en France, pour la première fois, sous le titre : Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste (éditions de l'Homme Nouveau). Il s'agit d'un livre politique et économique, qui date de 1926. Au-delà de certains aspects inévitablement datés, les propos de Chesterton entre en résonance avec les problèmes actuels suscités par la mondialisation et la grande crise économique que nous traversons, laquelle exige non seulement une réaction politique immédiate, mais une vision à plus long terme, qui entraînera inévitablement une réorganisation sociale et un changement de comportement et de style de vie. Déjà, en 1926, Chesterton laissait entendre qu'au carrefour des grandes décisions les sociétés occidentales avaient emprunté le mauvais chemin et que ce constat, palpable dans la vie de chaque jour, exigeait non de prendre des sentiers de traverse pour retrouver le bon chemin, mais de faire machine arrière jusqu'au carrefour pour reprendre la bonne route. Ce n'est donc pas seulement un changement de mentalité qui suffira, c'est aussi un changement de manière de vivre. Mais ces manières de vivre ne suffiront pas eux-mêmes sans être accompagnées d'un changement politique. Est-ce un hasard ? Peut-être ! Peut-être pas ! Mais, pour l'instant, Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste, livre inédit d'un grand écrivain, actuellement réédité pour d'autres ouvrages, et auquel la grande presse, du Figaro littéraire à Libération, consacre généralement des articles, n'a pas trouvé un seul écho. Mais c'est également vrai du côté d'une presse plus libre. Même ceux qui font profession d'anticonformisme n'ont pas trouvé d'intérêt pour cet ouvrage. Il semble que l'on ignore ce livre. Prenons les paris. On doit le trouver trop simpliste, trop vague, trop fantaisiste, trop utopique, trop "à côté" des vrais problèmes. Trop ceci, pas assez cela. Pas à droite ou pas à gauche, trop à droite ou trop à gauche. Pas dans la norme, en un mot. C'est pourquoi, il nous semble intéressant de lire cet entretien avec Gérard Joulié.
Qu’est-ce qui vous a frappé le plus dans le livre de G.K.C. que vous avez traduit ?
>>Gérard Joulié : En traduisant ce livre, j’ai découvert tout un pan de l’oeuvre de G.K.C. que j’ignorais. Je connaissais le polémiste, l’apologiste, le romancier, le nouvelliste, le poète même, j’ignorais le journaliste politique engagé dans les combats de son temps. Ce qui m’a frappé, c’est moins son optimiste légendaire, qui m’était déjà familier, que sa détermination et son courage à manier le gourdin. Il ne dit pas comme Bloy : j’attends les cosaques et le Saint-Esprit. Il rame avec les autres naufragés sur ce radeau de la méduse qu’est devenu la terre, même s’il rame dans un sens contraire. Il ne se contente pas d’attendre la fin du monde, même s’il l’attend en chrétien et en croyant. Il a déclaré la guerre au plus terrible des monstres : la machine, fruit de l’arbre de la connaissance. Je pense en disant cela à Bernanos et à son pamphlet : La France contre les robots. Le combat de G.K.C. est identique. Combattre les machines et au besoin les détruire afin de ne pas en devenir une soi-même et de finir comme un être virtuel dans un monde virtuel. J’ai été particulièrement frappé par une phrase du livre : «Ce que l’homme a fait, il peut le défaire. » Le peut-il et l’a-t-il fait de son plein gré ? Ou a-t-il été poussé à le faire ? Je nuancerai la phrase de la manière suivante : ce que l’homme a fait sous l’action du démon, il peut le défaire sous celle de l’Esprit Saint. Sans l’assistance de l’Esprit Saint, il ne fera que le mal. Il y a si longtemps que la ville a commencé de grignoter la campagne. L’anticapitalisme de G.K.C. rejoint la défense du petit contre le gros, le trust, le cartel, la multinationale. C’est la défense du chevalier du MoyenÂge se battant contre des dragons. Nous avons nous aussi nos dragons, et il y a belle lurette que nous en sommes devenus les serfs. Jadis l’Église en condamnant l’usure condamnait déjà le capitalisme. Car tout se tient, le dérèglement est universel : dans les coeurs, les esprits, les âmes, les corps et les oeuvres des hommes.
Pourquoi lire Chesterton aujourd’hui ?
>>En partie pour les raisons que je viens d’indiquer et en partie également pour la raison qu’il est bon de lire G.K.C. en tout temps, en tout lieu et à tout âge. Son livre a été écrit il y a près d’un siècle, et l’on mesure les ravages qui ont été accomplis depuis, et dans quel sens catastrophique la terre a continué de tourner. Peut-on modifier le cours de l’histoire, faire marche arrière ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit. G.K.C. veut remettre à la terre une partie de notre population, or notre humanité ne veut rien lâcher de son confort. Elle veut sauver la planète en ne sacrifiant rien. C’est impossible. L’homme, selon Chesterton, n’est pleinement lui-même que lorsqu’il chante dans son nid, le nid sur la branche de l’arbre natal pris avec tout son peuple d’ancêtres et de racines, sa motte de terre, sa marge de terroir et de territoire. Sa défense de Dieu est aussi sa défense de l’homme, car si Dieu meurt, l’homme meurt également. Le Créateur et sa créature sont inséparables.
Chesterton est-il un auteur difficile à traduire ? Dans le jeu de la langue et des mots, comment caractériseriez- vous l’écrivain Chesterton ?
>>Chesterton n’est pas un styliste. Il s’est fait une langue à son image, énorme et délicate. C’est un homme pressé et un homme en colère, qui ne se contient pas toujours. Il ne craint ni le pléonasme ni la redondance, mais comme l’a dit très bien Ludwig Wittgenstein, la tautologie n’estelle pas l’ange gardien de la pensée ? La langue de G.K.C. est jaillissante et bondissante. L’essayiste est plus facile à traduire que le romancier aux prises avec la végétation fantastique et luxuriante de sa pensée.
Le Chesterton « politique » est-il différent du Chesterton romancier ou poète ?
>>Nullement. Le politique prolonge l’artiste. Ils sont inséparables. G.K.C. est le peintre d’une civilisation paysanne militaire et chrétienne hors de laquelle il ne saurait vivre, car n’a de goût que ce qui est local. Ce qui est grand, international, cosmopolite est insipide, comme tout ce qui voyage et circule.
Avez-vous une dette particulière à son égard ?
>>Il me rappelle que l’Angleterre n’a pas toujours été la nation protestante et moderniste asservie aux puissances de l’argent que nous connaissons. Il me rappelle aussi qu’il n’y a de conversions qu’individuelles et qu’un être humain, au Jugement dernier, aura à répondre non seulement de ses propres crimes mais également de ceux de sa nation. Il a ce mot : Dieu nous distingue, Dieu nous sépare. Même damnés, nous ne serons pas confondus. On pourrait presque dire qu’à la limite il vaut mieux être damné et distingué que sauvé indistinctement. Nous ne sommes pas seulement distingués, nous appartenons à un corps qui est l’Église, laquelle ne remplit pleinement son rôle que lorsqu’elle se donne pour tâche non seulement d’évangéliser, mais également de rebâtir une chrétienté, comme le pensaient aussi chez nous des chrétiens comme Péguy et Bernanos. Il a su rendre au Bien et à l’orthodoxie les couleurs flamboyantes dont les romantiques avaient paré leurs chétives hérésies. Il n’est pas le compatriote de William Blake pour rien.
Propos recueillis par Philippe Maxence
Reproduit avec l'autorisation de L'Homme Nouveau
Pour commander le livre : ICI
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18.03.2009
Quand nos provinces avaient un parlement : l'exemple de la Normandie
Conférence de Didier Patte, président du Mouvement Normand, sur l'histoire du Parlement de Normandie, donnée à Thiberville le 21 janvier 2009 pour la Fédération Royaliste de Normandie. Un point de vue à découvrir et l'idée d'une autre France.
12:34 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : normandie, décentralisation, parlement, province
14.03.2009
Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste
L'événement du moment pour les amis de G.K. Chesterton est constitué par la sortie de Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste, traduction française de Outline of sanity, livre que Chesterton fit paraître en 1926. Inédit en langue française, cet ouvrage complète ainsi la vision que nous pouvions avoir de l'écrivain, qui ne fut pas seulement un romancier, un apologiste, un essayiste chrétien, mais aussi un homme engagé pour une plus grande justice sociale.
Édité par les Éditions de l'Homme Nouveau, Plaidoyer pour une propriété anticapitaliste, est formé de cinq grandes parties, comprenant chacune de deux à quatre chapitres. Il se termine par un ultime chapitre conclusif dans lequel Chesterton, conscient de l'aspect un peu éparpillé de ses essais, donne une synthèse générale de sa pensée.
L'ouvrage a une coloration nettement polémique, au meilleur sens du terme. Chesterton défend une vision de la société, argumente en sa faveur, mais, par le fait même, la distingue de conceptions opposées. Bien sûr, le contexte dans lequel furent publiés les articles réunis dans ce livre est aujourd'hui largement dépassé. Bien sûr, le vocabulaire a évolué et le monde est devenu largement plus complexe. Chesterton écrit à une époque où le monde est sorti de la Première Guerre mondiale depuis moins de dix ans. Le fascisme est au pouvoir en Italie depuis quatre ans seulement. En revanche, le monde libre regarde en direction de la Russie, devenue l'URSS, et affiche une grande crainte devant la menace communiste. En France, l'expérience du Front populaire n'a pas encore eu lieu; l'Espagne ne connaît pas encore la guerre civile. En Allemagne, le nazisme devra attendre 1933 pour parvenir au pouvoir. Deux grands modèles socio-économiques s'affrontent donc alors : le capitalisme et le socialisme étatique. L'un est incarné par les États-Unis et l'autre par l'URSS.
C'est face à ces deux conceptions que Chesterton propose une autre vision, inspirée directement de l'encyclique Rerum novarum du pape Léon XIII. C'est si l'on veut une vision chrétienne de la société, une conception conforme à la doctrine sociale de l'Église, mais qui, en même temps, ne nécessite pas forcément d'avoir la foi. Chesterton et ses amis, notamment Hilaire Belloc, lui ont donné le nom de « distributisme ». Ce terme n'est pas en soi très clair et il demande quelques explications.
Distributisme implique l'idée de « distribution ». Mais de « distribution » de quoi ? C'est ici que le contexte anglais est largement différent du contexte français. En France, les catholiques sociaux, également inspirés par Rerum novarum de Léon XIII, ont été amenés à porter leurs efforts dans une direction différente de celle qui fut prise par les catholiques sociaux anglais comme Chesterton. En France, l'effort sera mis sur la réconciliation des classes à travers la proposition d'un ordre corporatif, capable également d'améliorer la condition ouvrière. De ce fait, une partie des catholiques sociaux français estimera nécessaire de parvenir à changer les structures de l'État pour permettre l'émergence de cet ordre corporatif. En revanche, comme la société française est encore largement paysanne et que la propriété privée, même de petite dimension, y est présente, l'accent est moins mis sur cette question.
L'Angleterre se trouve dans une autre situation. La question du régime ne se pose pas. Mais les chrétiens sociaux sont confrontés à une organisation sociale qui réserve encore la majorité des terres à une petite classe : l'aristocratie. Il n'y a quasiment pas d'équivalent de la paysannerie française en Angleterre. Les prolétaires – c'est-à-dire ceux qui ne sont pas propriétaires (et d'abord d'eux-mêmes) – ne sont pas seulement les ouvriers de l'industrie, mais également les paysans qui peuvent du jour au lendemain se retrouver sans emploi. En gros, c'est cette situation que dénonce Chesterton, tout en tentant d'y apporter une réponse satisfaisante au plan humain et politique. Il lui donne le nom de distributisme puisqu'il s'agit de rendre les familles et les hommes vraiment libres en leur donnant à tous la propriété privée des moyens de production. À partir de là, il développe toute une conception de la vie sociale qui s'oppose au mythe du progrès, base commune de la conception « capitaliste » et de la conception « socialiste ».
En quoi, un tel livre peut-il concerner des Français du XXIe siècle ? Au-delà des mots et du contexte d'une époque, Chesterton montre bien que notre monde n'est pas le fruit du hasard. Il répond à un développement logique, dont il dénonçait les prémisses en 1926 et dont il voyait bien ce qu'il donnerait. Dans un monde globalisé, en partie grâce à la technologie, en partie grâce aux moyens de communication et en partie, en raison de la victoire de l'idéologie libérale, la situation dénoncée par Chesterton est devenue la nôtre. Alors que l'effort et le travail sont des valeurs mises en avant constamment, il semble que seuls certains en bénéficient. Alors que le monde de l'entreprise est exalté, seuls les grands groupes internationaux bénéficient de l'intérêt de l'État, au détriment des petits commerces, qui formaient encore naguère le tissu économique de notre pays. Alors que la famille traditionnelle n'est en soi ni une valeur de droite ni une valeur de gauche, celle-ci ne cesse d'être attaquée au point non seulement de n'être plus considérée comme la cellule de base de la société, mais d'être mis en concurrence avec d'autres formes de « famille ». Alors que la France est une terre paysanne, comprenant un large éventail de productions agricoles, notre agriculture n'a cessé de diminuer, transformant autant le visage économique de la France que le visage de la société.
La question qui se pose est donc de savoir si cette nouvelle situation a rendu l'homme plus heureux, la société plus stable, la paix plus assurée ?
En lisant les propositions de Chesterton – qui reste toujours habité de la flamme de l'espérance et d'une philosophie de la gratitude même en matière politique – il ne s'agit pas forcément de tomber d'accord avec chacune d'entre elles, mais de prendre le temps de réfléchir un instant en compagnie d'un auteur qui reste un grand écrivain. L'enjeu, c'est tout simplement notre propre liberté, notre capacité à redevenir réellement les maîtres de notre destin, à redevenir propriétaire de nous-mêmes.
Pour se procurer le livre, il suffit de le commander en ligne sur www.hommenouveau.fr (envoi immédiat) ou en écrivant aux Éditions de l'Homme Nouveau, 10 rue Rosenwald 75015 Paris ou en téléphonant au 01 53 68 99 77. Le prix du livre est de 22 €. Ce tirage est limité et il est offert en priorité à ceux qui commanderont le livre au mois de mars, avant que le reste éventuel soit mis en vente en librairie en avril.
Ce texte est également disponible sur le blog des Amis des Chesterton.
10:22 Publié dans Livre de la semaine | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : chesterton, propriété, anticapitaliste



